19 juillet 2017

«La série Les Experts donne une image fausse des sciences forensiques»

Enfant, il était fasciné par Sherlock Holmes. Adulte, il a étudié avec sa loupe d’historien l’évolution de la police scientifique. Dans son dernier ouvrage, Nicolas Quinche suit les criminalistes à la trace, décrit les premiers «profilers» et met le doigt sur les limites des analyses ADN.

L'ombre de Nicolas Quinche
Le Vaudois Nicolas Quinche est une encyclopédie vivante des sciences forensiques.
Temps de lecture 6 minutes
Nicolas Quinche: «A la télévision, on trouve toujours les coupables, ce qui n’est évidemment pas le cas dans la réalité.»

Nicolas Quinche, quelle est l’origine de votre intérêt pour les affaires criminelles? Rêviez-vous de devenir policier quand vous étiez enfant?

Je ne rêvais pas de devenir policier, mais j’ai beaucoup lu de la littérature policière durant mon enfance, notamment les romans d’Agatha Christie et d’Arthur Conan Doyle. Et Sherlock Holmes justement, que tout le monde connaît et qui inspire encore aujour­d’hui des réalisateurs de cinéma et des auteurs de bande dessinée, est un personnage qui analyse des traces, qui a un raisonnement très scientifique et qui est très déductif. Il m’a énormément marqué.

Mais vous n’avez pas suivi sa trace... ­Pourquoi?

Parce que je ne pensais pas avoir les capacités intellectuelles pour mener à bien des études de physique, de chimie, de biologie, de mathématiques… Bref, de faire tout le cursus, qui est extrêmement difficile, de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne. Moi, j’étais plus littéraire, plus intéressé par l’histoire, donc je me suis tourné vers la vision historique de cette discipline. J’aime bien travailler sur archives, avoir du recul. Ma place n’est donc ni sur le terrain ni dans l’action.

Dans votre préface, vous critiquez les fans de la série Les Experts qui, comme vous l’écrivez, «croient à tort que la police scientifique est née entre Las Vegas, Miami et Manhattan». La vérité est-elle ailleurs?

La vérité est en Suisse, en Europe. C’est vrai que Les Experts, qui est la série policière la plus regardée au monde (elle est diffusée dans plus de 200 pays), donnent une image fausse des sciences forensiques, en faisant croire que les Etats-Unis seraient à la pointe de cette discipline, auraient inventé toutes ces techniques d’identification… Alors que la criminalistique, qui est basée sur l’analyse des traces matérielles pour résoudre des enquêtes policières, est née à la charnière du XIXe et du XXe siècle en France, en Angleterre et en Suisse. Soit à une époque où l’Europe était en proie à des attentats anarchistes – rappelez-vous Sissi l’impératrice tuée à Genève! – et donc en état de psychose sécuritaire un peu comme après le 11 Septembre.

D’où votre dent contre Les Experts?

La vision que donnent Les Experts du travail de la police scientifique est complètement erronée. Dans cette série, les protagonistes sont ultra-compétents et extrêmement polyvalents. Les mêmes policiers vont sur les scènes de crime pour relever des traces, puis se rendent au laboratoire pour les analyser avant d’interroger des suspects, de se livrer à des perquisitions ou d’appréhender des malfrats. Alors que ce sont en vérité des métiers très cloisonnés, très différents. En plus, à la télévision, on trouve toujours les coupables, ce qui n’est évidemment pas le cas dans la réalité. Donc, nous sommes loin de ce qui se passe réellement sur le terrain.

Cette série a quand même le mérite d’avoir rendu la médecine légale et les sciences forensiques plus glamour, non?

Oui. D’ailleurs, depuis qu’elle passe sur le petit écran, c’est-à-dire depuis les années 2000, le nombre d’étudiants et d’étudiantes surtout – car il y a beaucoup de femmes qui font des études de criminalistique – a décuplé.

Et puis, vous avouerez que les experts que l’on suit à la télé font davantage rêver que, par exemple, l’obscur fonctionnaire moustachu qui est à l’origine de l’anthropométrie judiciaire…

Effectivement. Alphonse Bertillon de la Préfecture de police de Paris était un personnage assez revêche, qui avait très mauvais caractère. C’est lui qui, vers 1880, a mis au point cette technique d’identification par les mensurations osseuses. On prenait la mesure de votre taille, de votre buste, de votre oreille, de votre pied, de votre auriculaire, etc. pour déterminer si vous étiez un récidiviste. Le corps révélait ainsi la véritable identité du suspect. Alphonse Bertillon voyait du reste d’un très mauvais œil une autre méthode plus simple et plus rapide que la sienne qui allait finalement la supplanter: la dactyloscopie, la technique d’identification par les empreintes digitales. Il a mis plus de dix ans avant d’accepter d’intégrer des empreintes à ses fiches signalétiques.

Pionnier de la criminalistique et fondateur de l’Institut de police scientifique de Lausanne, Rodolphe Archibald Reiss, lui, était plus sexy. Sur certaines photos, il a même quelque chose de Sherlock Holmes. Vous ne trouvez pas?

C’est vrai! Il fait très attention à sa mise, il a une allure de dandy, mais ce n’est pas du tout quelqu’un de superficiel. A mon sens, c’était un génie, un novateur… Il a quand même créé le premier cursus complet au monde de criminalistique! C’était un personnage intelligent et intègre qui ne s’intéressait à rien d’autre qu’à son métier. Un passionné pur et dur, un monomaniaque qui n’avait pas de femme, pas d’enfant et ne prenait jamais de vacances. Edmond Locard, qui dirigeait le Laboratoire de police technique à Lyon et qui était lui-même un grand criminaliste, disait d’ailleurs qu’il avait l’impression d’être confronté à Sherlock Holmes en chair et en os quand il voyait Reiss.

Avec son sens aiguisé de l’observation, le criminaliste américain E. Heinrich fait aussi un peu penser au héros d’Arthur Conan Doyle, lui qui a été capable de brosser un portrait très précis d’un pilleur de train juste en analysant sa salopette!

Dans cette affaire qui remonte à 1923, Heinrich a pu déduire que le propriétaire de la salopette mesurait 1 m 78, qu’il était fumeur à cause des fines traces de tabac trouvées sur le vêtement, qu’il était vraisemblablement gaucher parce que la poche de droite était plus usée que celle de gauche, et que c’était probablement un bûcheron, car il y avait des taches de résine de pin sur son habit. La police appréhendera les auteurs de cette attaque des années plus tard et le profil de l’un d’eux collera presque trait pour trait à la description de Heinrich.

Plus fort encore, le Dr James Brussel qui a dressé dans les années 1950 le profil psychologique d’un poseur de bombes, lequel s’avérera pratiquement exact jusque dans les détails de son habillement. Un profiler avant l’heure?

Clairement. Sur la base des éléments de l’enquête, ce psychiatre a fait un profilage très détaillé. Selon lui, le poseur de bombes était vraisemblablement d’origine slave, avait entre 40 et 50 ans, était célibataire et devait habiter chez une parente âgée. Et aussi que c’était quelqu’un de très méticuleux, de très soigné qui portait un costume croisé à double rangée de boutons. Et tout ça, en effet, s’est révélé exact.

En revanche, l’analyse ADN, technique apparemment imparable pour confondre les criminels, brouille parfois les pistes comme dans cette incroyable histoire de tueuse en série fantôme…

Les polices allemande, autrichienne et française ont traqué pendant plus de quinze ans une tueuse en série sans jamais arriver à la coincer. Les enquêteurs étaient sûrs d’avoir affaire à une femme à cause de l’ADN retrouvé sur les scènes de crime. Mais ce qui était bizarre, c’est que les rares témoins de cette affaire affirmaient, eux, avoir aperçu un homme plutôt qu’une femme. Ça ne cadrait donc pas avec cette trace. Il a fallu une rixe mortelle n’opposant que des hommes et où on avait de nouveau trouvé le fameux ADN féminin pour que les policiers mettent en doute la thèse de la tueuse en série. Au final, il s’est avéré que cette trace d’ADN était en réalité celle d’une employée suisse peu scrupuleuse, qui fabriquait les kits de prélèvement d’ADN et avait contaminé à l’usine les cotons-tiges utilisés sur les différentes scènes de crime.

Doit-on en déduire que le flair de l’enquêteur surpassera toujours les techniques, même les plus sophistiquées?

L’enquête, les témoignages iront toujours de pair avec les analyses de laboratoire. Le flair complète le travail scientifique, l’un ne va pas sans l’autre. On a tendance à croire que la police scientifique résout tout, mais ce n’est pas le cas. On se rend compte par exemple que plus de 80% des homicides sont résolus dans les vingt-quatre heures à partir des témoignages, et pas des traces matérielles. Parce que la plupart du temps, les tueurs font partie de l’entourage de la victime.

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