12 septembre 2017

Une femme sur la planète des singes

La Valaisanne Noémie Lamon a passé des mois dans la jungle à étudier des chimpanzés. Cette biologiste a observé que la transmission du savoir chez ces grands primates était une affaire de famille. Cela lui a valu d’être publiée dans la revue «Science Advances».

Noémie Lamon est passionnée de biologie depuis l’enfance.

Début septembre, Noémie Lamon présentait publiquement sa thèse de doctorat «Manipulation d’objets et utilisation d’outils dans une communauté de chimpanzés sauvages en Ouganda» dans un amphithéâtre de l’Université de Neuchâtel. Désormais, elle est docteure. Avec un «e» à la fin (l’Académie française nous pardonnera ce barbarisme) pour bien souligner le côté «un peu féministe» de notre interlocutrice.

«La biologie a toujours été une évidence pour moi. Déjà enfant, c’était l’horreur en balade pour mes parents parce que je traînais à l’arrière, occupée à regarder toutes les fleurs, toutes les petites bêtes que je croisais.» A ramasser aussi tout ce qu’elle trouvait – coquilles d’escargots, insectes, cailloux… – pour enrichir ses multiples collections. Elle ne s’explique pas cette attirance irrépressible pour la nature. C’est comme ça, voilà tout.

Noémie Lamon a donc suivi un cursus universitaire classique: bachelor, puis master en éthologie (branche choisie suite à un cours sur les comportements sociaux et la culture chez les animaux, une révélation pour elle). Son prof lui propose trois sujets d’étude: les corbeaux freux à Neuchâtel (pas assez exotique), les poissons nettoyeurs en mer Rouge (pas encore son brevet de plongée) et les vervets en Afrique du Sud (trop bien).

Cette jeune femme passera un semestre dans la province de Mpumalanga en compagnie de ces primates, plutôt débrouilles et malins. «Il y avait par exemple une femelle qui savait comment ouvrir un sac à dos. C’était bluffant!» D’autant que la guenon en question semblait avoir appris ce geste en copiant les humains, alors que les singes prennent d’habitude pour modèle leurs congénères, les femelles dominantes en particulier. De quoi interpeller la chercheuse.

Des conditions de vie pénibles

Le travail sur le terrain plaît à cette «sauvageonne». A tel point qu’elle effectue un deuxième séjour de six mois en Afrique, cette fois-ci au milieu de la jungle, au Congo, pour aller observer des bonobos. Mauvaise pioche. «Ce sont des animaux magnifiques, très sociaux, mais très néophobiques aussi. Avec le recul, c’était très naïf de ma part d’espérer que mon expérience – en l’occurrence, leur faire manipuler une boîte – allait marcher.»

En plus, les conditions de vie sur place s’avèrent extrêmement pénibles: isolement, carences alimentaires. «On se nourrissait essentiellement de manioc, car la personne qui était censée nous fournir du poisson était soit un mauvais pêcheur ou bien il se gardait les prises pour lui.» Et ce n’est pas tout: marches interminables, attaques de fourmis légionnaires, parasites…

Là-bas, j’ai été confrontée à mes limites physiques et psychologiques, ça m’a vraiment changée!

«Les échecs fortifient les forts», écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Cette Valaisanne obstinée retourne peu de temps après sur le continent africain pour manager un camp dans la réserve nationale du Masai Mara au Kenya, et effectuer des prises de données pour le compte d’une spécialiste américaine des hyènes tachetées. «De nouveau des animaux sociaux très intelligents et… fascinants.» Elle les suivra une année durant.

Son projet de thèse, lui, est toujours au point mort. Jusqu’au jour où elle tombe sur une offre du Laboratoire de cognition comparée de l’Université de Neuchâtel. Il s’agit d’aller étudier l’utilisation d’outils dans une communauté de chimpanzés sauvages. Du sur mesure pour cette Jane Goodall romande, qui décroche le job et s’envole pour l’Ouganda.

Cette mission s’étalera sur trois ans, dont dix-huit mois de terrain. La trentenaire axe ses recherches sur un nouveau comportement apparu récemment au sein de ce clan: quelques individus avaient en effet commencé à se servir de mousse au lieu de feuilles pliées pour absorber du liquide dans des trous d’eau. «Quand je suis arrivée, cette technique semblait avoir été abandonnée et je me suis demandé si elle persistait encore à l’état latent.»

Pour vérifier son hypothèse, la scientifique dispose de la mousse à l’endroit où ce savoir-faire a émergé. Bingo! Peu de temps après, dix-sept autres membres de ce groupe avaient adopté ce procédé. «Et cette propagation n’avait rien d’aléatoire, elle s’est faite principalement au niveau de la famille.» Noémie Lamon en déduit que «la transmission des outils chez les premiers humains devait aussi se dérouler d’abord à l’intérieur de la cellule familiale».

Cette découverte, qui lui vaudra d’être publiée dans la prestigieuse revue américaine Science Advances, nous en apprend un peu plus sur les pratiques de nos ancêtres et éclaire ainsi nos origines.

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