27 février 2012

Nos attitudes nous trahissent toujours

Ont-ils dit la vérité? Avec les affaires DSK et Hildebrand, le mensonge est aujourd’hui au cœur de la société. Savoir les repérer s’apprend, à travers la synergologie qui étudie le langage non verbal.

Un homme tient des photos de son visage avec plusieurs expressions
Les synergologues partent du point de vue que mimiques et gestes sont en avance sur la pensée. (Photo: Getty Images/ Joan Vicent Canto Roig)
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«Notre corps est bavard: ce que vous pensez, il le sait et va le montrer avant que vous ne vous en rendiez compte.» Face à Philippe Turchet, menteurs patentés et autres dissimulateurs n’ont qu’à bien se tenir. Comme dans la série américaine Lie to me, et même bien plus loin, ce Canadien sait repérer les gestes, les micro-expressions et autres incohérences qui démasquent ceux qui cherchent à cacher la vérité. Spécialiste de la communication non verbale, il a même mis au point une discipline, la synergologie, ou l’art d’étudier l’esprit humain à travers le langage du corps.

Comme dans les films, Philippe Turchet a collaboré avec la police de Montréal, aidant à repérer les mensonges durant les interrogatoires. Depuis, il forme directement des enquêteurs à la synergologie. Avec son équipe et en relation avec l’Université du Québec à Montréal, il travaille aussi à un détecteur de mensonges d’un nouveau genre qui se basera sur le langage non verbal.

Un catalogue de 1700 signes repérables

Se gratter le côté gauche du nez traduit le mensonge. C'était l'attitude de Bill Clinton dans l'affaire Lewinsky (Photo: Getty Images/Chuck Kennedy)
Se gratter le côté gauche du nez traduit le mensonge. C'était l'attitude de Bill Clinton dans l'affaire Lewinsky (Photo: Getty Images/Chuck Kennedy)

«Les détecteurs ordinaires vont chercher l’anxiété, la transpiration. Mais celui qui a peur qu’on ne le croit pas sera aussi pris pour un menteur. A l’inverse, les psychopathes qui n’ont pas de réactions passeront très bien à travers le détecteur parce qu’ils mettent en place des mécanismes de contrôle», explique Philippe Turchet. Mais ces stratagèmes se repèrent aussi pour ce spécialiste. Grâce à un catalogue de 1700 items: des signes repérables et autres non-congruences du corps. Par exemple, se gratter le nez, côté gauche, signifie qu’on ment. A l’inverse quelqu’un qui se gratte le nez côté droit ne croit pas ce que vous lui dites. Infaillible? C’est en tout cas comme ça que se grattait Bill Clinton dans l’affaire Lewinsky…

Comment ça fonctionne? Ce sont les émotions qui ressortent: le cerveau crée des microdémangeaisons quand on n’est pas à l’aise. «Sauf si on a un bouton, on se gratte quand il y a un décalage entre ce qu’on pense et ce qu’on va dire», précise le spécialiste. «Se gratter le nez nous permet en même temps de nous couper de l’autre, les yeux se détournent et ils regardent vers le bas, la zone de la bouche est cachée.» Pourquoi à gauche? C’est le côté qui correspond au siège de la conscience de soi situé dans l’hémisphère droit. Tout se traduit de manière croisée entre le cerveau et le corps.

Les synergologues traquent aussi les non-congruences, autrement dit les gestes, postures ou attitudes qui ne sont pas cohérents: ainsi une main et la tête qui ne vont pas dans la même direction, le corps qui part à l’extérieur, le croisement de jambes en se détournant ou quand les mains disparaissent sous la table et y restent. «Une personne qui va mentir risque aussi de montrer le blanc inférieur de l’œil (appelé sampaku) parce qu’elle est anxieuse.»

Autre indice: quand on dit la vérité, on fait les gestes en trois dimensions, parce qu’en en parlant, on revit la situation de l’intérieur. Quand on ment, en revanche, on l’explique en deux dimensions, comme si on montrait le film de ce qu’on est en train d’inventer.

Le corps parlera toujours. Son langage ne se contrôle pas.

Pour autant, tout ce qui sonne bizarre ou curieux ne signifie pas mensonges. D’ailleurs, ce dont Philippe Turchet est le plus fier n’est pas tant de détecter une imposture que de trouver l’authenticité: démontrer par le non-verbal que des gens que tout accuse sont innocents.

Mais alors, rien de plus facile pour manipuler ou brouiller les pistes que d’apprendre et intégrer les bons indices? Pas tant que ça, désillusionne le synergologue. «Le corps parlera toujours. Son langage ne se contrôle pas. Vous ne pouvez pas consciemment faire monter ou descendre les sampakus. Si vous ne montrez pas un item, vous en montrerez un autre. Le corps trouvera un moyen.»

Dominique Strauss-Kahn: 0,27 clignements de paupières à la seconde pendant l'échange avec Claire Chazal, contre 2,6 clignements après avoir parlé, soit dix fois plus! C'est du jamais vu lorsque la pesonne dit la vérité, selon les synergologues.  (Photo: Keystone/EPA/François Guillot)
Dominique Strauss-Kahn: 0,27 clignements de paupières à la seconde pendant l'échange avec Claire Chazal, contre 2,6 clignements après avoir parlé, soit dix fois plus! C'est du jamais vu lorsque la pesonne dit la vérité, selon les synergologues. (Photo: Keystone/EPA/François Guillot)

Ainsi, un mensonge sur le vif donnera certains indices, un bobard prémédité en fera apparaître d’autres. «Quand on ment sans préméditation, on cligne des yeux. Si, au contraire, j’ai prévu de mentir, je ne vais absolument pas cligner des yeux pendant que je parle. Mais une fois le mensonge dit, ça me fera beaucoup cligner.» C’est une certitude, assure Philippe Turchet; sur le site internet des synergologues, la vidéo de l’interview du politicien français Dominique Strauss-Kahn illustre brillamment ce principe, lors qu’il expliquait sur TF1 qu’il n’avait pas agressé la femme de chambre de l’hôtel Carlton…

«Votre corps trouve toujours un moyen de dire ce que vous pensez. Et même avec un temps d’avance. Admettons que vous m’écoutez mais que vous n’êtes pas d’accord: vous allez bouger. Mais vous ne vous rendez pas encore compte que vous êtes en désaccord. Il peut y avoir sept à huit secondes de décalage. Les neurobiologistes le disent: le corps est en avance sur la pensée, le geste précède la parole.»

«On rentre dans l’ère de l’importance des émotions»

D’où l’utilité de la synergologie dans les interrogatoires. En Suisse, les enquêteurs de police ne sont pourtant pas formés à cette technique-là. Mais une formation d’initiation à la synergologie ouverte à tous se tient sur un week-end à Lausanne. De plus en plus sollicitée, «cette discipline est encore toute neuve. On n’est qu’au début du mouvement. On rentre dans l’ère de l’importance des émotions. Apprendre à les repérer, c’est possible en travaillant sur le langage du corps.»

Côté sécurité, Philippe Turchet et son équipe ont formé des militaires français en Irak: «Pour eux, décoder la peur est vital: ils n’ont que quelques secondes pour déceler le danger. Contrairement à ce qu’on croit, un kamikaze n’est pas quelqu’un en colère, c’est avant tout une personne qui a peur. Et la peur, on la reconnaît par exemple à la forme des yeux, des sourcils. Il y a une dizaine d’items à intégrer pour les personnes qui veulent la repérer.»

Dans le milieu médical, décoder le langage du corps peut être utile au médecin pour savoir si un patient lui ment quand il dit prendre ses médicaments, alors que le traitement ne fonctionne pas. Peut-être oublie-t-il régulièrement de les prendre et il n’ose pas le dire?

Les deux premiers épisodes de la très crédible série américaine "Lie to me" sont parfaits pour comprendre ce qu'est le langage coporel, d'après Philippe Turchet. (Photo: Keystone/Everett Collection)
Les deux premiers épisodes de la très crédible série américaine "Lie to me" sont parfaits pour comprendre ce qu'est le langage coporel, d'après Philippe Turchet. (Photo: Keystone/Everett Collection)

N’empêche, dans la vie privée, détecter les mensonges doit représenter un superpouvoir un brin embarrassant. Bien au contraire, il facilite et bonifie la communication, rétorque Philippe Turchet. Sa compagne s’est d’ailleurs formée à la synergologie pour que le couple soit sur la même longueur d’ondes. «On comprend beaucoup plus vite ce dont l’autre a envie. Mais c’est vrai que cette capacité paraît flippante aux gens qui me connaissent moins!»

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