14 mai 2020

«Nous souffrons tous d’un terrible manque de chaleur humaine»

Le confinement, puis une obligation de distanciation sociale qui s'éternise… Le thérapeute lausannois Vincent Aveni constate que la population est actuellement en perte de liens affectifs. Et donne différentes pistes pour compenser l’absence de contacts physiques.

"Pour compenser le manque de contact physique vis-à-vis de l'autre, on peut utiliser la parole, le regard. Les muscles de l’expression faciale peuvent ainsi montrer sa réjouissance, son soutien.", souligne Vincent Aveni.
"Pour compenser le manque de contact physique vis-à-vis de l'autre, on peut utiliser la parole, le regard. Les muscles de l’expression faciale peuvent ainsi montrer sa réjouissance, son soutien.", souligne Vincent Aveni.

De quoi parle-t-on?

Auteur du livre «Blessures de vie: se libérer des chaînes du traumatisme»* , publié en février dernier, Vincent Aveni , thérapeute spécialisé dans la résolution des traumatismes et des symptômes de stress post-traumatique, compare cette période de confinement et de distanciation sociale à un «hiver émotionnel» et estime qu’il est important de le combattre en y trouvant un sens, mais aussi en se chouchoutant et en prenant le temps de se recentrer.

Vincent Aveni, nous avons vécu presque deux mois de confinement… quel impact cela a-t-il sur nous?

Cela nous a fait perdre une forme de spontanéité. Habituellement, quand on reçoit la famille ou des amis à table, on se coupe la parole, on discute par petits groupes, c’est très dynamique. Mais là, quand on se parle par le biais de l’écran, par exemple, j’ai l’impression d’être en séance de thérapie: on doit sans cesse questionner ses interlocuteurs pour relancer la conversation et faire attention de se passer la parole à tour de rôle, ça manque de spontanéité. Et comme dans toute crise existentielle importante, car c’en est une puisqu’elle modifie fortement notre rapport à notre existence et notre façon de vivre, on a aussi perdu une forme de naïveté, en réalisant que les crises n’existent pas uniquement ailleurs, et qu’il ne suffit pas de manger sainement et de ne pas boire ni fumer pour vivre éternellement.

Et aux niveaux physique et psychologique?

Ce qui est le plus dur, c’est cette perte de lien, provisoire mais réelle, due au fait qu’on doit se protéger de sa famille, des êtres chers. L’ennemi, c’est l’autre et soi-même. Notre affectif est profondément touché, et nous souffrons tous actuellement d’un terrible manque de chaleur humaine. Ce sera long avant de retrouver la confiance qu’on ne risque pas sa peau si on s’approche de quelqu’un, ou si on retourne un geste tendre ou amical.Par ailleurs, psychologiquement, la situation a gommé une forme de sérénité et amène diverses peurs, voire de la terreur pour certains. Quand vous êtes en guerre, vous pensez peut-être pouvoir vous protéger. Mais là, on est en guerre contre quelque chose qui n’est pas visible, ce qui est encore plus angoissant. C’est comme si on était dans la nuit totale, avec un ennemi tout autour de nous.

Quelles sont les personnes qui souffrent le plus de cette situation, selon vous?

Les personnes âgées, qui ressentent un douloureux manque dû à l’éloignement physique avec leurs petits-enfants et leurs enfants, car leur vie s’articule autour de leur famille. Les personnes qui sont maltraitées, obligées de vivre avec leur bourreau. Les parents qui déléguaient tout à l’école. Et aussi les couples qui trouvaient des stratégies pour éviter de trop se côtoyer, ou nourrissaient d’habitude leur duo en sortant avec des amis. Pour tous ces gens, l’impact doit être assez perturbant.

Quelle est la réaction sociale face à cette mise à distance?

Heureusement, on n’est pas restés confinés assez longtemps pour perdre des mécanismes automatiques de communication. Mais cela a fait naître la méfiance. Et la frustration, car on ne peut toujours pas, actuellement, apporter aux autres des gestes de réconfort. Certes, avant la pandémie, on n’était pas tout le temps collé les uns aux autres en famille ou avec des amis. Mais on ne se disait pas non plus sans cesse que c’était dangereux de se rapprocher. Et le possible mouvement de recul qu’on a parfois, encore actuellement, peut provoquer un sentiment de rejet chez l’autre, ou de l’agressivité. Que ce soit en famille ou dans la rue. Lorsque l’on pourra à nouveau recommencer à se côtoyer, le risque est grand de se laisser aller et d’oublier peu à peu les gestes et la distance de protection. Du jour au lendemain, en effet, notre vie avait explosé et on nous avait privés d’une forme de liberté et de choix. Et voilà que, soudain, on nous ouvre à nouveau les portes… mais pas complètement. Cela va donc nous manquer toujours davantage d’être totalement libres, physiquement et psychologiquement.

Il me semble effectivement que de nombreuses personnes sont vite agressives, actuellement…

C’est sûr que les règles de politesse en prennent un coup! Actuellement, ce qui prime quand on est à l’extérieur, c'est le «moi d’abord» et un instinct de survie: on ne s’occupe pas des autres, et à la limite, on ne les regarde même pas. Par ailleurs, certains de nos besoins relationnels, qu’on peut généralement assouvir en étant au travail, avec les amis ou autre, ne peuvent être comblés que dans la famille. Mais celle-ci a ses limites et ces besoins s’entrechoquent. Ça pousse forcément à plus d'égocentrisme.

Cet état d’esprit va-t-il durer?

Oui, tant qu’un danger plane au-dessus de nos têtes. Mais après quelque temps, du moment qu’un sentiment de sécurité s’installera en nous, cette partie sombre s'effacera peu à peu et on pourra revenir à un comportement plus sociable. Par ailleurs, il faut quand même noter que tout le monde n’est pas centré sur soi: il y a aussi beaucoup d’élans de solidarité. Une partie importante de la population a compris qu’elle ne peut pas vivre repliée sur elle-même.

L’être humain est-il tactile par essence?

Bien sûr, car nous sommes des êtres corporels! Il y a tout un code relationnel qui passe par le corps et qui est un code tactile. En venant au monde, un nouveau-né n'a pas la complète définition de lui-même et de son corps. Pour l’acquérir, il a besoin d’être touché. La société suisse n’est certes pas la plus tactile du monde, mais on voit que les gens se touchent d’ordinaire facilement, ne serait-ce que le bras, la main, ou en se faisant la bise. Ils ont un besoin de proximité. Parce que finalement, quand une personne vous touche, la façon dont elle le fait vous montre à quel niveau affectif se vit votre relation, car le lien relationnel étroit passe par le contact physique. Et c’est ce qui va être difficile à contenir pour certains, tant que dure cette obligation de distanciation. Tout comme cela va peut-être prendre du temps pour retrouver la confiance que ce lien physique ne nous fait pas courir de risques.

Y a-t-il un moyen de compenser ce manque de chaleur humaine?

Oui, en s’occupant de soi: en prenant des bains, en se chouchoutant, en se massant, tout ce qui est de l’ordre du tactile. C’est aussi bien de faire bouger son corps, parce que même s’il n’est pas touché quand on fait du sport, de l’art, du bricolage ou de la cuisine, il reçoit quand même une gratification. Vis-à-vis de l’autre, on peut utiliser la parole, le regard. Les muscles de l’expression faciale peuvent ainsi montrer sa réjouissance, son soutien. Dans ma pratique, j’utilise ce qu’on appelle le miroir: on reproduit l'expression de l’autre pour montrer qu’on est en empathie avec lui. On peut aussi compenser le manque physique par l’écriture, sans hésiter à dire à la personne tout le bien qu’on pense d’elle, l'amour qu’on ressent, qu’il soit amical ou relationnel.

Le fait de porter un masque accentue-t-il la mise à distance?

Tout à fait. Quand on travaille avec les traumatismes, on observe le langage corporel ainsi que les expressions du visage du patient. Les muscles du visage sont en effet ce qu’on appelle les muscles sociaux, qui expriment par la mimique le ressenti intérieur de la personne. Ainsi, de manière générale, voir uniquement les yeux, cela signifie se couper d’une partie de l’expression du visage qui a un rapport avec l’affect. On a par ailleurs besoin d’être en relation non seulement orale, mais physique, et quand vous voyez le visage d’une personne, il se passe quelque chose dans votre corps en fonction de son expression.Bien sûr que les yeux expriment aussi des émotions, mais le masque est un handicap à la relation sociale, car il dissimule tout un tas d'interactions. À noter toutefois que s’il accentue la distanciation, il peut en même temps rassurer les personnes qui ont peur. Et hélas, permettre aussi à celles qui n’ont pas bien compris comment ça fonctionne de ne pas respecter les règles…

La distanciation sociale aura-t-elle des répercussions?

Oui, mais c’est encore un peu tôt pour les voir. On va remarquer les dégâts à plus long terme. Ainsi, une personne maltraitée prendra peut-être son courage à deux mains pour quitter celle qui la maltraite. D’autres verront leur santé impactée. Je pense qu’on observera tout cela au fur et à mesure, d’ici un mois environ, aussi dans certaines familles et dans certains métiers. Par ailleurs, on va pouvoir comptabiliser après cette phase aiguë le nombre de personnes qui ne sont pas décédées du virus, mais de la peur de sortir et de contracter la maladie en allant à l’hôpital.

Certains experts affirment que cette situation pourrait durer jusqu’en 2022…

Je ne suis pas sûr qu’on pourra tenir comme ça aussi longtemps, car on risquera alors de devenir une société de méfiance et de peur. Et cela augmentera énormément le nombre de dépressions et de suicides. Pour ma part, je pense que la situation évoluera certainement avant, car on a tous une propension à nous protéger de cette partie qui a peur, pour nous orienter plutôt dans une direction qui nous permet de quitter notre espace de survie. L’être humain a en effet besoin d’avoir un horizon lumineux pour continuer à vivre.

Et en ce qui concerne le contact physique?

Mon Dieu, j’espère que cette situation ne durera pas trop longtemps! Parce que c’est difficile de compenser complètement le corps. Vous savez, quand vous touchez quelqu’un, ce n’est pas seulement le fait que vous effectuez ce geste qui est important, c’est également qu’il vous touche aussi. Il y a ainsi un échange physique et énergétique, qui transmet la chaleur humaine et fait naître un contact affectif et bienveillant. Il risque déjà d’y avoir une grosse frustration ces prochaines semaines, avec ce retour à la normale qui n’en est pas un au niveau physique. Certaines personnes vont se sentir frustrées, puis j’imagine qu’elles vont exprimer cette frustration sous forme d’agressivité, de rejet, et à la longue sous forme de repli sur soi: à quoi ça sert de sortir, d’aller vers l’autre, si on ne peut pas manifester sa joie et son amour, à quoi ça sert de voir ses petits-enfants si c’est pour se faire encore plus de mal?

Y a-t-il quand même des avantages à ces mois de confinement et de distanciation?

Bien sûr! Je pense que cela a resserré certains liens familiaux. Cela nous a montré aussi l’importance du lien social, qu’il soit familial, amical ou professionnel. Et cela a bien sûr souligné la valeur essentielle du contact physique. C’est une période qui nous a ramenés à nous-mêmes et à ce qui est important. On a eu le temps de se contempler, de comprendre comment on fonctionne et de se poser les bonnes questions. Ce qu’on va faire ensuite de cette prise de conscience? L'avenir nous le dira. Mais ce qui est sûr, c’est que quand on pourra vraiment se retrouver, on en profitera pleinement, car tout aura une valeur décuplée. Désormais, on goûtera davantage aux liens sociaux, c’est certain.

* À lire: «Blessures de vie: se libérer des chaînes du traumatisme», Éd. Favre, 2020.

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