3 octobre 2017

Olivier Michel: «Les allergies, pour les politiques, c’est le nez qui coule»

Un tiers de la population mondiale souffre d’une ou de plusieurs maladies allergiques. Certains spécialistes, dont le professeur Olivier Michel, n’hésitent pas à parler d’épidémie. Ce mal du siècle progresse et pourtant peu de mesures concrètes sont prises pour l’enrayer.

olivier michel
Le Pr Olivier Michel explique que l’une des causes des allergies repose sur l’amélioration de l’hygiène.

Les allergies progressent à vitesse grand V, principalement dans les pays occidentaux. Vous parlez même d’épidémie dans votre ouvrage. N’est-ce pas un peu exagéré?

Une épidémie signifie simplement une augmentation rapide du nombre de malades dans une population donnée. C’est ce qui se passe avec les allergies. En vingt ans, le nombre de personnes concernées a plus que doublé. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 30% de la population serait actuellement allergique.

Ce fléau continue de s’étendre. Toujours selon l’OMS, il pourrait même toucher la moitié de la population mondiale d’ici à 2050. Une prédiction réaliste selon vous?

Oui, ça me paraît possible… Notamment, avec des nouvelles formes d’allergies qui apparaissent, en particulier des allergies alimentaires qui vont évidemment participer à remplir le réservoir de patients touchés.

Sommes-nous donc tous potentiellement allergiques?

Clairement, non. Pour développer une maladie allergique, il faut une prédétermination génétique. Par conséquent, il y aura toujours une part de la population qui sera épargnée.

Revenons à l’épidémie d’allergies, quelles en sont les causes principales?

Une des causes repose sur l’hypothèse de l’hygiène. Toutes les améliorations de l’hygiène domestique et publique ont permis de contrôler les maladies infectieuses et donc la mortalité des grandes épidémies – c’est tant mieux évidemment! –, mais elles sont peut-être aussi à l’origine d’une certaine immaturité du système immunitaire qui entraîne l’émergence de maladies allergiques et auto-­immunes. En effet, si le système immunitaire rencontre beaucoup de microbes et de bactéries, il va pouvoir se construire, acquérir des compétences. Exactement comme le cerveau qui doit recevoir de très nombreuses informations au cours de son développement pour apprendre à lire et écrire, apprendre nos valeurs, nos règles de vie. Or, nous nous rendons compte aujourd’hui que ces stimuli microbiens, bactériens – surtout durant la petite enfance – sont beaucoup moins intenses qu’il y a un siècle.

Ce qui semble conforter cette hypothèse, c’est que l’épidémie de maladies allergiques a d’abord démarré dans les classes favorisées...

La maladie allergique était en effet une maladie de riches à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Car seules les classes sociales les plus aisées avaient les moyens à l’époque de s’offrir une maison équipée d’une salle de bain et de toilettes correctes.

Outre notre mode de vie aseptisé, on incrimine aussi les antibiotiques, non?

Aujourd’hui, dans une population comme la nôtre, plus personne n’a de parasites. Alors qu’il y a encore une cinquantaine d’années, tout le monde avait, par exemple, des vers dans l’intestin. Ces parasitoses ont disparu au milieu du XXe siècle pour deux raisons: l’hygiène publique encore une fois et l’utilisation d’antibiotiques. Or, nous constatons à présent que cette présence de parasites était protectrice contre les allergies et les maladies auto-immunes. A tel point que des chercheurs mènent aujourd’hui aux Etats-Unis des essais consistant à «re-parasiter» certains patients, en réimplantant par exemple une flore parasitaire au niveau de l’intestin pour lutter contre certaines pathologies comme la maladie de Crohn.

La pollution joue-t-elle un rôle dans cette épidémie?

La pollution joue probablement un rôle très secondaire dans les maladies allergiques, voire aucun. Mais ça ne veut pas dire que la pollution est bonne pour la santé bien sûr. Nous savons notamment que c’est un facteur aggravant pour l’asthme.

Et le gluten?

Il semble bien qu’une partie de la population ait une certaine difficulté à digérer le gluten présent dans les céréales industrielles. Mais il n’y a aucune preuve de l’existence d’une intolérance. En revanche, il y a la maladie coeliaque, une allergie complexe qui est bel et bien provoquée, elle, par la consommation de gluten. Elle touche un tout petit pourcentage de la population et son traitement passe par une éviction stricte du gluten. Il existe aussi de vraies allergies à certaines protéines de farine, responsable d’allergie alimentaire.

A la lecture de votre ouvrage, on apprend qu’il y a eu trois vagues successives d’allergies dans l’histoire…

La première, c’est l’allergie aux pollens, le rhume des foins entre autres, qui démarre au début du XXe siècle. Pour quelle raison? Probablement parce que la production de céréales dans le monde occidental augmente à partir de ce moment-là. La deuxième épidémie est l’allergie aux acariens. Elle est sans doute consécutive au premier choc pétrolier de 1973, lorsque le prix du baril a pris l’ascenseur. Du coup, on a commencé à isoler les habitats avec pour conséquences une augmentation de l’humidité dans les maisons et une propagation des moisissures et des acariens. Et la troisième vague, ce sont les allergies alimentaires que l’on voit exploser chez l’enfant dès la fin du XXe siècle. Pourquoi? On ne sait pas très bien. Sans doute que l’alimentation a joué un rôle. Tout comme l’hygiène et la disparition des parasitoses.

Une quatrième vague se profile à l’horizon: l’allergie à la viande rouge...

Oui, l’allergie aux viandes de mammifères. Elle a démarré aux Etats-Unis. C’est semble-t-il lié à des piqûres de tiques qui induiraient une sensibilisation. La personne devient ainsi allergique au bœuf, au porc, mais pas à la volaille. Bon, on ne peut pas encore parler d’épidémie, en tout cas pas en Europe.

Doit-on craindre l’émergence de nouvelles allergies en lien avec les aliments génétiquement modifiés ou les nano-particules qui sont de plus en plus présents dans nos assiettes et notre environnement?

Aujourd’hui, il n’y a pas d’arguments pour penser que les nano-particules jouent un rôle. De nouveau, comme pour la pollution, cela ne signifie que celles-ci soient bonnes pour la santé! Les OGM, eux, doivent normalement répondre à certains critères, entre autres il ne faut pas qu’ils ressemblent à des allergènes connus. En théorie, les OGM ne devraient donc pas être à l’origine d’une nouvelle poussée d’allergies. En revanche, l’introduction de nouveaux ou d’anciens aliments peut être à l’origine de nouvelles allergies. A l’exemple du topinambour qu’on ne mangeait plus jusqu’à récemment.

Ce problème de santé publique est d’importance. Pourtant, on a l’impression qu’il est banalisé, notamment par les politiques. Est-ce aussi votre sentiment?

Oui. Les allergies, pour les politiques, c’est le nez qui coule. Alors qu’en réalité ce sont des maladies potentiellement mortelles qui touchent une population très jeune et peuvent nuire gravement à la qualité de vie des patients. Avec un coût direct et indirect – absentéisme, échec scolaire, hospitalisations… – pour la société qui est élevé. Et pourtant, peu de mesures concrètes sont prises pour tenter de freiner cette épidémie.

Y a-t-il quand même un espoir d’enrayer ce fléau, notamment grâce à de nouveaux traitements?

Aujourd’hui, les traitements se basent essentiellement sur la prise de médicaments contrôlant les symptômes: antihistaminiques, bronchodilatateurs, adrénalines injectables et corticoïdes par inhalation. Parallèlement à cela, il y a la désensibilisation, l’immunothérapie, traitement qui n’a pas atteint sa maturité et peut donc encore être amélioré. Enfin, il y a une bonne dizaine d’années, sont apparues les biothérapies, le domaine de l’avenir. Il s’agit d’un traitement biologique à base d’anticorps visant à bloquer l’inflammation allergique. Les thérapies de ce type, dont le coût peut atteindre 25 000 euros par an et par patient, sont réservées essentiellement à l’asthme très sévère. Ça concerne 1% des patients asthmatiques. Les essais se poursuivent et de nouvelles biothérapies devraient arriver sur le marché d’ici trois ou quatre ans.

Le coût de ces nouvelles thérapies est extrêmement élevé. Ne devrait-on pas plutôt miser sur la prévention?

Bien sûr. L’allergie est le fait d’une prédisposition génétique, qui touche sans doute au moins 50% de la population, et de facteurs environnementaux conjoints. On sait par exemple qu’il y a 0% d’asthmatiques chez les Inuits qui vivent de manière traditionnelle sur la banquise. Mais quand la civilisation s’installe, on voit apparaître de l’asthme y compris au sein de ces populations. C’est la démonstration que les facteurs environnementaux jouent un rôle fondamental. D’où cette logique assez simple qui consiste à contrôler l’exposition environnementale. Par exemple, si je suis allergique au chat, je vais éviter d’être en contact avec cet animal. Idem, même si c’est évidemment plus compliqué, pour les acariens, pour les plantes ou pour les moisissures.

Des chercheurs préconisent le contraire, soit exposer les enfants en bas âge à des allergènes potentiels. Vous confirmez?

Tout à fait. Cela concerne les très jeunes enfants à risque, ceux qui ont des prédispositions génétiques et qui vivent dans des familles qui souffrent déjà d’allergies sévères. On pense que l’exposition progressive et continue à certains allergènes, et cela très tôt dans la vie, est un facteur de désensibilisation. C’est déjà démontré pour l’arachide. Pour les autres allergènes, on ne sait pas encore, mais c’est une piste à suivre… 

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