26 février 2012

«On ne quitte pas un dictateur»

Après un premier tome à succès, l’historienne Diane Ducret revient sur les coulisses amoureuses des tyrans. De Fidel Castro à Ben Laden, en passant par Khomeiny, les femmes ne sont jamais loin. Pour le meilleur et pour le pire.

Diane Ducret assise sur un banc public
Le premier volume de "Femmes de dictateur" de Diane Ducret a été traduit en dix-huit langues. (Photo: Kai Juenemann)
Temps de lecture 9 minutes

Chez le dictateur, qui porte la culotte à la maison?

C’est très variable. Parce que, dans le couple dictatorial, les rôles ne sont que temporairement définis. La culotte s’échange! Fidel Castro, quoique marié deux fois, n’a jamais affiché une première dame à ses côtés, mais il ne peut se passer des femmes pour l’épauler. Il a besoin de Celia Sanchez, révolutionnaire acariâtre, pour le seconder en toutes occasions. Il a besoin de Marita Lorenz, maîtresse qui sera engagée plus tard par la CIA pour l’assassiner, pour chasser les courtisanes qui frappent à la porte de sa suite présidentielle au Hilton. Chez Ben Laden, l’intendance de la maison, l’éducation des enfants, est laissée aux femmes. Elles décident de la manière de procéder, même si les règles de Ben Laden vont jusque dans leur intimité puisqu’elles n’ont droit, lors de leur séjour en Afghanistan, qu’à deux heures par jour pour socialiser avec les autres. Quant à Saddam Hussein, il est le maître à l’extérieur, mais à l’intérieur de sa maison, c’est son épouse Sajida qui essaie de tenir ensemble la famille et de maintenir la paix dans le clan, de protéger les fils de la furie de leur père.

Il y a aussi des culottes qui se partagent…

Oui, dans le couple serbe formé par Mira et Slobodan Milosevic, c’est vraiment madame qui est l’idéologue. Elle a un rôle de conseillère plus encore que d’épouse. C’est elle qui relit les discours de Slobodan, les corrige, ajoute un tour emphatique, parce qu’elle sait ce qui peut plaire aux foules. Quand, en 1995, Milosevic négocie la paix à Dayton, il téléphone tout le temps à son épouse pour savoir s’il ne fait pas trop de concessions aux vainqueurs. C’est vraiment un couple au pouvoir.

Par contre, chez Ruhollah Khomeiny, grande surprise…

Oui, et c’est très difficile, pour une jeune femme occidentale, agnostique comme je le suis, d’écrire que l’ayatollah est un homme tolérant et un mari modèle. J’aurais même envie d’écrire l’inverse! Mais on se rend compte, en effet, que le guide de l’Iran, alors qu’il est affilié à un système politique répressif envers les femmes, traite son épouse, Khadije Saqafi, comme un être tout à fait à part, et bien au-dessus même de ses enfants. Ceux-ci n’avaient pas le droit de manger tant qu’elle n’était pas à table. C’est lui qui fait la lessive, nettoie les toilettes, parce qu’il considère que les tâches ménagères sont indignes de son épouse. Alors même que les jeunes femmes n’avaient pas le droit d’aller à l’école, il fait la classe lui-même à Khadije. Le fait que Khomeiny soit resté monogame toute sa vie est aussi étonnant, surtout dans une région où on incite les hommes à haute responsabilité à prendre quatre épouses. Oui, c’est étonnant de voir que cet homme qui ne souriait jamais sur les affiches, parce qu’il considérait que c’était une preuve de féminité, voire d’homosexualité, était aussi délicat envers son épouse.

Tous les despotes ne sont pas aussi fidèles que Khomeiny. Fidel Castro, par exemple, avait autant de femmes que de cigares…

C’est vrai, Fidel Castro a toujours une femme pour prendre soin de lui, à toutes les étapes de sa vie. J’ai eu la chance de pouvoir parler à deux d’entre elles, Marita Lorenz, la fameuse espionne, et Isabel Custodio, connue sous le pseudonyme guerrier de Lilia Amor, son grand amour du Mexique, qui est la seule à renoncer au mariage avec lui! Fidel, c’est un peu le Mussolini de Cuba. Toujours prêt à tout pour séduire et courtiser les femmes. Au fil de ses maîtresses, on se rend compte aussi de l’enfermement dans le pouvoir que va vivre Fidel Castro. Jusqu’à cette dernière épouse, Dalia, qui a la vie d’une recluse.

Toutes ces femmes qui tombent aux pieds des guérilleros... N’y a-t-il pas un romantisme révolutionnaire?

Oui. On le voit, dans les scènes de jeunesse, quand Che Guevara et sa jeune compagne habitaient avec Fidel et ses deux ou trois maîtresses. Ils vivaient tous ensemble. Le charisme de Fidel a fait des ravages. A son retour d’exil, le petit appartement qu’il loue à La Havane est le plus couru et le plus fréquenté de la capitale. A cette époque-là, les premiers journalistes qui venaient à Cuba appelaient ça la révolution sensuelle.

Saddam Hussein, à vous lire, était aussi un tombeur…

Ça paraît impossible, mais le dictateur irakien était un séducteur incroyable. Certaines femmes qui le voyaient à la TV étaient séduites et voulaient passer dans son bureau pour l’approcher, le toucher. Et, lui, donne assez bien le change. Il va avoir deux épouses, qui l’aiment profondément, alors que la vie qu’il mène les détruit. Son deuxième mariage va donner lieu à un véritable vaudeville au sein du clan. Sa première épouse, apprenant son remariage avec la blonde Samira Shahbandar, va se teindre elle aussi en blonde comme premier acte de vendetta. Quant à sa dernière maîtresse grecque, blonde elle aussi, que j’ai pu rencontrer en Suède où elle vit cachée dans une cité HLM très pauvre, elle raconte que la griffe de Saddam est une pression de laquelle on ne peut se libérer.

Paradoxe: vous le présentez aussi comme un féministe…

C’est en tout cas le rôle qu’il a voulu se donner, au début de son mandat. Quand il arrive au pouvoir, très vite, il donne le droit de vote aux femmes, il met en avant son épouse non voilée dans le cadre d’une politique familiale en faveur des femmes, il donne l’obligation aux parents d’envoyer les jeunes filles à l’école. Mais pour ne pas être destitué par le fléau radical, il va revenir sur ces avancées. Cela dit, Saddam reste un amoureux des femmes. Au médecin de l’armée américaine qui vit à ses côtés depuis sa capture jusqu’à sa mort, il demande une photographie de son mariage et il écrit un poème pour l’épouse de celui-ci. A son chirurgien personnel, il donne même des conseils pour satisfaire les femmes.

Les dictateurs sont de grands séducteurs. Ce sont aussi des fashion victims…

Khomeiny ne s’autorise que L’Eau sauvage de Christian Dior. Mais Saddam, oui, a la classe, il aime la mode. Il possède quatre cents ceintures. Il a fait en sorte que des vêtements griffés par le couturier Christian Dior arrivent à temps pour son jugement. C’est dans ce costume qu’il voulait paraître pour la dernière fois.

Est-ce que vous mettriez Kim Jong-Il dans cette même catégorie ?

Lui, ce serait plutôt l’alcool victim! La Corée du Nord étant très isolée, il n’a pas loisir de venir en Europe s’achalander aux grandes marques du luxe français, comme Saddam. Mais il s’offre d’autres plaisirs: les fêtes, une quarantaine de résidences, un palais de 6600 m2. Côté femmes, il a entretenu une relation longtemps secrète avec Song Hye-rim, qui lui a donné un enfant, a vécu un mariage forcé, puis une concubine japonaise... Mais il y a surtout sa sœur, très autoritaire, qui veille à ce qu’il ne prenne pas pour épouse une femme qui ne serait pas idéologiquement correcte et qui pourrait mettre la lignée en péril. Car Kim Jong-Il est le Toulouse-Lautrec de la politique nord-coréenne. Il est fasciné par les jambes des danseuses jusqu’à l’obsession. Une grande partie de sa vie va être dirigée à former et recruter des compagnies de danse, et les produire en spectacle auxquels il assiste le soir en s’enivrant. Ce petit théâtre de la cruauté va faire souffrir des femmes, comme cette danseuse qui préfère se suicider en sautant du toit de sa résidence avec son fiancé, quand elle comprend qu’elle ne pourra pas échapper à Kim Jong-Il.

Vous terminez avec Ben Laden. Pourquoi l’avoir mis dans la liste?

Il n’a pas exercé de pouvoir national, mais il a réussi à créer une dictature transnationale, avec la possibilité de lever une armée aux quatre coins du globe à partir de son idéologie. Son comportement est celui d’un dictateur, qui a une idéologie violente, armée.

Dans son comportement envers les femmes, est-il aussi caricatural que sa marionnette des Guignols?

Complètement. A la fois, il y a une tendresse dans la relation avec sa première épouse, Najwa, qui était très amoureuse de lui et voyait en lui l’image sur terre de la perfection. Elle l’a connu quand il était un adolescent très doux qui aimait la vie et était opposé à toute idée de violence. En 2001, Ben Laden convole avec sa quatrième épouse, Amal, qui se marie avec lui pour réaliser son rêve: être une martyre de la cause révolutionnaire. On se rend compte de la volte-face d’un homme qui aura détruit, transformé et marqué notre siècle de son sang.

Les cinq femmes de Ben Laden sont d’un dévouement incroyable, transbahutées d’un pays à l’autre, du Soudan au Pakistan, parfois dans des conditions très précaires. Et une seule a demandé le divorce!

Oui, parce qu’on ne quitte pas un dictateur. C’est peut-être le seul point commun que l’on peut voir entre toutes ces femmes. Ce dévouement n’est pas lié, comme on pourrait le croire, au poids de la tradition ou de la religion, puisque chez Castro, Kim Jong-Il, Milosevic, on retrouve le même dévouement. La première caractéristique d’une femme de dictateur, c’est une dévotion totale à l’homme dont elle a choisi d’épouser la destinée. Dans mon premier livre, il n’y a que Margherita Sarfatti qui avait quitté Mussolini sous la contrainte des lois anti-juives. Et dans ce second opus, il n’y a que Khadijah, troisième épouse de Ben Laden, qui demande le divorce et sur laquelle on ne sait presque rien puis­qu’elle va disparaître de l’histoire.

Est-ce qu’il y a une différence entre les dictateurs de droite et ceux de gauche?

Du point de vue de la manière dont ils traitent les femmes, non. Ceux de gauche ont toujours eu une image plus sympathique. Mais c’est un tort. Bien sûr, il n’y a pas de gradation dans l’horreur, mais si on dénombre le nombre de morts par communisme ou par fascisme, il n’y a pas de quoi se dire que les dictateurs de gauche sont sympathiques. L’image de Castro ou du Che que l’on porte sur des t-shirts est scandaleuse. Très clairement, les dictateurs de gauche sont aussi cruels que ceux de droite. Et n’hésitent pas à faire exécuter ou disparaître toutes personnes, hommes ou femmes, qui sortent de leur giron.

Vous avez couvert plus de septante ans d’histoire. Voyez-vous une évolution dans le comportement des tyrans?

Disons qu’après deux guerres mondiales, la dictature a quitté l’Europe, rassasiée de barbarie idéologique. Mais on la retrouve dans d’autres systèmes. Même si la génération a changé, et que le décor a changé, le sort de ces femmes de dictateurs reste le même. Confrontées à des hommes destructeurs, l’amour qu’elles leur portent est ombragé du spectre de la violence. A tout moment, elles sont les prisonnières des systèmes politiques et idéologiques de ces hommes-là, quitte à en mourir ou à finir en exil.

Et vous, pourriez-vous être amoureuse d’un dictateur?

Peut-être que je l’ai été par le passé et c’est ce qui a fait que j’ai écrit ce diptyque.

Benutzer-Kommentare