17 janvier 2018

Pablo Servigne et le concept de «collapsologie»

Pour le chercheur multidisciplinaire Pablo Servigne, l’utopie a aujourd’hui changé de camp, tant il devient impossible d’occulter l’inévitable, soit la fin programmée du mode de vie typique de notre monde industrialisé. D’où l’urgence de penser la suite.

Pablo Servigne en train de réfléchir
Le biologiste et ingénieur agronome Pablo Servigne invente et développe le concept de «collapsologie» pour mieux penser l’effondrement économique, énergétique, financier et écologique de la mondialisation et de la croissance à tout prix. (Photo: Serge Picar/Agence Vu/Keystone)

Pablo Servigne, est-ce bien sérieux, la «collapsologie»?

Naturellement. Avec mon collègue Raphaël Stevens, éco-conseiller et expert en résilience des systèmes socio- écologiques, il s’agissait, au-delà d’une certaine autodérision dans ce terme, de dresser un état des lieux le plus complet possible de l’état de notre planète et de notre société. Économistes, climatologues et sociologues sont tous convaincus d’un effondrement programmé, mais la synthèse et la mise en corrélation de leurs travaux fait souvent défaut. Nous cherchons à donner sens à ce qui nous arrive et pourrait nous arriver, c’est-à-dire donner sens aux événements: exposer lucidement les faits à partir d’études de plus en plus nombreuses, poser des questions pertinentes, mettre des mots sur les intuitions d’un nombre grandissant de gens et rassembler une boîte à outils qui permette d’appréhender le sujet autrement que par les films catastrophes hollywoodiens.

L’affaire est-elle grave?

Le tableau global est effrayant, oui. Et si chaque discipline, au lieu de rester cloisonnée, se mettait à interagir avec les autres, ce constat s’imposerait comme une évidence indéniable. C’est ce qui se passe dans les médias: alors que notre monde actuel est devenu très complexe et que ce qui arrive dans un domaine impacte tous les autres.

Quand on invite sur le plateau un expert du climat, il est très rare d’avoir en même temps un spécialiste des crises financières et du pic pétrolier.

La «collapsologie» est-elle une science à l’avenir radieux contrairement à celui de notre civilisation?

De plus en plus de travaux cherchent à comprendre les liens complexes entre les disciplines. Dans l’administration, parmi le monde militaire, les chefs d’entreprise ou les politiques, l’intérêt est grandissant. C’est aussi un constat d’échec de l’écologie politique. Depuis sept ou dix ans, les catastrophes que nous vivons ont changé d’intensité et de nature: la «collapsologie» permet aussi d’engager une réflexion systémique.

Une démarche destinée à faire peur?

Il ne faut pas craindre d’avoir peur devant l’ampleur de la catastrophe qui se rapproche inévitablement. Les émotions font aussi avancer. Mais notre volonté n’est ni paternaliste ni catastrophiste. Juste du réalisme, avec comme but ultime de concevoir le monde d’après, une organisation collective le plus réaliste possible. Nous donnons des conférences depuis deux ou trois ans. Les gens réagissent très différemment, en sortent parfois accablés. Mais parfois aussi enthousiastes parce que enfin une synthèse scientifique aux éléments indiscutables confirme ce qu’ils pressentent: la fin de la civilisation industrielle est programmée, et la date ne cesse de se rapprocher.

Nous n’allons pas ainsi vers une crise, mais vers un véritable effondrement. C’est-à-dire?

Un moment où il n’y a plus de solution permettant de continuer comme avant, où le système s’effondre. Climatiquement et énergétiquement, les dés sont jetés: notre surconsommation et l’hyperglobalisation nous amènent vers une crise climatique majeure, avec tout ce que cela induit en termes de désordres sociaux, de guerres peut-être, de chutes des écosystèmes et de la biodiversité. La fin programmée des énergies fossiles et des minerais qu’absolument rien ne pourra remplacer dans notre fonctionnement économique et social actuel amène à l’extinction d’un mode de vie vieux de deux siècles. Comme on ne peut plus faire marche arrière, nous proposons de l’accepter et de préparer l’avenir. Un autre avenir, et cela dès aujourd’hui. D’autant plus qu’il suffit de prendre un peu de recul pour constater que les crises deviennent de plus en plus fréquentes:

Le début de cet effondrement adviendra peut-être à très court terme.

Pablo Servigne

La complexité de notre monde, où l’éruption d’un volcan en Islande en 2010 provoque aussi bien des pertes d’emplois au Kenya que l’arrêt d’opérations chirurgicales en Irlande ou de lignes de production de berlines en Allemagne, explique-t-elle notre incapacité à voir la réalité en face?

L’économie interconnectée et mondialisée nous donne l’illusion de la puissance et de notre invincibilité. Paradoxalement, les théories du réseau indiquent que cela provoque une grande instabilité et une extrême sensibilité à des chocs systémiques. Notre monde est devenu très fragile.

Comment comprendre la grande difficulté d’action du monde politique?

D’abord on y retrouve les mêmes sensibilités ou les mêmes aveuglements que dans la population. Et puis, de manière générale, le politicien accédant au pouvoir est élu sur un programme de croissance et d’emploi: il a promis de faire baisser le chômage et de stimuler l’économie. Tout le contraire de ce que parfois il sait qu’il faudrait faire face à l’effondrement qui s’annonce. Les gouvernements sont sur la prochaine élection. Traiter le long terme leur est beaucoup plus compliqué. Nous sommes dans ce que les sociologues et philosophes appellent une trajectoire sociotechnique verrouillée. En fait, nous allons de plus en plus vite dans le mur. Il devient de plus en plus difficile de ne pas le voir, mais cela ne nous empêche pas d’accélérer davantage.

Pourquoi cet effondrement ne correspond-il pas forcément à une catastrophe, notamment économiquement?

La théorique de l’économiste en vue du moment, Thomas Piketti, est la suivante: notre société capitaliste tend irrémédiablement à plus d’inégalité. Seuls les grands bouleversements, comme une guerre mondiale ou un choc boursier majeur, mettent à genoux la finance et contraignent les institutions politiques à recréer une redistribution.

Vous parlez de mécanismes de verrouillage pour expliquer pourquoi l’urgence de la situation et des alternatives crédibles ne sont pas réellement prises en compte…

Il y a plusieurs sortes de dénis, individuel et collectif. Ensuite il y a la puissance des grands groupes pétroliers, par exemple, qui créent du doute au sein de la communauté scientifique. Sur le climat, l’industrie pétrolière a indéniablement injecté du scepticisme à coups de millions de dollars.

Tout le monde n’a pas le même accès à l’information.

Pablo Servigne

Et quand c’est le cas, on n’y croit pas forcément: lorsqu’une nouvelle donne bouleverse complètement son système de croyances et de valeurs, l’être humain préfère parfois rester dans ses certitudes. Quelque part, la plupart des économistes biberonnés à la croissance préfèrent mettre la fin annoncée des énergies non renouvelables sous le tapis et conserver leur modèle même en fin de vie

Vous dites vous-même ne pas pouvoir donner de date. Cette incertitude ne contribue-t-elle pas aussi à ce que l’on repousse l’idée d’un bouleversement annoncé?

Sans doute. D’autant que, scientifiquement, nous n’avons aucune possibilité de la lever. En écrivant ce livre, notre idée est aussi de préciser l’intuition de chacun. La mienne ne pense pas que le système dure au-delà de 2030. Pour quelqu’un d’autre, ce sera dix ans de plus. Ou de moins.

À quoi cet effondrement ressemblera-t-il?

Ce ne sera pas l’apocalypse. Mais cela durera plusieurs années et provoquera des catastrophes humaines et météorologiques. Des pays comme la Libye ou la Syrie sont déjà entrés dans une dynamique d’effondrement. Le but de la «collapsologie» est d’étudier tous ces possibles pour mieux connaître ce qui va nous arriver. L’injustice est que les drames climatiques toucheront d’abord les plus pauvres et les pays qui ont le moins contribué à détruire le climat. De nombreuses initiatives émergent et se situent déjà dans la construction d’autre chose, dans l’imaginaire d’un autre monde. Elles sont là depuis longtemps, mais sans aide ni soutien financier elles peinent à s’imposer. Ce sont pourtant elles qui nous ouvrent de nouveaux chemins, qui nous permettront la résilience face à l’après. Un jeune agriculteur adepte de permaculture et qui travaille avec un cheval est sans doute aujourd’hui raillé par ses voisins qui utilisent un tracteur. Actuellement, le cheval reste peu efficace en agriculture intensive. Mais demain, il redeviendra peut-être le meilleur moyen de cultiver.

La solidarité, c’est notre seul avenir?

L’individualisme, c’est un luxe de riches. En temps de pénurie, on est obligé de compter sur les autres. L’être humain est devenu un être ultra-social et collaboratif parce que l’individualisme ne fonctionne que dans les périodes de grande richesse. C’est lors de l’après-guerre que l’on a créé une culture de l’abondance et en même temps celle de la compétition et de l’égoïsme. Et c’est cela qui peut être toxique: l’homme sait gérer les périodes de pénurie, il le fait depuis des milliers d’années. Mais entrer dans une période de pénurie avec une culture de l’égoïsme va donner des catastrophes sociales. Il faut bouleverser les imaginaires et recréer du lien pour mieux anticiper. Il ne s’agit pas de nier l’existence de la compétition dans la nature. Juste de retrouver l’équilibre avec une coopération au moins aussi importante.

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Pierre Rabhi

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