20 décembre 2017

Pascal Bruckner: «L'argent nous affranchit de tout, sauf de la nécessité de l'argent»

Le romancier et essayiste français Pascal Bruckner nous livre sa réflexion sur notre rapport ambivalent à la monnaie. L’occasion de s’interroger sur son sens, son rôle et son usage comme moyen d’accès à la propriété.

Pascal Bruckner
Pour Pascal Bruckner, ce que l’argent nous enseigne surtout, c’est que nous n’en sommes pas propriétaires.

Vous avez publié un essai qui s’intitule «La sagesse de l’argent». Alors, en cette période de fin d’année, comment serait-il sage de le dépenser?

C’est une période où il faut oublier d’être sage. C’est aussi le moment où l’orgie commerciale est à la fois régulièrement pratiquée et fustigée, surtout dans les pays riches. Je trouve la dénonciation du consumérisme aussi absurde que son éloge.

La sagesse consiste à faire de beaux cadeaux à ceux que l’on aime.

Pascal Bruckner

Il ne faudrait donc pas s’encombrer de jugements moraux?

Je n’ai jamais compris pourquoi les pays développés s’obstinent à piétiner ce qui fait rêver les pays pauvres: la possibilité de s’offrir ce que l’on veut. D’autant que cette autoflagellation n’a jamais empêché personne de se ruer dans les centres commerciaux. Après tout, Noël, c’est d’abord le fait de penser aux autres. On se fait assez rarement ses propres cadeaux le jour de Noël.

Dans le cadeau, il y a l’idée du don. Peut-on donc dire qu’il y a là une forme de sagesse dans la façon d’utiliser notre argent?

L’idée du don est très contraignante. Elle vous maintient dans le circuit des échanges, des amitiés et de la famille. Et si vous ne faites pas de cadeau, vous êtes considéré comme un être mesquin et qui ne mérite pas de faire partie du cercle. Ainsi fonctionnent toutes les sociétés, y compris la plus petite, le couple. Quiconque veut se soustraire à cette règle se condamne à la misanthropie.

D’où le casse-tête du choix du cadeau de Noël, n’est-ce pas?

Le cadeau de Noël oscille entre deux extrêmes: soit il est trop beau et l’autre ne peut pas suivre parce qu’il ne sera jamais capable de vous offrir un équivalent. Soit il est trop mesquin et signale le peu d’intérêt que vous portez à la personne. Noël est donc bien un casse-tête. Il faut alors doser un par un ses présents, savoir aussi ce qui va plaire ou laisser indifférent. Pour échapper à l’anxiété, on demande en général aux autres ce qu’ils veulent, c’est le principe de la liste au Père Noël.

Vous dites: «On dépense volontiers pour ses désirs, mais on rechigne à payer pour ses devoirs.» La fin de l’année n’est-elle pas un peu l’expression de cela?

Rien de plus douloureux que de s’acquitter de ses dettes sociales envers des puissances anonymes, l’État, la banque, les bailleurs immobiliers: c’est l’échéance des impôts, les remboursements des emprunts, les traites pour l’appartement. Chaque soustraction est vécue comme une blessure alors que chaque cadeau que l’on fait à soi-même ou aux autres est perçu comme un moment majestueux; l’argent devient une sorte de fluide qui permet de satisfaire vos moindres envies ou de recevoir la gratitude d’autrui.

C’est cela le ressort fondamental: la tentation, l’achat et la résurrection du désir.

Pascal Bruckner

Alors l’argent est-il un mal ou un bien?

Les deux. C’est un bien qui fait du mal et un mal qui fait du bien. Mais c’est un mal indispensable à la vie. Comme le disaient les stoïciens, l’argent fait partie des «préférables». Comme la santé ou l’amour. C’est-à-dire qu’il est préférable d’en avoir et c’est ce qui rend la pauvreté si terrible.

De quoi parle-t-on lorsque l’on évoque l’argent?

C’est deux choses: un objet concret, billets de banque ou pièces métalliques même si certains voudraient le dématérialiser, comme dans le Bitcoin, et une abstraction qui domine les hommes. C’est cela qui le rend dangereux. Plus qu’une possession, il s’agit d’une idée qui peut parfois devenir très impérieuse et s’emparer d’un individu ou d’un groupe d’individus pour lui dicter une conduite qui contrevient à la loi ou la morale. Donc, quand l’argent se transforme en idée pure, il devient un maître qui nous tyrannise.

L’argent a-t-il une valeur?

L’argent, en soi, n’a d’autre valeur que celle que nous lui conférons sauf qu’il est indis­pensable à toutes sociétés. Chaque fois qu’on a voulu l’abolir, comme les Khmers rouges en 1975, on a transformé les êtres humains en esclaves. Quand Charles Péguy demande que les ouvriers ne soient plus payés en salaire mais en légumes, fruits et vêtements, il réclame le retour du servage. Ainsi, à chaque fois qu’on veut abolir l’argent, on rétablit malgré soi la vieille servitude. L’argent est ce qui permet aux hommes d’échapper à une certaine forme d’asservissement.

Donc, bien qu’il puisse soumettre, l’argent affranchit aussi?

Oui, c’est là son ambivalence. Mais si l’on perd de vue le fait que l’argent libère, on ne voit plus en lui que l’instrument diabolique du capitalisme. On entre alors dans une dialectique qui est celle de l’extrême gauche ou du marxisme classique qui oublie simplement le rôle extraordinaire que le salaire peut jouer dans l’émancipation des individus, et notamment des femmes. Si elles sont entrées en masse dans le marché du travail, c’est bien pour obtenir l’indépendance économique et échapper au pouvoir d’un mari ou d’un compagnon. L’argent est un serviteur qui nous affranchit, mais à condition de nous être d’abord pliés à sa logique. Ainsi, l’argent nous affranchit de tout, sauf de la nécessité de l’argent.

Nous échappe-t-il donc toujours?

Ce que l’argent nous enseigne surtout, mais il ne nous l’enseigne qu’à la fin, c’est que nous n’en sommes pas propriétaires. Puisque le propre de l’argent, c’est la circulation – une circulation analogue à celle du sang dans le corps – il permet les échanges et la bonne santé d’une société. Donc, par définition, l’argent nous échappera un jour et passera dans d’autres mains. Et c’est une bonne chose. Une société saine est celle où justement les classes possédantes bougent, sont remplacées par de nouvelles. On y trouve un phénomène d’ascension où les plus démunis peuvent à leur tour avoir accès à une certaine aisance.

Pascal Bruckner: «L'argent, c’est un bien qui fait du mal et un mal qui fait du bien.»

Nous ne sommes pas propriétaire de l’argent mais nous pouvons l’être de biens de toutes sortes. Est-ce important pour un individu d’accéder à cette propriété?

Oui, bien sûr. La propriété permet à l’individu de se protéger. Elle est au fondement du libéralisme. Elle est aussi le premier droit d’un homme libre et une part inaliénable de soi-même. La liberté n’existerait pas autrement. Par exemple, le fait d’avoir un lieu où l’on peut se réfugier comme le fait de posséder un certain nombre de biens est fondamental.

En Suisse, le modèle de coopérative, où plusieurs personnes sont copropriétaires du même bien, est populaire. Qu’en pensez-vous et est-il justement un moyen de cultiver un rapport plus vertueux à l’argent?

Il y a aujourd’hui plusieurs objets, je pense aux voitures par exemple, que l’on n’a plus besoin de posséder en exclusivité. La coopérative en est un exemple. Elle permet notamment de répartir la responsabilité entre plusieurs. Mais ce n’est pas une abolition de la propriété, il s’agit plutôt d’une modification de ses règles d’application. Et quand il peut y avoir la conjonction de l’intérêt et de la vertu, du bien collectif et individuel, évidemment pourquoi ne pas l’appuyer?

Vous qui aspirez à la légèreté d’une vie d’étudiant, la propriété ne peut-elle pas se révéler être un poids?

Il y a plusieurs formes de liberté selon les âges. Quand on est jeune, on part à l’aventure avec son balluchon. Il y a une jouissance du dépouillement comme la randonnée en montagne. On prend plaisir à se délester de tout, se disant qu’on n’a que son sac à dos, ses cordes et son appétit de vaincre les sommets. Mais évidemment, ça n’est qu’un aspect. Et plus on vieillit, plus on risque d’être alourdi par le poids de ses possessions. On peut alors choisir de s’en délester et de les redistribuer aux membres de notre famille.

Dans votre ouvrage, vous évoquez un autre genre de propriété: la propriété intellectuelle. Est-ce quelque chose qu’il faut défendre à l’heure du tout gratuit?

Oui je pense qu’il faut la défendre principalement contre les GAFA (L’acronyme désigne quatre des entreprises les plus puissantes du monde: Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr) qui sont les plus grands fournisseurs de contenu et qui se font payer très cher. Ensuite, il faut rappeler que la propriété intellectuelle, instituée au XVIIIe siècle, permet l’émancipation des artistes, qu’ils soient musiciens, peintres ou écrivains. Autrefois ils étaient soutenus par les princes et les mécènes, aujourd’hui ce sont les grandes entreprises ou encore les publicitaires qui jouent ce rôle. Et c’est une bonne chose. Si l’on abolit la propriété intellectuelle, on menace tous ces artistes et créateurs dans leur indépendance, leur liberté d’esprit et leur capacité à remettre en question les dogmes du jour.

Dans votre essai, vous dites que «l’argent dit tout de nous». Comment cela se manifeste-t-il?

Cela se manifeste de diverses façons. Par exemple, la manière dont on se propose spontanément pour payer quand on est avec les autres, ou qu’on s’esquive au moment de l’addition dit beaucoup de notre personnalité. De plus, l’argent couvre tout le spectre du psychisme humain, de la mesquinerie à la prodigalité. On a tous nos moments d’avarice. Mais l’essentiel, c’est que les autres ne s’en aperçoivent pas alors qu’on voudrait publiciser haut et fort nos gestes généreux.

Et que dit selon vous des Suisses leur rapport à l’argent?

En tant que protestants, les Suisses ont un rapport à l’argent plus ouvert et décomplexé que les Français. Dans le protestantisme, l’argent n’est pas sale, et la valeur de l’argent correspond à celle du travail. Le catholicisme méprise le veau d’or dont il a pourtant besoin et feint de valoriser la pauvreté. Luther et Calvin l’ont bien souligné: travailler c’est prier, rendre hommage à Dieu en faisant fructifier sa création.

Pour conclure, comment définir cette sagesse de l’argent qui semble si complexe?

C’est plutôt un idéal et comme tous les idéaux, il est rarement appliqué. On peut s’en approcher et on peut avoir une conception plutôt raisonnable de l’argent tout autant que rationnelle. Mais au quotidien on ne cesse d’oublier la sagesse et on sombre parfois dans la cupidité ou le surendettement. On a parfaitement le droit d’aimer l’argent, c’est même un devoir pour ceux qui en ont manqué. Mais il faut savoir aussi ne pas devenir esclave de cette passion qui peut devenir funeste.  

L’argent est une promesse qui cherche une sagesse.

Pascal Bruckner

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Titiou Lecoq pose de façon détendue avec des gants de ménage jaunes

«Les femmes doivent apprendre à accepter le conflit»

Ismaël Khelifa, habillé d'un costume de superman, fait jouer ses faux muscles

«La virilité traditionnelle a connu un véritable séisme»

Metin Arditi, écrivain et mécène genevois

Le tour des propriétaires

Claudine Damay souriante, avec des écouteurs sur les oreilles et tenant une canne blanche.

«C’est la société qui crée le handicap»