29 novembre 2018

«Pas besoin d’avoir un QI au-dessus de 130 pour réussir sa vie!»

Les tests de QI ont la cote et les demandes de bilan pour les enfants augmentent. La société contemporaine carbure à l’intelligence. Une course à l’excellence qui interroge et inquiète Pascal Roman, psychologue à l'Université de Lausanne.

Pascal Roman
Signe des temps: les demandes d’évaluation du potentiel intellectuel explosent. Les enfants d’aujourd’hui seraient-ils tous devenus des petits génies? Pas forcément. Pascal Roman, psychologue responsable de l’Unité de consultation de l’enfant et de l’adolescent à Lausanne, apporte un éclairage critique et nuancé. (Photo: François Wavre/Lundi13)

Pascal Roman, il y a dix ans, on parlait beaucoup d’hyperactivité. Aujourd’hui, il n’est question que d’enfants à haut potentiel intellectuel (HPI). Effet de mode?

C’est sans doute dans l’air du temps, qui nous pousse à être tous les plus performants possible, les mieux équipés, alors que le monde est plus incertain et l’accès à l’emploi plus difficile. Cela se retrouve dans les préoccupations des parents, dans les attentes qu’ils peuvent avoir pour leurs enfants. Et puis, comme pour la question de l’hyperactivité, les parents ont besoin d’explications, de rationalisation. Le fait de pouvoir identifier que les troubles présentés par l’enfant seraient liés à un haut potentiel intellectuel est très rassurant. Il est plus valorisant de solliciter une consultation en mettant en avant que son enfant présente un haut potentiel, plutôt qu’il est agité à l’école, dépressif ou qu’il ne joue pas avec les autres. Je pense que la demande de test d’évaluation est une porte d’entrée pour une consultation. Notre philosophie est alors de proposer un bilan complet qui prend en compte les aspects cognitifs et psycho-affectifs, de façon à avoir une vision globale et pouvoir proposer des pistes de compréhension aux parents.

Est-ce que vous constatez vraiment une augmentation de la demande?

Oui, depuis deux ou trois ans, environ 80% des demandes arrivent avec cet argument-là: «mon enfant est en difficulté scolaire, les enseignants pensent qu’il présente un HPI» ou «mon enfant a les signes d’un haut potentiel intellectuel». Or, dans la littérature scientifique, aucun signe spécifique aux enfants présentant un HPI ne peut être identifié. Mais dans les croyances partagées et l’imaginaire collectif, on pense pouvoir repérer un certain nombre d’indices: l’enfant HPI serait plus émotif que les autres, intéressé par des thématiques complexes, comme l’astronomie ou la préhistoire, et aurait tendance à se tenir en retrait relationnel. À souligner aussi que 70 à 80% des demandes concernent les garçons. Ce qui confirme que ceux-ci, plus que les filles, sont toujours pris dans des enjeux sociaux de performance. Il y a clairement un investissement genré de la réussite…

Ce boom des bilans n’est-il pas le signe d’un certain narcissisme parental?

Bien sûr, mais ce n’est pas nouveau. L’enfant est le prolongement narcissique des parents. Il a pour mandat de poursuivre une voie, ou de venir réparer des échecs, dans la trajectoire des parents. Cela dit, le narcissisme n’est pas une pathologie en soi, il constitue un fondement nécessaire, mais dans une mesure raisonnable.

À souligner aussi que 70 à 80% des demandes concernent les garçons. Ce qui confirme que ceux-ci, plus que les filles, sont toujours pris dans des enjeux sociaux de performance

Pascal Roman

Constatez-vous réellement davantage d’enfants à haut potentiel?

Dans nos consultations, seuls 30% des cas pour lesquels le HPI de l’enfant est mis en avant présentent les critères pour confirmer celui-ci. Mais il est difficile de donner une réponse plus précise, parce qu’il faudrait traiter la question sous forme épidémiologique. La définition du HPI est statistique: elle correspond aux enfants ou adolescents, qui ont un QI supérieur à 130, avec une homogénéité suffisante entre les différents indices qui composent ce quotient intellectuel. L’intelligence est une réalité complexe. Le principe des tests de QI est de proposer un certain nombre d’exercices, qui évaluent chacun des compétences différentes. Plusieurs indices contribuent à la définition du QI: la compréhension verbale, souvent très haute chez les enfants que nous rencontrons, mais aussi le raisonnement perceptif, tout comme la mémoire de travail et la vitesse de traitement. 50% de la population se trouve dans la zone moyenne entre 90 et 110. Seuls 2,2% de la population est au-delà de 130. On utilise le même test, avec une progressivité dans la difficulté, pour les 6 à 16 ans, ce qui fait souvent réagir les parents... Des tests différents existent pour les 2 à 6 ans et pour les adultes. Ces échelles d’évaluation intellectuelle sont régulièrement mises à jour, pour être adaptées à l’évolution socio-culturelle et parce que l’on s’est aperçu qu’il y avait un effet étonnant, appelé l’effet Flynn: quand on utilise un test un certain temps, les performances augmentent, alors que chaque personne ne le passe qu’une seule fois.

Au fond, quelle définition donneriez-vous de l’enfant HPI?

C’est un enfant qui a des très bonnes capacités intellectuelles. Ce qui veut dire aussi une souplesse, une plasticité dans le maniement des opérations intellectuelles. Ce n’est pas simplement un super investissement dans un domaine scientifique pointu. L’intelligence, c’est aussi avoir des compétences instrumentales, comme la mémoire de travail ou le passage d’un type de sollicitation à un autre. L’hypothèse que l’on peut faire, c’est que la plupart des enfants et des adultes HPI ne savent pas qu’ils le sont. Et vivent très bien comme ça! Un enfant qui présente un haut potentiel intellectuel n’est pas forcément un enfant qui va mal, il faut le souligner. Ceux que nous rencontrons sont des présumés HPI ou des HPI en difficulté, ce qui existe aussi. Mais y a-t-il un lien de causalité entre le HPI et la souffrance psychique? Difficile à dire.

Pourtant, on dit souvent qu’ils sont insécures, anxieux, qu’ils ne respectent pas les règles…

Ce n’est pas spécifique à ces enfants-là. Mais certains peuvent effectivement avoir une forme d’anxiété, une souffrance d’ordre narcissique, souvent en lien avec les attentes, réelles ou supposées, que l’on a à leur égard. Cette dimension de différence peut parfois être lourde à porter et fragiliser l’enfant dans son rapport à lui-même et aux autres. Comme toujours, la place de l’environnement, parents, enseignants, pédiatres, est très importante. On travaille actuellement sur les représentations que chacun de ces groupes peut avoir du haut potentiel intellectuel. Et ce n’est pas sûr qu’il y ait un consensus sur l’appréciation, même entre psychologues…

Il n’y a pas de lien de causalité univoque entre le fait de présenter un haut potentiel intellectuel et d’être en échec scolaire! 

Pascal Roman

Y a-t-il quand même des signes, qui peuvent prévenir d’une surdouance?

Encore une fois, la littérature scientifique ne donne pas de critères pour reconnaître à l’œil nu un enfant HPI. C’est l’environnement qui identifie certains signes: la curiosité d’esprit et la maturité dans les capacités de raisonnement. Mais c’est un signe partiel, parce que, par ailleurs, d’autres composantes de l’intelligence peuvent être défaillantes dans certains cas. Un enfant peut avoir un très bon raisonnement verbal et être complètement incapable de résoudre un problème mathématique.

Autrement dit, on peut être HPI et en échec scolaire…

Un enfant qui présente un haut potentiel intellectuel peut être en échec scolaire, mais dans bon nombre de cas, ce serait sans doute lié à d’autres facteurs que cognitifs: une difficulté relationnelle ou affective avec les pairs, les enseignants, etc. Et il n’y a pas de lien de causalité univoque entre le fait de présenter un haut potentiel intellectuel et d’être en échec scolaire! 

Comment réagissent les parents en apprenant le résultat, quel qu’il soit?

Certains sont soulagés, parce qu’ils ne voient pas l’enfant HPI comme un cadeau. D’autres ont tellement envie ou besoin de cette confirmation pour leur enfant qu’ils remettent en question la méthode ou demandent une autre expertise ailleurs, ce qui peut être véritablement délétère pour l’enfant. On doit parfois les amener à faire ce chemin de renoncement à l’idéal d’un enfant HPI. Et leur rappeler que le fait d’avoir un enfant avec une bonne intelligence, sans être forcément HPI, est déjà une chance. Pas besoin d’être au-dessus de 130 pour réussir sa vie!

Les tests sur internet, c’est pour jouer, pas pour avoir une idée rigoureuse de son QI

Pascal Roman

On trouve plein de tests de QI sur internet. Que valent-ils?

Rien… ou en tous les cas aucun résultat fiable! Le QI est une donnée scientifique, qui requiert des outils éprouvés et qui doit être administrée par un professionnel. Lequel connaît l’outil et les conditions d’administration, qui sont extrêmement précises. Pour rester dans le cadre d’étalonnage du test, il faut que tous les enfants reçoivent la consigne de la même façon. La passation d’un test de QI s'inscrit dans une relation avec un psychologue, qui va aussi être en mesure de prendre en compte non seulement les résultats objectifs, mais aussi la manière dont cette réponse a été produite. Il y a toute une analyse qualitative de ces données. Les tests sur internet, c’est pour jouer, pas pour avoir une idée rigoureuse de son QI.

Comment accompagner au mieux un enfant HPI?

Certaines associations de parents militent pour que les structures scolaires puissent s’adapter aux spécificités de ces enfants. C’est une question difficile, surtout dans un moment où l’on plaide pour l’école inclusive… Je suis circonspect sur le fait de proposer des dispositifs exclusifs pour ces enfants-là. C’est une forme d’exclusion à l’envers, qui n’est pas nécessairement de bon augure pour l’adaptation sociale. On a besoin d’être en lien avec les autres, différents de nous.

Finalement, est-ce vraiment judicieux de faire ce bilan?

Je me pose parfois la question… Qu’est-ce que l’on fait en acceptant de répondre à cette demande des parents? J’ai un certain nombre de doutes à cet égard. Ce qui nous conduit parfois à surseoir aux demandes, à ne rencontrer que les parents dans un premier temps, pour que l’enfant ne soit pas tout de suite pris comme un objet que l’on scrute. Pour moi, le seul indice qui devrait être retenu pour justifier une demande de bilan, c’est une souffrance de l’enfant, un empêchement, un trouble de l’adaptation. Cela devrait être le seul critère. Un enfant qui réussit et qui va bien, on peut le laisser aller bien, sans nécessairement avoir pour lui un projet hors norme.

Pascal Roman explique que 30% des enfants testés présentent un haut potentiel intellectuel (HPI). (Photo: François Wavre/Lundi13)

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