15 août 2018

«Pendant un mois, la capitale de la Suisse s’appellera Vevey»

Dans une année aura lieu à Vevey, pendant un mois, la mythique Fête des vignerons. Événement aussi rare – c’est seulement la douzième édition depuis 1797 – que plébiscité bien au-delà du canton de Vaud. Avec ou sans Bacchus.

Frédéric Hohl au bord du lac.
Frédéric Hohl n’a pas hésité longtemps quand on lui a proposé d’organiser la prochaine Fête des vignerons (photo: Jeremy Bierer).

Frédéric Hohl, à une année du début de la Fête des vignerons, on entend déjà des polémiques sur l’esprit de la manifestation qui ne serait plus respecté. Comment prenez-vous cette méfiance?

C’était déjà le cas pour les éditions de 1955, 1977 et 1999, où notamment des moutons bleus et un Lyoba pas assez traditionnel avaient fait scandale. La différence, de nos jours, ce sont les réseaux sociaux. En 1977, au bistrot, on disait «Il paraît que les costumes seront faits à Paris, c’est scandaleux», et ça s’arrêtait là. Aujourd’hui, la même discussion fait le tour de la planète. Il y a eu une minipolémique à propos des costumes qui seront fabriqués en Italie. Pour la bonne raison que personne en Suisse n’est capable de faire fabriquer 25 000 pièces de costumes. Économiquement parlant, ce serait d’ailleurs moins cher, à cause du coût de transport, et aussi plus simple logistiquement de tout produire en Suisse. On ne travaille donc avec l’étranger que lorsque nous ne pouvons pas faire autrement.

Et concernant l’absence, très critiquée, des personnages mythologiques comme Cérès, Bacchus ou Silène et aussi celle d’un soliste pour le Lyoba?

La volonté artistique des concepteurs était de remettre l’Homme – et non les divinités – au cœur même de la célébration. À chaque Fête des vignerons, nous nous sommes interrogés sur la pertinence de la présence de ces personnages mythologiques et, finalement, ils feront une apparition l’an prochain.

S’agissant du Lyoba, le chanter à douze, c’est revenir à la vraie tradition, qui veut qu’on le chante en chœur d’une montagne à l’autre et d’une vallée à l’autre.

Frédéric Hohl

N’empêche, justifier la disparition de Silène en disant qu’il représente l’ivresse, n’est-ce pas faire entrer pour la première fois le politiquement correct dans la Fête des vignerons?

C’est sûr que si on mettait sur scène une personne ivre, on se ferait probablement démolir par les médias. Mais ce n’est pas cela qui a dicté notre choix, il s’agit d’une décision purement artistique. Les polémiques sont inévitables, on a même vu apparaître une légende urbaine disant qu’il n’y aurait pas de produits vaudois alors que 90% des restaurateurs présents seront vaudois.

Tout va bien, alors?

Le problème que j’ai comme organisateur, c’est que souvent, les pouvoirs publics veulent que nous soyons un exemple pour la nation, en termes de mobilité, d’écologie, etc. Sauf que nous sommes une fête privée, sans un centime de subvention. Il ne faut pas trop nous en demander. On ne peut pas exiger de nous ce qu’on exigeait par exemple d’Expo.02 qui bénéficiait d’un milliard d’argent public. Nous souhaitons simplement l’égalité de traitement par rapport aux autres manifestations vaudoises.

Quels sont finalement l’origine et le sens de la Fête des vignerons?

De célébrer le travail du vigneron-tâcheron. Au XVIIIe siècle, les propriétaires terriens ont demandé à la Confrérie des vignerons d’inspecter le travail réalisé par leurs ouvriers. Trois fois par an, la Confrérie visitait les vignes, mettait des notes. À l’époque, sur le parvis de l’église de Vevey, on désignait devant tout le monde le plus mauvais ouvrier. Jusqu’à ce qu’on trouve plus judicieux d’inviter le meilleur. De fil en aiguille, c’est devenu une fête, chaque année, avec bientôt des cortèges à travers Vevey. Il y avait tellement de monde qu’il a été décidé en 1797 de faire la première Fête des vignerons. Le déficit a été de 10 000 francs. La Confrérie n’a pas mis loin de vingt ans à s’en remettre, c’est sans doute une des explications, le paupérisme en Europe dû aux guerres napoléoniennes mis à part, pour cet écart de vingt à vingt-cinq ans entre chaque édition.

Et aujourd’hui?

C’est toujours la même chose. Trois à quatre fois par an, les experts de la Confrérie mettent des notes, de Lavaux jusqu’au Chablais. Tous les trois ans, ils distribuent pour 100 000 francs de prix, et des médailles de bronze et d’argent. Le propriétaire qui exploite lui-même sa vigne ne peut pas concourir. À l’époque, les tâcherons étaient des ouvriers, aujourd’hui ce sont plutôt des indépendants qui travaillent plusieurs vignes. À chaque Fête des vignerons, ce sont les fameuses médailles d’or qui sont distribuées lors de la première du spectacle, à 7 heures du matin.

Quelle a été votre première tâche en tant que directeur de la Fête?

C’est assez unique au monde: quand je suis arrivé en 2015, on m’a donné vingt classeurs et c’est tout. Il a fallu trouver des locaux, des tables, des chaises et de la moquette. Je n’avais pas un endroit pour m’asseoir. Au début, il y a eu beaucoup de rencontres avec les futurs partenaires de la Fête, puisque c’est une manifestation non subventionnée, avec un budget de 100 millions, un ovni donc. La chasse aux partenaires a été très fructueuse, le capital sympathie est énorme. C’est la première fois dans ma vie d’organisateur que je vois ça: nous avons pu choisir les partenaires, au lieu de devoir comme habituellement leur dérouler le tapis rouge.

Comment s’explique cet engouement pour une manifestation qu’on pourrait penser un peu vieillotte?

Même si la Fête des vignerons existe depuis le XVIIIe siècle, ce n’est que sa 12e édition. Il existe dans le canton et la région une fierté énorme, c’est ancré dans le cœur des gens, c’est leur fête.

Les 18 000 habitants de Vevey, les 1700 membres de la Confrérie des vignerons, les 5500 acteurs-figurants, tous ces gens-là sont mes patrons et c’est leur fête.

Frédéric Hohl

Pas de risque d’usure? De ringardisation?

Pas du tout. La Fête des vignerons est d’ailleurs quelque chose d’extrêmement contemporain et moderne. Sur un spectacle de deux heures trente, quinze minutes sont consacrées à des morceaux connus comme le Lyoba. Le reste, c’est de la musique des années 2018-2019. Lors des précédentes éditions, la maman ou la grand-maman inscrivait souvent les enfants de force. Actuellement, les jeunes s’inscrivent tout seuls. L’an dernier, trois cents jeunes entre 18 et 25 ans se sont inscrits pour être membres de la Confrérie des vignerons. Personne ne veut louper ça.

N’y a-t-il pas, néanmoins, un risque de gigantisme?

L’arène a la même emprise au sol que celle de 1955 et nous n’offrons que 3500 places de plus que lors de la dernière fête. La difficulté, c’est de faire cela dans une petite ville. Dans un champ, ce serait beaucoup plus simple. À Paléo, si vous avez besoin de 1500 mètres de plus vous n’avez qu’à pousser les barrières. Aujourd’hui, je connais chaque recoin de Vevey parce que chaque millimètre est important en matière de logistique: où vais-je pouvoir gagner un petit peu d’espace?

Vous évoquez 5500 figurants. Qui sont-ils?

Ce qui a changé par rapport à 1977 et 1999, c’est qu’à l’époque, chacun recevait une lettre qui confirmait que sa candidature avait été retenue. Aujourd’hui, les candidats écrivent pour échanger, on reçoit des milliers de mails, par exemple pour dire «les mercredis, je peux pas, j’ai la pétanque avec les copains». On essaye de prendre tout le monde. Nous avons eu près de 6500 demandes; 5500 ont confirmé leur inscription, de même que près de 1000 bénévoles.

Tous des gens de la région?

Oui. Ce n’est pas qu’on ne veuille pas des gens d’autres cantons, il s’agit plutôt d’un souci logistique: les répétitions auront lieu tous les soirs pendant deux mois sur la place du Marché. Si vous habitez loin, c’est difficile. Il y a peut-être quelques personnes qui déposent leurs papiers chez un parent à Vevey pour être pris.

En dehors du spectacle lui-même, que pourra-t-on faire et voir?

L’arène est le seul endroit payant, tout le reste est gratuit, c’est comparable au Montreux Jazz. Les 5500 acteurs-figurants seront en costume aussi dans la ville, pas seulement durant le spectacle.

C’est un peu comme au Carnaval de Rio: les gens vivent la Fête pendant un mois.

Frédéric Hohl

À Rio, ils entraînent leur numéro dans les quartiers; ici, dans les villages. On achète son costume, comme à Rio, et, comme à Rio, on joue un personnage. C’est un peu le même esprit et ça a dû compter pour l’inscription au patrimoine de l’Unesco. Même s’il n’y a plus de place dans l’arène, on pourra se promener, sentir cette atmosphère. Chacun pourra vivre la Fête selon son style. Aussi bien que le spectacle, la Ville en Fête est un projet immensément important, avec des grandes complications logistiques. L’expérience du visiteur, c’est mon leitmotiv.

Quel sera le prix des places?

En 1833, la place la plus chère était à 3 francs. Mais 3 francs, c’était le prix du chauffage dans un appartement à Vevey pour tout l’hiver. Donc de 1500 à 2000 francs d’aujour­d’hui. Le prix le plus bas cette fois sera de 79 francs, le plus haut de 299 francs, ainsi qu’une offre Premium avec accès facilité à 359 francs. C’est devenu une fête accessible. Depuis que je suis arrivé, je reçois des demandes de billets toutes les semaines. Certaines personnes écrivent jusqu’à sept ou huit fois afin d’obtenir des billets en vue de leurs soixante ans de mariage, par exemple.

Il n’y a donc pas de soucis concernant la fréquentation?

Lors de la dernière édition, il y avait 250 000 billets, qui ont été vendus en une ­semaine par téléphone. 100 000 personnes sont restées sur le carreau. Nous tablons donc sur un potentiel situé entre 280 000 et 400 000 billets. Personne ne peut dire si on va les vendre en deux heures, deux jours ou deux mois.

Quelles seront les principales nouveautés de cette édition?

D’abord, pour la première fois, le vin de la région sera mis en avant. Ensuite, il y aura des Journées cantonales. Comme l’avait fait Expo.02, nous recevrons chaque jour un canton différent. Tous viennent sans exception et ils sont en train de préparer des programmes plus importants qu’on ne le pensait. Pour la journée dédiée au Valais, par exemple, il y aura des drapeaux valaisans partout, des milliers de Valaisans dans les rues de Vevey, des vins valaisans et cette chose assez rare: les vignerons vaudois qui accueillent à bras ouverts les vignerons valaisans. La Confédération aura aussi sa journée le 1er août. Sans être prétentieux, on pourra dire que durant un mois, la capitale de la Suisse s’appellera Vevey.

Qu’est-ce qui vous a motivé finalement à accepter ce rôle de directeur de la Fête des vignerons 2019?

Cela fait trente ans que je suis dans l’organisation de grands événements. En Suisse, il n’y en a pas mille. La Fête des vignerons, c’est un bateau dans lequel il fallait monter. Et c’est arrivé à un moment où après onze ans de politique à Genève, j’avais caressé ­l’espoir d’aller un peu plus loin, de viser le Conseil d’État. Il a fallu choisir entre un boulot dont je connaissais bien l’ensemble des paramètres – l’organisation de la Fête des vignerons – et une hypothétique carrière politique où on se fait embêter matin, midi et soir. Le choix a été vite fait.

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