22 février 2016

«La course à pied suit les oscillations de la société»

Au fil du documentaire haletant «Free to run», qui sort sur les écrans romands cette semaine, le cinéaste genevois Pierre Morath raconte l’incroyable saga de l’émancipation de ce sport, reflet des mutations qu’a connues notre monde durant ces cinquante dernières années.

Pierre Morath photo
Selon Pierre Morath, d’un sport marginal à ses débuts, la course à pied est finalement devenue un moyen d’expression pour des millions de personnes.
Temps de lecture 7 minutes

Selon une étude de 2014 de l’Office fédéral du sport (OFSPO), près d’un quart des Helvètes âgés de 15 à 74 ans pratiquent la course à pied. Qu’est-ce qui les fait courir?

La course à pied est le sport idéal pour répondre aux préoccupations de cette époque où les gens sont stressés et doivent tout faire vite et efficacement. On peut courir n’importe où et n’importe quand, on a besoin de très peu de matériel et d’infrastructures et, en plus, c’est un sport peu coûteux, une bonne paire de chaussures suffit. Et c’est rapidement efficace. Après un mois, un mois et demi, on en voit les bienfaits.

Sans oublier l’effet magique de l’endorphine...

Oui, ces fameux neurotransmetteurs qui font que l’on se sent bien, qui ont un effet antidépresseur et génèrent ce besoin de courir. Les gens qui sont blessés ou qui ne peuvent plus courir sont très malheureux, ils sont en manque parce que courir est une forme d’addiction.

Toutes ces personnes ne courent-elles pas tout bonnement pour se sentir vivantes?

J’aime beaucoup ce vers de Walt Whitman, ce poète de la Beat Generation, qui dit en quelques mots quelque chose d’essentiel et qui résume tout: «Rien n’est meilleur que la sueur de mon corps.» Quand on sue, quand on fait un effort, quand le corps respire, s’exprime, eh bien, on a un sentiment de bien-être et surtout la sensation d’être vivant effectivement.

Et dire qu’il y a un demi-siècle à peine, les gens qui couraient hors des stades étaient considérés comme des rebelles, des excentriques, voire des extraterrestres!

Le coureur d’aujourd’hui, qui s’inscrit à une course, qui court librement dans les bois ou dans la rue, ne peut pas imaginer qu’hier, c’est-à-dire il y a quarante ans, ce simple droit de courir lui était interdit s’il n’était pas un champion. Qu’il ait fallu se battre pour acquérir le simple droit de mettre librement un pied devant l’autre, parce que c’est ça la course, ça paraît complètement hallucinant!

Pourquoi cette discipline était-elle réservée aux seuls athlètes?

Longtemps, le sport a été un étendard nationaliste, il ne servait qu’à créer des champions qui représentaient leur pays. Avec la sédentarisation de la société, il est petit à petit devenu un moyen pour l’homme de compenser sa dépense énergétique autrement qu’en travaillant aux champs. Donc, le sport pour la santé est devenu un hit dans les années 70 et les mentalités ont commencé à évoluer…

Plus rapidement pour les hommes que pour les femmes...

Les femmes n’avaient pas le droit de courir sur des longues distances. Pas plus de 800 m jusqu’au début des années 60 et pas plus de 1500 m jusqu’au début des années 1980. La médecine du sport en était à ses balbutiements et les pires fantasmes non étayés scientifiquement circulaient dans un monde très conservateur. On devait «protéger» la femme pour qu’elle reste au foyer et ne mette pas physiquement en danger sa capacité à enfanter. On prétendait, par exemple, que courir générait un risque important de décrochage de l’utérus. Ces idées-là ont circulé longtemps.

Ne craignait-on pas aussi que cela nuise à leur féminité?

Oui, on leur disait: «Si tu cours, des poils vont pousser sur ta poitrine, tu vas te transformer en homme ou, pire, en… lesbienne!» Maintenant ça fait rire tout le monde, mais à l’époque cela ne faisait pas rire les femmes qui voulaient courir.

Que s’est-il passé entre les années 1960 et aujourd’hui? La course à pied a, elle aussi, connu sa révolution, son Flower Power, son Mai 68?

La course à pied suit les tremblements et les oscillations de la société depuis les années 1960. Elle a un lien direct avec le Flower Power, Mai 68, la contre-culture ou les mouvements des seventies. Il y a ce combat pour l’émancipation féminine qui est très actif dans la course à pied, cette naissance aussi de la conscience écologique, du retour à la nature – on sort du stade où était confiné l’athlète pour aller défricher des espaces –, et enfin cette recherche de sensations propre à cette époque. Comme le raconte un des personnages-clés du film: «C’était la génération où l’on faisait son truc, ça pouvait être d’aller écouter de la musique à Woodstock ou de prendre de la drogue. Moi, mon truc, c’était de courir!» La course permettait d’explorer des territoires nouveaux au niveau des sensations, en particulier ce territoire des neurotransmetteurs où on se sent planer après quelques kilomètres de course. Il y a un côté mystique et ça c’est très seventies finalement.

Le personnage que vous évoquez parle même de la course comme d’un moyen d’expression...

En effet. «Faire son truc», c’est non seulement chercher des sensations, mais aussi sortir des carcans, se soustraire des choses qu’on nous impose. Donc courir, qui était un acte marginal à l’époque, c’est suivre sa propre voie, explorer ses propres désirs, ses propres envies, ses propres motivations…

Qui dit révolution dit naturellement figures de proue comme l’ont été ici Kathrine Switzer, la première femme à participer officiellement à un marathon, ou Steve Prefontaine, le James Dean de la piste!

Kathrine Switzer est la pasionaria et le symbole du militantisme pro-féminin dans la course à pied. C’est un personnage très attachant qui a rebondi sur l’événement qui lui est arrivé à Boston en 1967, quand on a tenté de l’éjecter du marathon parce qu’elle était une femme, pour en faire le combat d’une vie. Les femmes coureuses lui doivent beaucoup. Prefontaine, malgré sa mort prématurée, a été vraiment le pionnier de la cause des athlètes, il s’est battu pour que ces derniers, qui étaient alors des amateurs servant les intérêts des dirigeants, puissent devenir des professionnels.

Une lutte pour l’émancipation des coureurs et de la course à pied qui passe aussi par la Suisse, comme le rappelle votre documentaire…

Oui. Le Suisse Noël Tamini a été le pionnier de cette émancipation. Avec sa revue Spiridon, il a fait souffler un vent de liberté sur la course à pied un peu partout dans le monde, il a complètement décomplexé le coureur qui jusqu’alors était montré du doigt et devait pratiquer son sport en se cachant. Des courses ont été organisées dans cet esprit et le maillot Spiridon a été un peu l’emblème de ce mouvement de démocratisation de la course à pied.

Et puis, il y a Fred Lebow bien sûr!

Lui a été d’une certaine manière le vrai pionnier du marathon. Il était un très mauvais coureur, mais un organisateur hors pair et un promoteur de génie. De rien, il a tout inventé au niveau du marathon, il a fait de New York la capitale mondiale de cette discipline.

Lieu de pèlerinage des amateurs de running, le marathon de New York symbolise d’ailleurs ce phénomène qui a pris une ampleur tout simplement incroyable…

Il symbolise le phénomène, il symbolise la révolution, y compris son côté sombre. L’un des messages que j’essaie de faire passer dans le film, c’est que toutes les révolutions finissent par être récupérées. New York est parti d’un marathon couru par quinze personnes au milieu du Bronx, le quartier le plus malfamé de la ville, pour devenir cet événement qui draine 50 000 coureurs chaque année. Un essor faramineux, effrayant même.

Tous les pionniers idéalistes qui témoignent dans votre film se sont battus pour changer les mentalités, ont milité pour obtenir le droit de courir libre, mais leur mouvement a été rattrapé par le business, récupéré par la société de consommation. Le bilan final est donc un peu mitigé, non?

Je ne sais pas s’il est mitigé. Parce que je suis persuadé que la course à pied a fait plus de bien que de mal. Elle a changé la vie de beaucoup de gens, bien au-delà de la santé et du sport. Elle a vraiment permis à des personnes de s’émanciper au sens large dans leur vie. Mais il est essentiel de ne jamais s’arrêter de penser même quand on court. Le combat d’aujourd’hui, c’est ça! Il y a beaucoup de forces qui nous poussent à arrêter de penser dans notre société, y compris dans nos loisirs, y compris dans la course à pied, donc ne nous arrêtons pas de penser quand on court!

Phénomène de mode, poule aux œufs d’or, la course à pied, avec ses millions d’adeptes à travers le monde, est-elle devenue une nouvelle religion?

Noël Tamini dit que «les églises se sont vidées le jour où les courses à pied se sont multipliées». Les grands rassemblements du dimanche autour du curé, de la pastorale, du sermon ont petit à petit cédé la place à d’autres rassemblements, beaucoup plus «païens» ceux-là. Et la course à pied en fait partie, elle répond à un besoin d’être ensemble. Alors effectivement, la course à pied est une nouvelle religion, mais ce qu’il faut souhaiter, c’est que ça ne devienne pas un opium du peuple!

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Photographe: François Wavre

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