15 août 2018

Pique-nique ta mère

La chronique de Fred Valet, journaliste et auteur.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

Canicule. Crépuscule. Petites bulles. (Dans cet ordre.) Des gens bien retournent machinalement leur tofu bio sur une grille de fortune. Des mômes montent aux arbres, des parents montent les tours. Entre deux coups de soleil et trois coups de blanc, Karen, romancière reconnue et amoureuse en CDD, croque soigneusement dans son statut de maman célibataire avec un peu de sauce barbecue industrielle sur le menton:

Sois franche avec moi, ma Sylvie. Suis-je encore suffisamment femme pour ne pas être qu’une mauvaise mère?

Karen

De loin, sa silhouette sportive involontaire (dont Sylvie est d’ailleurs flasque de jalousie) dégage la même énergie qu’une mâchoire américaine en finale d’avaleurs de hot-dogs. Août est un mois pervers. Il faudrait profiter de ne rien glander tout en envisageant brillamment la reprise. Si bien que Karen, emballée dans une quarantaine admirablement échancrée, s’active à cramer une belle collection de questions existentielles comme autant de racks d’agneau sur un tas de cendres.

Autour d’elle, des chemises sans pli, des bedaines sereines, un ou deux soupirs féministes, un léger trop-plein d’intelligence émotionnelle et quelques clins d’œil tannés. Soyons honnêtes: jusque dans un bête pique-nique, nous voilà désormais de vieux ados, fatigués de devoir nourrir une lucidité suffisamment gloutonne pour ne pas se contenter de rembourser une hypothèque ou d’aller faire les courses en France voisine le samedi matin.

Il nous faut sans cesse relativiser le génie de tel chanteur, douter de la vigueur clamée de l’amant de Corinne ou planquer un passage de Madame Bovary dans la boîte de Kellogg’s du mioche.

Nous sommes tous plutôt fiers de savoir déconstruire le profil sociologique néo- moderne d’un couple d’architectes tout en déballant des Chupa Chups. De touchants bobos incapables d’ouvrir un Tupperware sans préciser que les tomates séchées ont été séchées à la main.

De son côté, quand d’autres s’organisent un bowling, Karen questionne. C’est son truc. Elle peut par exemple questionner (tout en ajustant son bikini Maje) la charge mentale d’une fillette qui joue à la balle avec un garçonnet en citant Simone de Beauvoir et Franck Dubosc. «Karen, ma Karen, tu sais bien que le problème n’a jamais été ton statut de bonne mère ou ta poitrine désespérément ferme, mais

ta propension à nous offrir une thèse à chaque fois que tu pourrais t’autoriser un orgasme.

Sylvie

Karen décoche un sourire. Et le vent se lève en même temps qu’elle.

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