31 mai 2018

Patron cherche successeur

Les patrons de PME seront tous un jour ou l’autre confrontés à la question de la transmission de leur société. Une étape capitale pour la pérennité de la firme et le maintien des emplois.

PME
La passation entre Jean-Yves Reymond et Jean-Marie Bailly s’est faite tambour battant. (Photo: François Wavre/Lundi13)

En Suisse, si l’on en croit une étude de Credit Suisse et de l’Université de Saint-Gall, ce sont quelque 14 000 PME qui changent de propriétaires chaque année. Et, toujours d’après cette même source, le phénomène va encore s’amplifier à l’avenir puisque plus de la moitié des patrons de petites et moyennes entreprises ont ­aujourd’hui entre 50 et 65 ans. L’enjeu de ces passations de pouvoir est donc crucial pour l’économie de notre pays. «Pour chaque société qui n’est pas reprise, ce sont des emplois et un savoir-faire qui disparaissent», confirme Cyril Schaer, secrétaire général de Relève PME, association à but non lucratif qui offre conseils et soutien aux entrepreneurs concernés.

«D’ailleurs, le premier souci de la grande majorité des employeurs qui remettent leur firme, c’est que l’activité se poursuive et que le repreneur garde les employés», ajoute Jacques Meyer, ancien directeur général de la Banque Cantonale Vaudoise et actuel CEO de pme-successions.ch, société spécialisée dans la transmission et la vente de petites et moyennes entreprises en Suisse romande.

Pour les patrons, passer le ­témoin à un membre de la famille, à un proche collaborateur ou à un tiers s’avère difficile et douloureux. Parce que le processus ressemble un peu à un parcours du combattant: régler la succession pour échapper à de futures crises familiales, anticiper les retombées fiscales pour s’éviter de mauvaises surprises, faire belle la mariée avant les noces pour en tirer une jolie dot et attirer un prétendant sérieux et de confiance…

Gérer le volet émotionnel

D’où l’importance, en tout cas de l’avis de nos interlocuteurs, de faire appel aux compétences et au réseau d’un consultant ­externe pour résoudre ces problèmes légaux et financiers, mais aussi pour gérer le volet émotionnel de cette démarche. «La dimension affective est malheureusement trop souvent négligée, au risque de mettre en péril l’opération», relève Jacques Meyer.

Cyril Schaer partage le même avis: «C’est un véritable deuil pour les entrepreneurs de lâcher les rênes de leur PME, eux qui ont consacré leur vie à leur entreprise, qui lui ont sacrifié leurs soirées, leurs week-ends et parfois leur famille. Du coup, ils ont tendance à remettre le ­sujet à plus tard, alors qu’il faudrait au contraire anticiper cette transmission.»

C’est un véritable deuil pour les entrepreneurs de lâcher les rênes de leur PME

Cyril Schaer

Préparer l’après

Ces deux experts estiment aussi primordial de préparer l’après. «Une fois la période de transition terminée (celle durant laquelle il accompagnera et mettra au courant le repreneur, ndlr), le vendeur se retrouve généralement sans occupation. Il est donc essentiel qu’il ait des projets. Sinon, il pourrait vite sombrer dans la déprime, voire dans la dépression.»

Et le repreneur, qu’il soit le fils du patron, un cadre de la boîte ou un acheteur extérieur, quels défis devra-t-il relever? «Outre trouver le financement, il faudra qu’il parvienne à se couler dans la culture de l’entreprise, à comprendre comment celle-ci fonctionne, à gagner la confiance de ses collaborateurs, de ses clients, et encore qu’il apporte du sang neuf, ose développer de nouvelles idées», disent en substance nos spécialistes.

Un pari moins risqué

Enfin, il est intéressant de savoir que reprendre une PME est un pari nettement moins risqué que de lancer sa propre start-up (même si c’est moins à la mode!). En effet, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS), 95% des sociétés qui changent de mains existent encore cinq ans après avoir été rachetées, alors que la moitié des jeunes pousses, elles, disparaissent purement et simplement du paysage passé ce même délai.

Chantier naval Reymond, Tolochenaz (VD) – deux employés

Jean-Yves Reymond a choisi son cousin Jean-Marie Bailly comme successeur.

Vendeur: Jean-Yves Reymond, 56 ans

Victime d’un grave accident de travail, Jean-Yves Reymond a dû quitter sa PME prématurément. ­«Remettre a été un choix difficile, surtout par rapport à mon équipe et à mes clients.» Ce quinqua a d’abord regardé au sein de l’entreprise pour voir s’il y avait des candidats à la reprise. Comme ce n’était pas le cas, il a mis quelques annonces et en a parlé autour de lui jusqu’à ce que l’un de ses cousins se manifeste… «On se connaissait sans être proches.»

On se connaissait sans être proches

Jean-Yves Reymond

D’ailleurs, ce n’est pas ce lien de parenté qui l’a séduit, mais le fait que Jean-Marie Bailly lui garantissait de reprendre tous ses employés. Le passage de témoin s’est fait tambour battant. Jean-Yves Reymond n’a donc pas eu le temps de préparer sa reconversion. «Heureusement, tout s’est enchaîné et j’ai vite retrouvé du travail comme prof de travaux manuels.»

Repreneur: Jean-Marie Bailly, 36 ans

Ce constructeur de bateaux a repris le chantier naval en juillet 2016. «Le timing était parfait parce que j’envisageais de changer de job à ce moment-là.» Jean-Marie Bailly y voit un signe du destin.

Quatre mois après le premier coup de fil à son cousin et une mise au courant express, le voilà propulsé à la tête de cette PME. L’apprentissage de patron s’est donc fait dans l’urgence et un peu dans la douleur. «C’est comme avoir son premier enfant, rien ne vous y prépare…»

C’est comme avoir son premier enfant, rien ne vous y prépare…

Jean-Marie Bailly

Cet ancien d’Alinghi ne regrette pas de s’être lancé dans cette aventure, même si elle n’est pas de tout repos. «Bien sûr, le quotidien est rempli de défis et les journées ne sont pas assez longues pour les relever, mais les contacts avec les clients sont énergisants et le fait d’être à la barre aussi.»

Coiffure Création Marlène, Fribourg – trois employées et trois apprenties

Par souci d’assurer la continuité de son ­affaire, Marlène Siffert (à droite ) a passé les rênes à l’une de ses collaboratrices, Sabine Gumy.

Vendeuse: Marlène Siffert, 66 ans

«Passé la soixantaine, j’envisageais de diminuer mon activité, voire d’arrêter. Mais je ne savais pas comment m’y prendre. En fait, c’est mon partenaire de vie qui m’a présentée à un expert en transmission de PME.»

Avec ce dernier, Marlène Siffert envisage toutes les options possibles et retient la plus conforme à ses convictions: remettre l’affaire à l’une de ses collaboratrices. «Pour conserver les emplois, la clientèle fidèle et éviter pour que mon salon ne change trop.»

Je ne savais pas comment m’y prendre

Marlène Siffert

Tout est ensuite allé très vite. «En trois mois, c’était fait et je me suis tout à coup retrouvée à 62 ans sans travail. Je n’étais pas préparée à ça, c’est quand même toute une vie que vous laissez derrière vous…»

Marlène Siffert a rapidement rebondi. «Je suis passée à autre chose, j’ai appris à prendre du temps pour moi, je lis, je suis des cours, je fais du sport, je joue au golf… Que du bonheur, quoi!»

Repreneuse: Sabine Gumy, 32 ans

«Quand Marlène Siffert m’a proposé de reprendre le salon, j’ai tout de suite dit oui, sans réfléchir.» Une telle occasion ne se refuse pas.

Pourtant, Sabine Gumy n’ambitionnait pas de devenir indépendante. «En tant que fille de patron, je connaissais les responsabilités et les soucis qui découlent d’une telle charge.» En plus, à l’époque, elle avait 26 ans et d’autres idées en tête…

J’ai dû apprendre un nouveau métier, celui de gérante

Sabine Gumy

Cette jeune femme s’est donc retrouvée à la tête de cette PME pratiquement du jour au lendemain. «Heureusement que je connaissais bien l’entreprise et l’équipe qui la composait. Car j’ai dû apprendre un nouveau métier, celui de gérante.»

Le changement s’est fait dans la continuité, sans minivagues ni remous. Et même si elle a parfois des coups de mou, Sabine Gumy ne regrette pas la décision prise il y a maintenant cinq ans. «C’est une expérience ­géniale, j’ai vraiment appris beaucoup.»

Fromagerie D. & J. Conod SA, Baulmes (VD) – sept employés fixes, le double durant la haute saison du vacherin Mont-d'Or

Daniel Conod (à gauche) a trouvé en Bernard Claessens le candidat idéal pour reprendre sa fromagerie. Il s’est proposé de rester à sa disposition pour l’aider.

Vendeur: Daniel Conod, 47 ans

Quand il a repris la fromagerie de son père, Daniel Conod n’imaginait pas qu’il resterait à sa tête durant vingt-trois ans. «On n’a qu’une vie et je n’avais pas l’intention de la passer à ne faire que du fromage.» Ce quadra décide donc de remettre son entreprise pour réorienter sa carrière. Mais trouver un successeur s’avère plus ardu que prévu. «J’ai contacté des gens de la profession, sans succès.»

On n’a qu’une vie et je n’avais pas l’intention de la passer à ne faire que du fromage

Daniel Conod

Après cinq ans de recherches, il se tourne vers un consultant spécialisé dans la transmission de PME qui lui propose rapidement un candidat sérieux, ­lequel s’avérera être le bon. Daniel Conod a tourné la page avec un petit pincement au cœur, mais il garde un pied dans la fromagerie (il fait partie du conseil d’administration) et reste à la disposition de son successeur. «Avec une grosse envie que ça fonctionne pour lui, pour ses employés et pour la société!»

Repreneur: Bernard Claessens, 53 ans

De la peinture au fromage, il y a un grand pas que Bernard Claessens a franchi au début de cette année. Dans sa vie d’avant, ce gestionnaire était directeur de la société Vernis Claessens. Aujourd’hui, il est le boss de la fromagerie Conod. «Cette PME, c’est un coup de cœur! Elle répondait à pratiquement tous les critères que je m’étais fixés lorsque j’ai décidé de devenir mon propre patron: elle était saine financièrement et fabriquait des produits de qualité.»

Cette PME, c’est un coup de cœur!

Bernard Claessens

Trois mois après les premiers contacts, il signait l’accord qui le liait à cette société. La transition s’est faite en douceur. «Daniel Conod m’a accompagné dans ce processus et il avait bien anticipé sa succession en ­déléguant toute la production à son maître fromager.» Ne restait alors plus à Bernard Claessens qu’à se couler dans le moule de sa nouvelle entreprise…

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