21 septembre 2017

Des gorges au parfum d’absinthe

Au cœur du Val-de-Travers (NE), dans l’intimité du spectaculaire canyon de la Poëtta-Raisse, la fée verte trouble parfois l’eau des fontaines pour en faire un enivrant breuvage.

La fontaine à louis
Au temps de la «prohibition», des distillateurs clandestins cachaient à la Fontaine à Louis une bouteille de bleue. La tradition a subsisté.
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Môtiers (737 m), l’un des plus beaux villages du canton de Neuchâtel. Nous le traversons du nord au sud, en passant devant la Maison de l’Absinthe (lire encadré), musée entièrement dédié à cette boisson à la sulfureuse réputation. Peu après une rangée de toblerones, vestiges moussus de la Seconde Guerre mondiale, une route forestière part sur la droite. C’est le chemin de la Fontaine à Louis.

A la lecture d’un panneau explicatif érigé ici, le promeneur apprend que le sentier des gorges de la Poëtta-Raisse a été aménagé à la fin du XIXe siècle et qu’il a dû être entièrement reconstruit en 1980 «après une très forte tempête». Nous reprenons notre marche tranquille au milieu des hêtres et des conifères. Ce matin-là, le climat ambiant – un petit air frais saturé d’humidité – donne une touche prématurément automnale à cette balade.

Une première passerelle invite à enjamber la rivière. Enfin, l’absence de rivière puisque son lit est désespérément vide! Nous l’ignorons pour rejoindre la fameuse Fontaine à Louis qui se trouve un peu plus haut. Une fée nous y attend. Elle a de longs cheveux noirs et des jambes interminables. Et elle porte à ses lèvres un verre contenant un enivrant breuvage, de l’absinthe à l’en croire. Au temps de la «prohibition» (ce spiritueux a été interdit de 1910 à 2005), des distillateurs clandestins cachaient en ce lieu une bouteille de bleue. Sans doute entre les racines de l’imposant sapin blanc qui nous fait maintenant de l’ombre. La tradition a subsisté. Sauf que le flacon est aujourd’hui «dissimulé» à l’intérieur d’une boîte avec des gobelets et une tirelire. Nous troublons à notre tour l’élixir à l’eau de la fontaine et trinquons avec la fée.

Marche d’approche

Snobée quelques instants plus tôt, la passerelle précédemment citée vibre sous nos pas. Nous sommes revenus sur le droit chemin. Perdus au cœur de ce sous-bois, dans un incroyable camaïeu de verts, nous suivons religieusement le fléchage jaune tournesol du tourisme pédestre. Le parcours est soigneusement balisé, aucun risque de s’égarer. L’heure avance et le soleil commence à percer par endroits l’épaisse frondaison sous laquelle nous évoluons. Quelques oiseaux facétieux jouent à cache-cache dans les branchages. On croit entendre la rivière chuchoter, mais c’est juste le bruit du vent qui caresse le feuillage… Voilà ce qui arrive lorsque l’on prend ses désirs pour des réalités. Le sentier devient toujours plus étroit et abrupt à mesure que nous progressons. Juste le temps de nous écarter devant trois marcheurs aussi pressés que taiseux. Le paysage passe de bucolique à sauvage. Le souffle court, nous réduisons l’allure. Tant pis pour la moyenne! Une randonneuse nous dépasse. Tant pis pour l’ego!

Canyon tourmenté

Au-dessous du pont que nous traversons coule un mince filet d’eau. Plus loin, une équipe de retraités en goguette casse la croûte devant une cabane en rondins. «Santé et conservation!», lancent-ils joyeusement. Encore quelques enjambées et nous entrons enfin dans le vif du sujet: un val escarpé et chaotique au fond duquel clapote et rebondit en cascades un torrent que l’on imagine dévastateur au printemps.

Oubliée la fatigue, nous nous engageons sans attendre dans ce défilé encaissé et spectaculaire, que seul l’entêtement des hommes pouvait rendre accessible. Pour le franchir, plusieurs volées d’escaliers taillées dans la roche et de multiples passerelles en bois épousant le contour des falaises. Aux passages les plus aériens, nous nous agrippons comme des désespérés à une main courante toute rouillée. A la sortie de ce goulet, nous débouchons sur le riant vallon de La Vaux (1131 m). Le contraste est saisissant entre l’ombre et la lumière, entre la nature tourmentée du canyon que l’on vient de quitter et l’atmosphère paisible qui se dégage de cet endroit. Encore tout émotionnés, nous nous asseyons à côté d’autres marcheurs qui ont pris place le long d’une grande table. Planté face à nous, un écriteau sur lequel il est écrit: «Le service forestier vous souhaite un bon appétit!»

Choc esthétique garanti

Après la pause pique-nique, nous rebroussons chemin pour pénétrer une nouvelle fois dans ces gorges profondes et mystérieuses. Choc esthétique garanti. Même sans l’effet de surprise, il est d’ailleurs presque aussi intense qu’à l’aller. Histoire de ne pas revenir sur nos pas, nous optons ensuite pour un sentier à flanc de coteau qui serpente au pied de beaux à-pics de calcaire jusqu’au lieu-dit Le Breuil.

Poursuite de notre route via un joli chemin qui suit une arête, avec d’un côté la Poëtta-Raisse et de l’autre le Val-de-Travers. Puis plongée sur le château de Môtiers. Juste avant cette bâtisse, occupée depuis quelques années par un atelier de haute horlogerie, virage à droite pour rejoindre le «Départ des gorges». Notre balade s’achève. Le parfum de la fée verte, lui, mettra encore quelque temps avant de s’estomper… 

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