8 novembre 2017

Si gros, si laid, silure

Cet impressionnant poisson d’eau douce a fait son apparition dans le Léman depuis quelques années. La faute au réchauffement climatique et à un coup de pouce de l’homme. Son impact sur l’écosystème est à l’étude.

silure
Avec le réchauffement climatique, le silure a trouvé dans le Léman les bonnes conditions pour se développer.

C’est le plus gros. Mais pas le plus beau. Tant s’en faut: grande gueule, tête plate, petits yeux, dégaine de poisson-chat, avec ses six barbillons. On parle du silure, un poisson qui peut dépasser les deux mètres et atteindre les 80 kilos, pour les plus maous. Présent depuis des lustres dans les lacs de Neuchâtel et de Morat, il était, jusqu’à il y a peu, inconnu dans le Léman. Depuis cinq ou six ans, il semble pourtant y pulluler: «Le silure est un poisson thermophile, qui a besoin de chaleur pour se reproduire et se développer, explique David Grimardias, chercheur à la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (Hepia), et on peut supposer qu’avec le réchauffement climatique le Léman a petit à petit atteint les bonnes conditions pour permettre à ce poisson d’avoir une population viable.»

C’est aussi l’hypothèse que retient Maxime Prevedello, le secrétaire de la Fédération des sociétés de pêche genevoises: «Le réchauffement climatique, ce n’est pas pour demain, c’est aujourd’hui. On remarque actuellement que les cours d’eau ont des débits extrêmement faibles, on a vécu une période de sécheresse inimaginable. Il faut se préparer à avoir des modifications des populations piscicoles en lien avec le réchauffement: la truite est en train de disparaître du Plateau, décimée par des maladies, car l’eau devient trop chaude. On peut considérer la colonisation du lac Léman et du Rhône genevois par le silure comme l’un des indicateurs de ce phénomène.»

Reste à savoir comment le silure, originaire du Danube et considéré comme auto­chtone dans le bassin du Rhin, a pu gagner les eaux lémaniques. David Grimardias a son idée. «Introduit en France, il a remonté le Rhône, mais il n’a certainement pas pu passer le barrage de Génissiat qui est infranchissable. On suppose qu’au-delà de cette limite il y a eu des lâchers par des pêcheurs, également peut-être dans des étangs de pêche sur des affluents du Léman. Il ne s’agit en tout cas pas d’une progression naturelle.»

Maxime Prevedello explique qu’il s’agit à l’évidence «d’une colonisation par l’aval, on retrouve d’ailleurs plus fréquemment des silures dans le petit lac de Genève en remontant vers Nyon, Coppet. C’est un poisson présent dans la Saône depuis des décennies et la Saône communique avec le Rhône…» Sans pour autant nier la probabilité d’une intervention humaine. «Les pêcheurs sportifs apprécient beaucoup le silure, qui est un poisson trophée, plus gros il sera, plus le pêcheur s’y intéressera.» Mais pas tous. «Les pêcheurs de salmonidés – truites et ombles – le détesteraient plutôt, le voient comme un nouvel animal dans une niche écologique, avec des risques de déséquilibre des populations, parce que c’est un gros prédateur, même s’il n’a pas une très bonne vue.»

Une réputation surfaite

Le canton de Genève l’a d’ailleurs classé cette année dans la liste des indésirables. La question néanmoins de savoir si le silure représente un danger pour l’écosystème du lac n’est pas tranchée. «La plupart des études réalisées en Europe ne montrent pas forcément d’impact sur les populations autochtones, explique David Grimardias, ce n’est pas un poisson qui mange beaucoup, il va chasser un peu de tout, mais il a une digestion assez lente.» Le doute pourtant subsiste, qu’un programme de l’Hepia consacré à l’étude du silure essaie de lever. «Nous sommes dans un cadre un peu particulier de lac alpin et nous essayons de déterminer la présence, la place qu’y occupe le silure, avec qui par exemple il va entrer en compétition ou en concurrence. L’impact risque de n’être pas très important, mais il faut le vérifier pour confirmer cela aux pêcheurs et aux gestionnaires de la faune.»

La réputation de superprédateur du silure paraît néanmoins un peu surfaite. «Disons plutôt qu’il est opportuniste, il va pouvoir chasser des gros poissons, des oiseaux, des rats, se nourrir d’un peu de tout, mais pas forcément en grandes quantités», raconte David Grimardias. Sur l’opportunisme du silure, Maxime Prevedello a un exemple tout frais à donner: «Je viens d’apprendre qu’un silure avait élu domicile dans un bassin de l’échelle à poissons du barrage de Verbois, éclairé avec un système de caméras, ce qui lui permet de mieux voir et attraper les poissons qui passent. Il y est resté neuf jours.»

Pour l’heure, les pêcheurs qui attraperaient un silure doivent le tuer avant de le rejeter à l’eau. «Une bonne mesure, estime Maxime Prevedello, une manière de ne pas favoriser la prolifération de ce poisson. Même mort, il n’est pas perdu, il entre dans la chaîne alimentaire, apportant de la nourriture à d’autres poissons.» Certains pêcheurs qui préfèrent relâcher la bête vivante, font valoir qu’il n’est pas si facile de mettre à mort un aussi gros poisson. «Ils ne font pas tous 2 mètres 20, nuance Maxime Prevedello, et pour ceux qui sont de belle taille, il faut suivre les consignes de l’attestation de compétence pour la pêche: assommer le poisson avant de lui trancher le canal branchial, l’artère qui relie le cœur au cerveau, une manière propre et rapide de le faire mourir.»

Le mieux serait évidemment de le cuisiner. «Même s’il n’aura évidemment pas le goût d’une magnifique truite du Léman, c’est un poisson qui est tout à fait comestible», assure Maxime Prevedello.

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