22 juillet 2020

Et l’utopie devint réalité

À Cormoret (BE), Anne Chasseur a transformé un vieux moulin en salle de concert au centre de laquelle trône son orgue. Un rêve un peu fou rendu possible grâce à sa grande persévérance et au soutien de son associé François Rosset.

Anne Chasseur est tombée amoureuse de l’orgue durant ses études.

Dans le Jura bernois, le petit village de Cormoret sis non loin de Saint-Imier vaut le détour. Car ici, à deux pas de la gare, un ancien restaurant qui fut autrefois un moulin a subi récemment une impressionnante cure de jouvence. «La bâtisse a été construite entre le XVIe et les années 1850. Quand nous l’avons rachetée, elle tombait en ruine et menaçait de s’effondrer», se souvient Anne Chasseur, une musicienne formée à Luxembourg et à Lausanne, où elle obtient ses virtuosités en piano et orgue.

Nous sommes alors en 2014 et la musicienne caresse un doux rêve: ouvrir une salle de concert faisant la part belle au roi des instruments, l’orgue. «Je souhaitais vraiment que celui qui en joue soit au centre de la salle afin qu’il se crée un lien avec le public. C’est pour moi très important de casser ces barrières entre artistes et auditeurs.»

On y retrouve l’esprit des salons parisiens où l’on venait pour discuter et écouter de la musique

Le pari est réussi, car le Salon de musique – c’est le nom de la salle – ne ressemble en rien à un auditorium classique. Au rez-de-chaussée, chaises et tables entourent les claviers de l’orgue. Sur la vaste galerie, quatre groupes de tuyaux ont été dispersés afin que la musique puisse être entendue en quadriphonie.

«Cette salle d’une centaine de sièges a quelque chose du théâtre du Globe de Shakespeare où la scène était aussi au centre des auditeurs qui prenaient place sur plusieurs étages», explique Anne Chasseur, puis de poursuivre: «On y retrouve aussi l’esprit des salons parisiens où l’on venait pour discuter et écouter de la musique, bien avant que les codes des concerts ne se formalisent et que ceux-ci se déroulent dans de grandes salles moins chaleureuses.»

Pour arriver à ce résultat, Anne Chasseur n’a pas compté ses heures. Ou plutôt si. «Ce que vous voyez ici, ce sont trois ans de travaux, à raison de soixante heures par semaine», résume l’organiste. Car la musicienne a mis la main à la pâte et pas qu’un peu. À part la statique du bâtiment qui a été confiée à des professionnels, elle a réalisé elle-même la transformation du lieu, grandement aidée par son associé, François Rosset, un ancien du Crédit Suisse qui s’est improvisé maçon, charpentier, carreleur ou encore électricien.

Un travail titanesque

«Les gens nous ont un peu pris pour des fous, reconnaît Anne Chasseur, mais nous y sommes parvenus. Des centaines de tonnes de gravats ont été retirés à la main, les poutres ont été posées au millimètre près à six mètres du sol pour remonter le plafond, puis les murs ont été recouverts d’un mélange de chaux et de chanvre non sans que soient disposés au préalable des serpentins chauffants, histoire de ne pas avoir à placer des radiateurs peu gracieux. Enfin, les bois ont été imprégnés à l’huile de lin.»

Les tuyaux en étain sont très fragiles. Vous pouvez les broyer avec une main

À ce travail titanesque, qui n’a effrayé ni la musicienne ni l’employé de banque, s’est ajouté un autre défi: amener un orgue à Cormoret. «Nous avons trouvé un instrument dans une église allemande qui menaçait de s’effondrer et avons pu l’acheter pour le prix d’une grosse voiture.» Il ne restait alors plus qu’à le démonter à l’aide d’une grue, le transporter et le remonter… Les plus de 1528 tubes ont alors été numérotés, ainsi que toutes les autres pièces de ce puzzle géant en trois dimensions. «Les tuyaux sont en étain et particulièrement fragiles. Vous pouvez les broyer sans problème avec une main, décrit Anne Chasseur. Le transport était donc particulièrement délicat.» Mais après plusieurs voyages entre l’Allemagne et la Suisse avec une camionnette louée, l’instrument a pu être monté en douze mois, puis accordé en six semaines.

«Nous avons voulu que la machinerie et les tuyaux soient le plus visibles possible. C’est pourquoi nous avons placé les différentes parties de l’instrument derrière des vitres et non des planches», explique celle qui est tombée amoureuse de l’orgue durant ses études de piano au conservatoire.

Côté programmation, Anne Chasseur aime mettre en avant le baroque allemand et le romantisme français. À ce volet musical classique, elle ajoute une présentation de l’orgue durant laquelle le public peut poser des questions… et une partie repas que son compagnon et elle préparent en amont. «J’ai passé ma patente, et nous pouvons fonctionner aussi comme un restaurant. Nous servons des produits de qualité et misons sur le fait maison», explique l’infatigable maîtresse des lieux.

Un festival pour venir en aide aux artistes

Lancé en 2018, le Salon de musique a pris difficilement son envol la première année avant de se faire peu à peu connaître en 2019 et de voir de nombreux concerts se dérouler à Cormoret. Malheureusement, la crise du Covid a brutalement interrompu les activités du Salon de musique. «Il n’y a pas de mots pour décrire ce que nous avons vécu. Nous étions vraiment au bord du gouffre, sans aucun revenu et je n’avais plus goût à jouer du tout.»

Heureusement, Anne Chasseur n’est pas du genre défaitiste et a su, en juin, trouver la force de rebondir. «Nous avons décidé de mettre sur pied un festival, baptisé Musicales JUBE, qui aura lieu du 21 août au 6 septembre 2020. J’ai invité des organistes qui formeront des duos, parfois étonnants, avec un sonneur de cor, une soprano ou une harpiste. Il était pour moi essentiel de faire en sorte que des artistes suisses puissent à nouveau se produire, car si personne ne leur offre une perspective, c’est la dépression assurée.»

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