2 mai 2019

Notre cerveau, cette terra incognita

Enfant, Christian Clot jouait aux aventuriers dans les forêts du Val-de-Ruz et de la Vallée de Joux. Aujourd’hui, le vice-président de la Société des explorateurs français se frotte aux milieux les plus extrêmes de la planète pour étudier les capacités d’adaptation de l’humain.

«Explorateur des frontières de l’humain», Christian Clot a choisi l’homo sapiens comme terrain d’investigation. (Photo: Olivier Vogelsang)

Christian Clot arrive avec un peu de retard. Habitude parisienne ? « Non, non ! » Il s’excuse platement. « Comme je ne viens pas souvent en Suisse, je profite de caler un maximum de rendez-vous dans mon agenda. » Sans doute un peu trop ce jour-là, même pour un explorateur de sa trempe.

Notre homme tombe sa veste, visiblement décidé à prendre le temps de répondre à nos questions. Tant mieux parce que nous allons commencer par évoquer son enfance au Val-de-Ruz et dans la Vallée de Joux. « A 4 ans, je partais tout seul dans la forêt pour aller voir ce qu’il y avait derrière les arbres. »

Tout pique sa curiosité. « Je ne supporte pas de ne pas comprendre. En classe déjà, j’étais sans cesse en train de questionner. » L’univers carré et étriqué de l’école ne lui convient d’ailleurs pas vraiment et il en sort sans trop savoir quoi faire. « On me proposait de devenir policier ou prof de sport. Moi, ça ne m’excitait pas plus que ça. »

Alors, avant de se risquer dans les coins les plus reculés et inhospitaliers du globe, il fait un détour par la case théâtre. « Pour apprendre à mieux me connaître et à accepter ma fragilité ». Il sourit. « Et puis, sur les planches comme dans l’exploration, il y a une prise de risque. » Réciter du Molière paraît tout de même moins dangereux que s’aventurer dans la jungle amazonienne.

Toujours mû par cette insatiable soif de connaître, il se met aussi à voyager un peu partout dans le monde. Jusqu’à ce déclic en 1999. Il a alors 27 ans. « C’était au Népal lorsque j’ai rencontré des humains qui n’avaient jamais eu de contacts avec le monde extérieur. » Il sait désormais qu’il sera explorateur.

Mais y a-t-il encore des territoires vierges à découvrir sur cette bonne vieille Terre ? « Quand Magellan va voir le roi du Portugal, Manuel 1er, en 1715 pour lui demander des bateaux, ce dernier lui répond qu’on sait déjà tout sur tout. A chaque époque, y compris aujourd’hui, il y a cette idée que nous avons tout vu, tout compris. »

Plutôt que plonger dans les abysses ou s’envoler pour l’espace, Christian Clot a choisi notre… cerveau comme terra incognita. « On ne le connaît qu’à travers des expériences en laboratoire ou en simulation. » Lui a donc décidé de jouer les cobayes pour étudier les capacités cognitives et physiologiques d’adaptation de l’être humain en situation réelle.

Et c’est dans ce but qu’il s’est frotté, d’août 2016 à février 2017, aux quatre milieux les plus extrêmes de la planète : le désert iranien du Dasht-e Lut et ses +57°C à l’ombre, le dédale apocalyptique des canaux marins de Patagonie, l’enfer vert brésilien et ses 100% d’humidité, et enfin les monts sibériens de Verkhoïansk et leurs -55°C sous la tente.

Quatre expéditions de trente jours en solitaire. Sans balise ni téléphone portable. Quand on lui demande s’il n’est pas un peu maso, il rigole ! « J’accepte la douleur, je la vis beaucoup en expédition, mais je ne la recherche pas. » Pas plus que la mort qui est évidemment omniprésente lorsqu’il brave ces environnements hostiles.

« Si je suis toujours en vie aujourd’hui, c’est parce que je suis pétri de peurs. » Peurs qui l’obligent à rester sur ses gardes et qu’il s’ingénie toujours à dépasser. « Adolescent, j’étais incapable de mettre la tête sous l’eau. Cette phobie, j’ai appris à l’apprivoiser et maintenant je fais de la plongée à 150 mètres de profondeur sans problème. »

Ce quadra avoue avoir surtout souffert de la solitude durant ses missions. « Nous sommes une espèce sociale, collaborative. Nous ne sommes pas faits pour être seuls. » D’ailleurs la prochaine fois, promis, il organisera un voyage en groupe. « En 2020, j’accompagnerai dix femmes et dix hommes, tous novices, pour leur faire vivre les mêmes expériences que moi. »

Un Koh-Lanta, version scientifique ? « Comme dans cette émission, nous allons mettre des gens dans une situation qui leur est impropre. Mais avec une différence fondamentale, c’est que notre projet est basé sur la collaboration et non sur l’élimination. Si une personne est en difficulté, les dix-neuf autres doivent être là pour l’aider. » D’autant qu’en cas de pépin, il n’y aura pas un médecin qui descendra de son hélicoptère dans les minutes qui suivent !

Ben, en parlant de minutes, l’heure tourne et Christian Clot - « cet explorateur des frontières de l’humain » comme l’ont baptisé nos confrères du journal Le Monde - commence à avoir la bougeotte. Ça fait tout de même une bonne heure qu’il est assis là sans risquer autre chose que des crampes. Il est donc grand temps de le laisser partir pour de nouvelles aventures…

À lire : « Au cœur des extrêmes – Braver les milieux les plus hostiles de la planète pour éprouver les capacités humaines d’adaptation » de Christian Clot, Ed. Robert Laffont (2018).

L'enfer vert brésilien, l'un des quatre milieux extrêmes auquel s'est frotté Christian Clot.

Six dates-clé

1972 – Christian Clot voit le jour le 25 mai à Neuchâtel

1999 – Il décide de devenir explorateur après avoir rencontré au Népal des populations qui n’avaient jamais vu d’hommes blancs

2006 – Il est le premier humain à pénétrer au cœur de la cordillère Darwin au Chili

2010 – Il est élu vice-président de la Société des explorateurs français

2015 – Il crée l’Institut Human Adaptability Project et lance le programme Adaptation, soit quatre expéditions en 2016 et 2017 dans les milieux les plus extrêmes du globe

2020 – Il va à nouveau entamer la traversée de quatre milieux extrêmes, mais cette fois-ci en compagnie de dix femmes et dix hommes non expérimentés

Le programme Adaptation

Christian Clot se définit comme explorateur-chercheur. Sa démarche a donc une visée scientifique. Ici, avec son programme Adaptation auquel collaborent plusieurs grands laboratoires européens (En Suisse, le CSEM à Neuchâtel et le Campus Biotech à Genève), il teste les limites de l’humain dans des conditions extrêmes pour mieux comprendre les capacités souvent insoupçonnées que ce dernier développe lorsqu’il fait face à des changements profonds, rapides et brutaux.

En 2016 et 2017, ce quadra a donc servi de cobaye à ces expériences en situation réelle. Et en 2020, il accompagnera dix femmes et dix hommes (des Français, des Belges, des Italiens et des Suisses, tous novices en matière d’expéditions) pour se frotter à nouveau à quatre milieux hostiles. Cette deuxième phase permettra de tester son projet à une plus large échelle, histoire de valider ses résultats et d’étudier aussi les interactions entre individus ainsi que les mécanismes de leadership qui se mettent en place durant une telle aventure.

Tout cela pour, à terme, élaborer des outils (pédagogiques, par exemple) destinés à préparer les humains à mieux appréhender et vivre les changements climatiques, technologiques et politiques à venir.

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