21 novembre 2019

Une vie en clair-obscur

Dorénavant, le peintre blonaysan Edgar Mabboux, 88 ans, est également connu des fashionistas américaines: ses tableaux de champs fleuris ont en effet été reproduits sur des collections de vêtements, qui ont fait le buzz outre-Atlantique.

«Quand on est peintre, il faut travailler et travailler encore,
et ne demander l’avis de personne. C’est seulement comme ça qu’on arrive
à quelque chose.», estime Edgar Mabboux.
«Quand on est peintre, il faut travailler et travailler encore, et ne demander l’avis de personne. C’est seulement comme ça qu’on arrive à quelque chose.», estime Edgar Mabboux.

«J’ai eu une vie de merde, vous savez», nous assène Edgar Mabboux en guise d'introduction, les yeux embués. Abandonné à la naissance, élevé dans des institutions religieuses, destiné pour beaucoup à «finir en taule», l’artiste blonaysan de 88 ans a pourtant su transcender la souffrance, la solitude et l’amertume pour créer des tableaux empreints de beauté et de lumière, et peints avec une telle précision qu’on croirait des photographies. «C’est vrai que je suis perfectionniste, admet-il, le regard subitement malicieux. Un tableau n’est jamais vraiment fini, mais je dois faire attention: parfois, j’essaie d’aller plus loin dans ma peinture, et il suffit alors d'une couleur de trop pour que l’œuvre soit fichue.»

Aux murs de son atelier, des champs fleuris, des vignes, des paysages lacustres, une rivière qui coule avec indolence, un pâturage enneigé. Et le tableau qui, il y a deux ans, l’a soudain rendu célèbre dans le milieu de la mode: un champ de coquelicots. «J’ai toujours aimé dessiner des fleurs, malgré le fait qu’on m’a souvent dit que c’était ridicule et qu’un homme ne peint pas ce genre de choses. Un jour, j’ai reçu un coup de fil des États-Unis. On m’a dit: ‹J’ai vu vos tableaux sur votre site, vous permettez que je les utilise pour créer des habits?› La marque, très connue outre-Atlantique, en a fait toute une collection, puis une blogueuse de Caroline du Sud qui avait acheté une veste en a parlé dans un post et ça a fait de la publicité.»

Prix en rafales

Fièrement, Edgar Mabboux nous montre de nombreuses photos de top models portant un blouson, une jupe, une robe, tous ornés de ses œuvres: «Je crois que je ne peins pas si mal, quand même, sinon les gens n’aimeraient pas ce que je fais…», murmure-t-il d’un air pensif – sans prêter attention aux nombreux prix qui ornent le mur au-dessus de lui: Metropolitan Empire Prize de la Fondation Constanza, Prix international des talents et professionnels, Commandeur de l’ordre de l’Étoile d’Europe...

C’est que la célébrité de l’artiste ne date pas d’hier, en réalité. Et ce dernier peut se vanter d’avoir une bonne étoile qui veille sur lui: à dix-huit ans, il décide de partir étudier la peinture à Paris, et expose ses œuvres au Salon des Indépendants. Une mécène américaine s’entiche de ses tableaux et lui offre la possibilité de les présenter à Chicago, invitant dans la foulée plusieurs milliers de personnes à venir les admirer. Tout se vend en une heure. «Les Américains aiment ce qui est bien fait, et j’ai eu de la chance d’arriver là où je suis», remarque avec humilité celui qui a pourtant ensuite exposé régulièrement aux États-Unis, bien sûr, mais aussi en France, Angleterre, Italie, Allemagne et au Japon. L’amour de sa région profondément ancré en lui, il est toutefois resté fidèle à sa jolie maison dominant le Léman, et continue d’immortaliser les lumières changeantes de la Riviera.

Un tableau pour la bonne cause

La sonnerie du téléphone nous interrompt pour la quatrième fois: «Mais c’est dingue, s’irrite l’artiste en jetant un coup d’œil à l’écran: quand j’étais jeune, j’étais seul au monde, et voilà que maintenant, on me dérange sans arrêt! Par contre, peu de personnes viennent me voir en personne depuis que j’ai un nom, vous savez. Ils pensent que je n’ai plus d’intérêt à vendre des tableaux. C'est vrai que je peux m’acheter maintenant tout ce dont j’ai envie, je me suis même acheté une Mercedes, car j’ai toujours adoré les belles voitures! Mais j’ai de la peine à être heureux, et je n’ai plus le goût de peindre, ces temps. Je suis aussi de plus en plus sensible à l’injustice.»

Il saute sur ses pieds: «Venez, je vais vous montrer un tableau que j’aime beaucoup. J’aimerais le vendre au moins un million de francs, pour donner cet argent à une association qui s’occupe des enfants et de leur scolarisation.» Sur la toile, les rues de Vevey s'offrent au regard, noyées de pluie et illuminées par les phares de voitures. Le trait est si fidèle qu'on croirait voir ondoyer la jupe d’une passante, cramponnée à son parapluie. «Cela représente une quantité de nuits sans sommeil, explique Edgar Mabboux. Quand on est peintre, il faut travailler et travailler encore, et ne demander l’avis de personne. C’est seulement comme ça qu’on arrive à quelque chose. Ah, si seulement on m’avait dit quand j’avais 8 ans qu’on aimerait ce que je ferais et que j’aurais deux voitures, ça m’aurait fait tellement de bien!» Soudain, il s'enthousiasme: «Une image me vient à l’esprit: je vais peindre la Riviera, avec deux amants enlacés au-dessus du lac, très aériens… ce sera très romantique!»

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Marc-Olivier Wahler

«Visiter une exposition ne sera qu’une des options du musée»

Bernard Fibicher disposera d'une surface de 3200 m2 pour présenter les collections du Musée cantonal des Beaux-Arts.

Plateforme 10 ouvre ses portes

Le roux, ce mal-aimé

Avec son nouveau spectacle, l'artiste concrétise son envie de travailler sur un format transdisciplinaire.

Mélodies hybrides