7 novembre 2019

Un vélo, une vie, un tour du monde

Après avoir traversé les cinq continents à la force du mollet, Pascal Bärtschi est rentré dans son village de Lucens (VD), six ans après son départ. Il est revenu avec un nouveau regard, plus serein et plus sage.

«Le vélo a été mon meilleur ambassadeur, mieux que le passeport suisse.»

Rien ne le prédisposait à ce destin. Un quotidien de monteur-électricien à Lucens (VD), dix ans de boîte, une vie «posée pépère». C’est peut-être ça, cette absence de challenge et un certain goût de l’ailleurs, qui l’a décidé à tout quitter à 30 ans. Au moment où certains se lancent dans l’aventure de la famille, Pascal Bärtschi s’est lancé dans l’aventure tout court: il décide de partir seul faire le tour du monde. «Beaucoup de gens aspirent à tenter l’inconnu. Il faut simplement accepter de sortir de sa zone de confort.» Le temps de mettre sa maison en location, de placer ses meubles, de quitter son travail. Il achète une carte où pointer tous les lieux dont il rêve. Il sait qu’il passera par les hauts plateaux d’Atacama, le désert de Gobi, le salar d’Uyuni… Reste à choisir une monture: ce sera le vélo, plus léger et moins coûteux qu’une voiture. Quand il part, un petit matin de novembre 2012, pour l’Italie, il ne sait pas quand il reviendra.


Se construire une carapace de positif

Cinquante kilos de chargement, mais une seule direction: suivre le printemps. Donner un coup de pédale vers la prochaine éclosion, rouler vers la vie qui renaît. Très vite, il apprend à se synchroniser avec le soleil. «Les deux premières semaines, tu te méfies de tous les bruits sous la tente. Tu as mal partout, aux jambes, au dos, aux fesses. Mais l’entraînement vient au fur et à mesure. Ça devient même une drogue, de se dépenser physiquement la journée et de s'écrouler de fatigue le soir. Le matin, tu te lèves avec la pêche!»

Dans chaque lieu traversé, il a deux rituels: voir le point le plus haut et aller au marché. En Géorgie, il crapahute sur une tour en construction, trente-cinq niveaux par la cage d’escalier à la lueur d’une lampe frontale. En Bolivie, ce sera l’ascension du volcan Acotango, 6060 m d’altitude! Et à chaque fois, il farfouille les étals des maraîchers, «toujours à l’affût d’un nouveau goût.» Grenadille de Colombie, injera d’Éthiopie, balut des Philippines, scorpion grillé, fœtus séché de lama… Il déguste tout, note les recettes dans l’idée folle d’ouvrir un jour un restaurant aux cuisines du monde. «La raclette me manquait au début, mais c'est une chance de partager un repas, assis par terre avec les locaux, au coin du feu.»

Je suis parti avec plein de préjugés, mais ils sont tous tombés en route

Le mal du pays? Un sentiment furtif qui l’étreint parfois la première année. Mais que l’intensité du voyage chasse aussitôt. Le vélo, baptisé Malbec après une cuite mémorable à Mendoza, est un catalyseur d’émotions. À chaque tour de roue, la pensée s’étire, l’horizon s’élargit. Il est de nature confiante, Pascal Bärtschi. Un homme chaleureux, une pierre d’ambre autour du cou et le regard qui tutoie au premier contact. Il va de l’avant, creuse le positif, en toutes circonstances. Même quand les chiens errants l’attaquent dans les Andes, qu’un camion le percute au Kazakhstan, que des gamins le caillassent en Éthiopie ou qu’il se retrouve à pister un chacal pour récupérer ses chaussures dans le désert de Namibie.

Rien ne l’empêche de continuer. «En fait, le négatif nous entoure. Mais on se construit une carapace de positif, sur laquelle le négatif ne peut que rebondir.» Un seul événement a failli lui faire abandonner son périple: le vol de son ordinateur à Las Vegas. «J’avais perdu ma mémoire photographique, ce qui me semblait l’essentiel à mes yeux. Et puis, je me suis dit qu’on ne pouvait rien me prendre de plus précieux, que désormais je ne risquais plus rien. J’ai appris à tout relativiser tant que la vie n’est pas en danger.» Il se forge une sagesse, une certaine philosophie. Apprend un autre rapport au temps, aux autres, à lui-même. «La solitude prend un nouveau sens. Quand tu campes, tu développes une attention à la nature autour, tu regardes les fourmis qui travaillent, le vent dans les feuilles, un animal qui surgit. Je roulais seul, mais je prenais le temps des rencontres», dit celui qui tamise tout pour ne garder que le meilleur. «Le monde est bon et les gens sont généreux à 99%. Je suis parti avec plein de préjugés, mais ils sont tous tombés en route.»


Un homme heureux

Son voyage a finalement duré six ans. Après 109 000 kilomètres grignotés sur les cinq continents, il a retrouvé son village, ses parents, ses amis. «J’ai senti que j’étais épanoui, que je m’étais nourri. J’étais prêt à passer à autre chose.» Revenir à la vie sédentaire? Pas vraiment. Pascal Bärtschi a gardé l’horaire nomade, aspire à vivre le présent, révoque la routine. De son incroyable aventure, il a tiré un livre Six ans à vélo autour du monde (Éd. Favre). Il projette son film dans les écoles et dans les festivals, donne des conférences. Pour faire passer le message que «les rêves sont infinis. Quand on en réalise un, on peut s’attaquer aux autres. Tout devient possible.»

Le mot aventurier le fait sourire. «Je n’ai pas l’impression d’en être un. C’était ma vie. Je suis un gars simple, épicurien, cette expérience m’a fait grandir en humilité.» Il est juste devenu un homme heureux. Qui songe à lancer au printemps prochain sa petite entreprise de location de vélos de randonnée et à organiser des tours guidés en Suisse et ailleurs. Dans l’immédiat, il finit de se réinstaller dans sa maison, construit lui-même quelques meubles en bois flotté. Il aura de quoi faire la déco avec les septante plaques de voitures trouvées au bord des routes… 

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