23 janvier 2020

Passion dictature

Depuis trente ans, le photographe Nicolas Righetti zoome sur la mise en scène des régimes autoritaires. Son dernier ouvrage ne déroge pas à la règle et nous plonge dans la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko, surnommé «le dernier dictateur d’Europe».

Nicolas Righetti a reçu en 2007 le premier prix World Presse Photo pour ses clichés au Turkménistan.(photo: Fred Merz)

Impossible de l’arrêter. Quand Nicolas ­Righetti cause de sa passion pour la photo ou qu’il a le regard devant l’objectif, il devient volubile, s’exalte, fait le spectacle. Entre son interlocuteur et son modèle, point de différence. Il veut mettre à l’aise. Dans son appartement au charme ancien des Pâquis, le Genevois arrange quelques olives, débouche une bouteille de Bordeaux et pointe un vieux Pentax: son premier appareil photo offert par son père quand il avait 15 ans. Puis il ­enchaîne tous azimuts: «Celui-ci, c’était mon rêve: un Nikon F-3. Je me le suis payé quand je suis devenu bon!» C’est avec lui qu’il ­partira en 1988 – alors qu’il a 21 ans – pour un voyage de plusieurs mois qui l’emmènera jusqu’à ­Tienanmen.

Il débarque là-bas un peu par hasard, après avoir croisé dans un train, «de jolies étudiantes chinoises» qui allaient manifester. «Quand j’arrive, je vois des tentes partout et je me dis: c’est Woodstock, c’est incroyable!» Il saisit des clichés des manifestants, prend fait et cause pour eux, mais très vite, il ­déchante. Quand les chars débarquent sur la place le 4 juin 1989, l’euphorie laisse place à la peur, au massacre. C’est son premier reportage mais aussi le début de pérégrinations en direction des dictatures. Corée du Nord, Syrie, Transnistrie, Biélorussie… Le Genevois de 52 ans se distingue par son travail acharné, obsessionnel, à immortaliser ces pays où règne un despote. En 2007, il obtient notamment le premier prix World Presse Photo pour ses clichés au Turkménistan.

Forcer le destin

Mais d’où lui vient ce goût des régimes autoritaires? Nicolas Righetti répondra que le ­service militaire – qu’il a moins fait par choix que par obligation – a aiguisé sa curiosité. «À mon époque, mon sergent-major parlait beaucoup de l’œil de Moscou. Ça m’a donné envie d’aller voir l’ennemi.» Il n’a pourtant rien en apparence d’une tête brûlée. Avec ses chemises au col déployé sur un blaser en velours sombre, ce grand gaillard a plutôt une allure de dandy un peu bohème. Un style qui trahit sans doute ses origines: cet aîné d’une fratrie de trois enfants est en effet issu d’une famille d’intellectuels tessinois. Alors que son frère et sa sœur suivent la voie professionnelle de leurs parents médecins, Nicolas Righetti se rêve, très jeune déjà, en reporter de guerre. «La photo, c’est ma façon de verbaliser, de ­découvrir la vie, de rencontrer les gens.»

Cet élan viscéral pour l’image lui a permis de réaliser les projets les plus fous… Comme ­partir en reportage seul en Corée du Nord. Il est tout juste majeur quand l’idée germe dans son esprit. «Je voulais savoir ce qu’il se passait dans ce territoire interdit.» Pugnace, il tente pendant neuf ans d’obtenir un visa. Neuf ans à frapper aux portes des ambassades et user de son bagout pour convaincre des ­diplomates de lui céder le précieux sésame. Mais toutes ses demandes échouent. Puis, alors qu’il est étudiant aux beaux-arts en ­cinéma, il découvre l’existence d’un festival international du film à Pyongyang et tente un tour de force. «Avec un ami, on avait réalisé un film court et assez drôle sur la mise en scène de la crucifixion au Mexique.» Il l’envoie. Contre toute attente, le film est sélectionné.

En 1998, il foule pour la première fois le sol de Corée. «C’est le gros choc en arrivant. Je me rends compte qu’il y a un problème ­alimentaire. Mon guide est affamé et même l’élite paraissait amaigrie.» Arrive ensuite le jour de la projection de son film. La salle est comble. Nicolas Righetti monte sur scène pour répondre aux questions du public. «Les gens me demandaient qui était le Christ, s’il était notre leader. Ils avaient l’air choqués par l’iconographie de Jésus crucifié.»

Le Genevois sent que les rôles s’inversent: «Moi, je venais dénoncer la dictature et, finalement, c’étaient eux qui dénonçaient le christianisme.» En parallèle, il capture des images puis multiplie les allers-retours à Pyongyang. En 2003, il publie son premier ouvrage sur la mise en scène du pouvoir en Corée du Nord. Avec une résolution de seulement un million de pixels, les photos donnent l’impression d’un rêve étrange, entre fiction et réalité. Nicolas Righetti y restitue tout le kitsch du décor, toute l’absurdité de la propagande.

«Ce n’est pas un ouvrage commercial, mais pour moi, c’est le plus réussi.» La dernière autocratie qui a retenu son ­attention: la Biélorussie de l’indéboulonnable Alexandre Loukachenko qui règne sur le pays depuis vingt-cinq ans. «C’est un peu Poutine mais multiplié par quatre. Lui disait: mieux vaut être dictateur que pédé.» Le ton est donné. Il y a trois ans, Nicolas Righetti apprend que le pays s’ouvre et qu’il est possible d’y aller cinq jours, puis un mois, sans visa. Il prend son billet pour Minsk: «J’y découvre l’architecture soviétique mais surtout stalinienne très bien entretenue. Tout est énorme, grandiose, ­gigantesque.» Une statue de Lénine côtoie un Macdo. Des fresques soviétiques, des pom-pom girls biélorusses. C’est le choc des cultures. «Je me suis demandé si, à travers la Biélorussie, on ne pouvait pas voir une forme de jalousie vis-à-vis des USA, ce pays détesté par la Russie.» C’est ce contraste qu’il veut mettre en exergue avec le titre initial de son ouvrage, God Bless Belarus, que son éditeur changera finalement en Dreamland. Cinquième ouvrage d’une épatante série consacrée aux dictatures, le photographe confie qu’il arrive sans doute au bout d’un cycle.

Nicolas Righetti a-t-il finalement envie de poser ses valises? Possible. Papa d’une ­petite fille d’un an, l’homme veut s’essayer à d’autres registres. «Je suis en train de suivre le travail de mon frère, médecin de campagne à Fribourg. Tous les jours, il part visiter des patients chez eux avec sa bicyclette et sa sacoche en cuir. J’ai envie de raconter ça, d’être dans la proximité. C’est le bon moment.»

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