5 octobre 2017

L’e-sport gagne du terrain

Le sport électronique, soit la pratique de jeux vidéos seul ou en équipe, se professionnalise. En Suisse romande, les clubs de football Servette FC et Lausanne-Sport abritent désormais une structure destinée aux sportifs sur clavier.

Nadir Laguerre et Frédéric Boy croient tous deux en l'avenir de leur discipline.
Frédéric Boy (en bleu et blanc) et Nadir Laguerre croient tous deux en l'avenir de leur discipline.
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Loin d’être l’apanage d’accros du jeu vidéo qu’on imaginerait un peu trop volontiers reclus derrière leur écran chez eux, les compétitions de sport virtuel en réseau ont conquis leurs lettres de noblesse et séduisent un large public qui remplit les stades lors de compétitions connectées. Alors qu’une association suisse d’e-sport existe depuis peu, Lausanne s’apprête à accueillir fin novembre son premier salon qui lui est consacré, ainsi qu’au gaming et aux nouvelles technologies. (Baloise International Gaming Show qui se déroulera du 24 au 26 novembre 2017 à Lausanne) Frédéric Boy, champion suisse 2016 du jeu Overwatch, et Nadir Laguerre, à la tête du club genevois d’e-sport, croient fermement en l’avenir de la discipline.

Prudent, Nadir Laguerre a préféré terminer ses études plutôt que d’accepter un gros contrat.

«Les contrats de longue durée sont encore rares»

Nadir Laguerre, 25 ans, capitaine de Servette Geneva Esports

Clavier et souris en mains, Nadir Laguerre a tutoyé les sommets de l’e-sport. Jusqu’à appartenir aux meilleures équipes mondiales du jeu vidéo Overwatch. Et se voir ainsi proposer «de devenir pro et de rejoindre une gaming house (lieu réservé à l’entraînement des équipes professionnelles d’e-sport, ndlr) à Las Vegas pendant six mois.»

Soit le rêve de millions de joueurs de ce jeu de tir en vue subjective, créé par Blizzard Entertainment et dont les parties en coopération et en ligne dans une ambiance très cartoonesque passionnent des millions d’ados à travers le monde. «Mais c’était en mai 2016. A l’époque, je finissais mon bachelor en économie d’entreprise à la Haute Ecole de gestion, se souvient le Genevois. J’ai naturellement hésité, mais j’ai préféré d’abord finir ma formation.»

Dans l’e-sport, tu quittes très vite les sommets et les contrats de longue durée sont encore rares.

Beaucoup d’appelés et peu d’élus, donc, exactement comme dans le football et autres sports globalisés et médiatisés. «La Suisse, avec son haut niveau de vie, n’est sans doute pas le meilleur terreau. Les quatre joueurs français de mon équipe n’ont, eux, pas réfléchi longtemps avant d’accepter l’équivalent de Fr. 4500.- par mois.» En France, les joueurs pros sont légion, ils complètent parfois leur activité en diffusant des parties commentées sur Youtube – ce qui, grâce à la publicité et des partenariats, rapporte gros.

Grande silhouette à l’air BCBG, Nadir Laguerre n’a rien du hardcore gamer façon t-shirt noir, boîte à pizza et soda. «J’ai eu mon premier PC de jeu («Fifa Football» mis à part, tous les jeux en compétition se font sur ordinateur et non sur console, ndlr) assez tard, à 16 ans. Un an plus tard, je jouais en équipe et j’étais plutôt bon à Team Fortress 2, dont Overwatch a repris le système de jeu. J’ai représenté trois fois la Suisse aux championnats du monde, en Corée du Sud. Là-bas, contrairement à ici, nous étions un peu comme des stars de foot, c’était assez étonnant», explique ce passionné du ballon rond désormais responsable du Servette Geneva Esports , composé de quatre joueurs – dont lui – sur Overwatch , trois sur Rocket League , et un sur le jeu de cartes stratégique en ligne Hearthstone. «Après mon retrait de la structure internationale, je n’ai plus rien touché pendant six mois. Puis un copain qui venait de monter ce qui s’apprêtait à devenir Lausanne-Sport Esports m’a contacté. Je participais déjà à la construction de l’équipe genevoise, du coup j’ai un peu joué avec les Lausannois. Puis j’ai rejoint l’équipe du Servette, entre-temps mise sur pied.»

Preuve de l’importance grandissante de l’e-sport, le «mercato» y existe aussi. «Même si, pour l’instant, le milieu suisse reste une grande famille où tout le monde se connaît. Notre but reste de monter des événements, de promouvoir la discipline en montrant qu’il s’agit d’un vrai sport où pour performer il faut bien dormir, se nourrir correctement et s’entraîner seul et en équipe intelligemment», note encore Nadir Laguerre, qui verrait bien notre région se profiler comme terre d’accueil d’une académie d’e-sport à destination des joueurs du monde entier.

Frédéric Boy aimerait normaliser la situation des joueurs méritants par le biais de contrats durables.

«Le foot peut aider l’‹e-sport› à décoller»

Frédéric Boy, 24 ans, président et capitaine du club Lausanne-Sport Esports

L’autre jour, en finale, après avoir battu l’équipe du Servette, l’équipe Overwatch lausannoise a connu une lourde défaite contre une équipe pro française. «C’est sûr, même en ayant développé une solide stratégie et une très bonne coopération, il est difficile pour ceux qui font ça pour le plaisir de l’adrénaline de rivaliser avec ceux qui peuvent s’entraîner dix heures par jour.» Avec sa carrure solide que l’on devine sous sa veste de training aux couleurs bleues et blanches, ses lunettes d’informaticien spécialisé dans les réseaux et son léger surpoids dont il s’amuse après avoir évoqué l’entrée de la nutrition et du fitness dans l’e-sport de haut niveau, Frédéric Boy ne le cache pas: il joue plus ou moins depuis sa naissance. «Sega, Nintendo 64, et des parents qui jouaient parfois avec moi… Mes études suivaient, je faisais du sport à côté et je ne manquais pas de copains: ça a aidé.» Ecole des métiers, brevet fédéral en informatique, les écrans doivent aussi peupler ses rêves. «Lorsque j’ai commencé le jeu en mode compétition, je ne me suis plus entraîné que sur PC, même si j’ai gardé une console pour jouer avec mon amie ou des copains.»

En 2015, avec une poignée d’entre eux, il fonde l’équipe Qualitas Helvetica qui montera au firmament national avec un titre de champion suisse fin 2016 sur Hearthstone. «Nous avons alors cherché davantage de visibilité et, comme je suis fan du Lausanne-Sport, je me suis tout naturellement adressé à eux.» Mais quel peut bien être l’intérêt du vénérable club lausannois?

Le foot peut aider l’e-sport à décoller. Et il n’est pas exclu que dans dix ou vingt ans, ce soit plutôt le contraire.

«Comme Servette, le Lausanne-Sport sera monté dans le train au bon moment.» Fin octobre 2016, en Corée du Sud, la finale de League of Legend a rempli un stade de la Coupe du monde. «Grâce aux spectateurs en ligne branchés sur la plateforme Twitch, l’audience a été quatre fois supérieure à une finale de NBA, la principale ligue de basketball.»

Pour Frédéric Boy, il existe en Suisse «une cinquantaine de très bons joueurs que l’on a tout intérêt à mettre sous contrat, même à temps partiel, mais de manière plus durable.» Il travaille à leur élaboration avec l’aide de la nouvelle Association suisse pour l’e-sport et le gaming. Avec une telle pression et un haut niveau de plus en plus dur à atteindre malgré l’impossibilité d’en vivre, la passion du jeu reste-t-elle intacte? «C’est un peu comme si vous posiez la même question à un footballeur de 2e ligue lorsqu’il doit jouer sous la pluie en octobre», sourit le Vaudois. Qui reconnaît que pour l’heure, les bons résultats de l’équipe lausannoise coûtent plus cher qu’ils ne rapportent. «Nous avons récolté Fr. 5400.- de gains à la Dream Hack en Suède, l’équivalent d’un tournoi du Grand Chelem en tennis. Pas de quoi engranger grand-chose après le déplacement de vingt joueurs. Et pour l’instant, en Suisse, les sponsors restent frileux, conservant l’image du geek cloîtré dans sa cave et entouré de cartons de pizzas.» Mais comme l’ensemble de la scène de l’e-sport mondiale, Frédéric Boy parie sur une évolution rapide des mentalités.

Ci-dessous, une vidéo réalisée par nos confrères du «Temps», dans laquelle deux joueurs présentent leur jeu favori.

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