4 février 2013

Qu'est-ce qui fait pleurer les hommes?

De nos jours, il n’est plus si rare de voir une larme couler le long de la joue d’un mâle et une telle démonstration ne porte plus nécessairement atteinte à sa virilité. Cinq personnalités romandes nous parlent de ce qui les émeut, tandis qu’un psychologue explore l’évolution des larmes masculines dans l’Histoire.

Roger Federer
1er février 2009: 
Roger Federer 
exprime sa douleur après avoir perdu 
la finale de l’Open 
d’Australie contre Rafael Nadal. (Photo: KEYSTONE/EPA/OLIVER WEIKEN)
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En pleine campagne électorale en 2008, Barack Obama est submergé par les émotions alors qu’il évoque le souvenir de sa grand-mère qui vient de décéder.(Photo: KEYSTONE/AP/Alex Brandon)
En pleine campagne électorale en 2008, Barack Obama est submergé par les émotions alors qu’il évoque le souvenir de sa grand-mère qui vient de décéder. (Photo: KEYSTONE/AP/Alex Brandon)

Le geste est sobre, mais ne passe pas inaperçu. S’adressant en direct à la nation au lendemain de la fusillade de Newtown dans le Connecticut, le président Barack Obama s’interrompt en évoquant les victimes, la voix coupée par l’émotion. Essuie une larme au coin de l’œil. Puis reprend le cours de son allocution. «Que la séquence ait été ou non orchestrée par son équipe de communication, le fait que l’un des hommes les plus puissants du monde affiche ainsi ouvertement sa peine est bien un signe du temps qui passe, relève le psychologue français Patrick Lemoine, auteur d’un ouvrage intitulé Le Sexe des larmes. Aujourd’hui, ces messieurs peuvent pleurer sans que cela ne porte atteinte à leur virilité.»

Exit donc les figures machos à la Jean-Claude Van Damme et à la Schwarzenegger, ces armoires à glace dépourvues de sentiments!

Le nouveau prototype du séducteur, même s’il peut être grand et baraqué, rougit et ne rechigne pas à verser une larme. D’ailleurs, même James Bond, qui a toujours été un bon représentant du mâle de son époque et qui jusque-là n’avait jamais pleuré, a l’œil humide dans «Skyfall», le dernier volet de ses aventures.

Les larmes étaient autrefois vues comme un signe de virilité

Passionné par le sujet, Patrick Lemoine rappelle également que ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que les larmes commencent à être mal vues chez les hommes. «Jusque-là, elles étaient plutôt perçues comme un signe de virilité en temps de guerre. Ainsi dansL’Illiade, Achille pleure la mort de son ami Patrocle.» De même au Moyen Age, Charlemagne et son armée restent inconsolables lorsque le héros de La Chanson de Roland est tué par les Sarrasins. «Plus tard, au XVIIe siècle, il était de bon ton de sangloter en assistant aux tragédies de Corneille ou de Racine.» Le tournant s’opère sous Napoléon, «qui représente la loi et l’armée. Alors que Louis XIV pleurait facilement, l’empereur ne se laisse pas aller et le peuple s’identifie à lui.»

«Pleurer désarme l’agressivité»

Il faudra attendre le début du XXIe siècle et l’avènement du métrosexuel, ainsi que l’émotion publique d’un autre président américain, George W. Bush, au lendemain des attentats du 11 Septembre, pour que les larmes se remettent à couler plus facilement sur les joues de ces messieurs. Un progrès pour la gent masculine, estime Patrick Lemoine:

Pleurer soulage, agit comme une catharsis et désarme l’agressivité. Au lieu de cogner sans réfléchir – à l’image de James Bond, toujours lui – les hommes prennent davantage le temps de sentir, de penser.

Un phénomène que le psychologue met en parallèle avec l’habitude qu’ont pris les garçons de se faire la bise entre eux, jusque-là «un truc de filles». Bien sûr, reconnaît-il, «tout dépend du milieu. Je ne suis pas sûr que dans certaines campagnes les larmes aient un succès fou.» Il évoque également les différences culturelles entre les pays, les Chinois ayant par exemple beaucoup moins de réticences à pleurer que les Maghrébins.

Reste à savoir si hommes et femmes sanglotent pour les mêmes raisons, d’aucuns affirmant volontiers que les larmes de monsieur sont souvent plus justifiées que celles de madame. «Dans la mesure où on se fait avant tout du bien à soi-même et que pleurer constitue un moyen de communication, je me refuse à croire qu’il existe des raisons qui ne soient pas valables», souligne le spécialiste. Il n’empêche que les déclencheurs varient selon les genres:

«A l’instar d’un Bush ou d’un Obama, les larmes masculines coulent plus facilement lors de circonstances publiques ou officielles, comme un enterrement ou un défilé militaire. Tandis que les femmes pleurent davantage quand elles se retrouvent en position d’échec ou réduites à la passivité.

Gaëtan, chanteur pour enfants (Photo: Thierry Parel)
Gaëtan, chanteur pour enfants (Photo: Thierry Parel)

«J’ai plus de facilité aujourd’hui à exprimer ce que je ressens»

Gaëtan, chanteur pour enfants

«Alors qu’il y a quelques années j’avais tendance à cacher mes émotions, à coller à l’archétype de l’homme qui ne pleure pas, j’ai davantage de facilité aujourd’hui à exprimer ce que je ressens. Les mœurs se sont assouplies: verser une larme n’est plus synonyme de faiblesse, et c’est tant mieux. Ce qui m’émeut avant tout? La musique bien sûr, mais également les rapports humains, ce que l’on ressent face à des amis, à la famille, de même que les non-dits. Je me souviens aussi d’une rencontre à l’issue d’un de mes concerts, lors d’une séance de dédicace: une petite fille m’a offert une fleur qu’elle avait cueillie dans son jardin. J’ai été remué par ce geste, et le sentiment a perduré puisque j’ai gardé la fleur quelque temps. Chaque fois que je la regardais, je revoyais cette petite frimousse qui me disait: tiens, c’est pour toi. Cela dit, je reste pudique: si je montre assez facilement mes émotions devant mon épouse, j’ai plus de réticence avec les gens que je connais moins.»

«J’ai eu les larmes aux yeux quand j’ai appris mon élection»

Mathias Reynard, conseiller national et enseignant (Photo: KEYSTONE/Gaetan Bally)
Mathias Reynard, conseiller national et enseignant (Photo: KEYSTONE/Gaetan Bally)

Mathias Reynard, conseiller national et enseignant

«Sans vraiment avoir de réticences à pleurer, cela ne m’arrive pas très souvent. Il faut vraiment qu’il s’agisse d’un moment très fort, chargé d’émotion, pour que je perde le contrôle. Mes dernières larmes remontent au décès de ma grand-mère: un épisode très marquant de ma vie. Je me trouvais en Amérique de Sud, loin de ma famille, quand on m’a annoncé la nouvelle: c’était d’autant plus difficile... Dans un autre registre, je me souviens également d’avoir eu les yeux humides lorsque j’ai appris mon élection au Parlement. J’étais sur un plateau de télévision et je ne m’y attendais pas du tout. L’émotion est montée et j’avais des tremblements dans la voix. Tant que c’est sincère, je ne vois pas pourquoi un homme politique devrait cacher ses larmes. Mais il ne faudrait pas que cela devienne un jeu, un instrument médiatique. Sinon, je suis assez sensible à l’injustice de ce monde, à la misère et aux inégalités qui touchent aussi notre pays.»

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