27 mai 2018

Quand la fripe s’émancipe

Dans la boutique L’Annexe, à Sion, les élèves de l’école de couture de Sierre transforment de vieux tissus d’Emmaüs en créations uniques et originales, vendues ensuite sur place.

L'Annexe
Anaïs Bottaro travaille en étroite collaboration avec Emmaüs, l’association fondée par l’abbé Pierre. (Photos: Isabelle Favre)
Temps de lecture 6 minutes

De hauts plafonds, des murs blancs, de grandes baies ­vitrées – et partout, sur de longs portants, un arc-en-ciel de vêtements. Nous sommes à L’Annexe à Sion, royaume des élèves de l’école de couture de Sierre et de leur formatrice et gérante des lieux Anaïs Bottaro. Dans cet espace accolé aux locaux d’ Emmaüs, ces dernières prélèvent et transforment chaque mercredi les vieux tissus dont personne ne veut. «Chaque jour et même le dimanche, des dizaines de sacs poubelle de vêtements et tissus pleins à craquer arrivent chez Emmaüs, souligne Anaïs Bottaro. Les pièces en bon état sont vendues en magasin et celles qui sont facilement lavables ou réparables sont envoyées chez Emmaüs Roumanie (environ 24 tonnes par an) et en Afrique du Nord (environ 38 tonnes par an). Mais il reste une quantité de tissus tachés, décousus ou déchirés, destinés à être jetés à la poubelle.» Ce sont ces rebuts-là que la formatrice et son équipe ont décidé d’utiliser en conservant ce qui peut l’être, et en transformant le tout en pièces de création. On appelle cela l’ «upcycling», c’est-à-dire le fait de revaloriser des matériaux en les transformant, de manière que leur qualité soit supérieure à celle d’origine. «C’est notre petite lutte à nous contre l’ultra-consommation actuelle, remarque la jeune femme. Et c’est aussi un moyen idéal de plonger les élèves dans la réalité de leur métier, tout en leur laissant une grande liberté dans la création et la confection des vêtements.»

C’est notre petite lutte à nous contre l’ultra-consommation actuelle

Anaïs Bottaro

Entre liberté et créativité

Aujourd’hui, dans l’arrière-boutique, ce sont Léonie Carrel et Aleksandra Avramska, toutes deux en première année, qui se préparent à imaginer des tenues originales. En jetant un premier coup d’œil aux tissus ce matin, Léonie a déjà déniché un blouson en cuir style «aviateur» dont seule la doublure est déchirée, ainsi qu’un jeans et des draps dont elle peut récupérer le joli bord brodé. «En général, on commence nos projets ici et si on manque de temps, on termine à l’école. On n’est pas restreintes dans nos idées, et c’est très motivant», s’enthousiasme-t-elle. «Moi, j’aime bien faire des trucs que j’aime, remarque pour sa part Aleksandra. Mais après, c’est difficile de les mettre en vente!» Le rêve de Léonie, qui, petite, s’est prise de passion pour la couture après avoir créé une housse pour son coussin? «Faire de grosses robes avec de beaux tissus lourds, comme celles dans les films «Pirates des Caraïbes». Mais les tissus épais sont aussi les plus compliqués à gérer, car ils sont difficiles à glisser dans la machine, et l’aiguille casse facilement.» «Je préfère tout ce qui est de style classique, que ce soient les pantalons, les chemises ou les robes», commente sa camarade, qui subtilisait les jupes de sa maman lorsqu’elle était enfant, pour les coudre de côté et pouvoir les porter. «Mais je n’apprécie pas trop les tissus fins, qui bougent trop et qu’on risque de mal couper ou de brûler quand on les repasse.»

Anaïs, Aleksandra et Léonie ramènent une avalanche de sacs d’habits des entrepôts d’Emmaüs…

À la quête du coup de cœur

Un carillon annonce l’arrivée d’une cliente. D’un œil averti, celle-ci passe en revue les différentes pièces – chacune porte une étiquette avec le prix (entre 50 et 200 francs), le nom de celle qui l’a créée, le nombre d’heures de travail et les éléments utilisés – avant de saisir une robe bleu ciel et grise. «Elle est confectionnée à partir d’une chemise d’homme, non?» demande-t-elle à Anaïs Bottaro, qui confirme. «C’est ça qui est marrant, commente cette dernière: lorsqu’on choisit un vêtement, on s’amuse toujours à analyser avec quels tissus il a été confectionné. Là-bas, par exemple, on a fait une petite collection avec deux robes créées à partir de chemises à carreaux et de t-shirts masculins, tous trouvés dans le même sac.» «La première fois que je suis venue avec mon mari, au printemps dernier, je n’ai pas compris tout de suite ce qu’était L’Annexe, explique la cliente. Mais depuis, je viens de temps en temps et j’ai déjà acheté plusieurs pièces. Il m’arrive aussi de customiser moi-même mes vêtements ou de les reteindre. On peut par exemple tout faire avec le lin. J’ai d’ailleurs repéré un pantalon, là-bas, je vais encore ­aller jeter un coup d’œil…»

Lorsqu’on choisit un vêtement, on s’amuse toujours à analyser avec quels tissus il a été confectionné

Anaïs Bottaro

Nouveau projet en vue

Jupes, vestes, robes, blouses, jeans, mais aussi accessoires: tout est à vendre, à L’Annexe! Même les bibelots, chaussures, bijoux et objets de décoration qui occupent les étagères et autres présentoirs: «Tout vient d’Emmaüs, explique Anaïs Bottaro. Cela nous permet de donner une petite ambiance et de mettre en valeur certains objets.»

On retourne auprès d’Aleksandra et Léonie qui, les yeux brillants, brandissent de nouvelles merveilles. «On a trouvé un truc trop bien, un short et un morceau de cuir noirs, s’exclame la seconde. On pourrait peut-être mettre une bande de cuir autour des cuisses, puis faire une pièce dos nu, avec des bandes qui se rejoignent dans le dos?» «L’idée est super, mais comment on va l’enfiler? Il faut bien réfléchir à tous les éléments techniques», conseille Anaïs Bottaro. Des bandes dans le dos, le projet passe ensuite à l’utilisation d’un t-shirt en jersey, puis d’un chemisier blanc «plus chic avec du cuir», puis d’un t-shirt à l’effigie de Guns N’ Roses. «Mais il faudrait couper le bas du motif, c’est dommage! Avec celui-là, on peut peut-être faire deux pièces, comme une petite collection?» propose leur formatrice. Le temps de trouver l’idée finale, Léonie commence à mesurer le short, tandis qu’Aleksandra effectue des finitions sur un pantalon.

… avant d’en trier patiemment le contenu.

Des trésors plein les sacs

Puis vient le moment de se rendre dans la salle de tri: par une petite porte au fond de la boutique, on accède directement aux immenses entrepôts d’Emmaüs. Aux tours de cartons bananes succèdent des montagnes de matelas, puis on arrive dans une salle où deux bénévoles, Brigitte et Madeleine, piochent dans une avalanche de sacs poubelle pour en trier patiemment le contenu. «Moi, ce sont surtout les couleurs qui m’attirent, commente la première, en sortant d’un sac un splendide peignoir brodé en velours bleu pétrole. Et puis c’est un moment qui nous change, où on donne un peu de notre temps et qui nous fait plaisir.»

À côté d’elle, les deux apprenties fouillent aussi: un chemisier noir en velours dévoré, une robe rayée blanche et bleue… «On trouve de tout, des merveilles et de l’horrible, s’amuse Anaïs Bottaro. En ouvrant les sacs, j’aime bien imaginer la vie des gens qui ont porté ces habits. Il y a parfois de grandes marques, uniquement des vêtements jaunes, ou alors seulement un certain type de chemisier…» «Depuis l’introduction de la taxe au sac, on trouve maintenant aussi des objets qui devraient être jetés, comme des éponges», s’insurge pour sa part Aleksandra. Léonie, elle, soupire en souriant: «Quand même, c’est trop dommage quand un beau tissu est en bon état!» «C’est ça le challenge, nous explique sa formatrice: le but est vraiment de ne récupérer que ce qui est abîmé. On peut découdre les fermetures-éclair, garder uniquement une partie du tissu… même les boutons sont intéressants, car la mercerie coûte très cher.»

Armées de leurs nouveaux trésors, toutes trois reprennent le chemin de L’Annexe. «Voilà deux ans et demi que le projet existe, et un an que le magasin est ouvert, note Anaïs Bottaro. On a déjà créé une bonne centaine de modèles et on a tout le temps des tas d’idées, mais il faudrait pouvoir ne faire que ça!» Léonie et Aleksandra s’éclipsent dans l’arrière-boutique pour continuer à plancher sur leurs projets. Deux nouvelles créations prendront bientôt place au cœur de l’arc-en-ciel. 

Les tissus récupérés servent à créer des tenues originales.

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