2 août 2018

La police devient la cible

Insultes, coups, menaces: le nombre de violences faites aux policiers a pris de l’ampleur à Lausanne et à Genève. Une tendance qui interroge désormais la nature de notre rapport à l’autorité.

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D’ailleurs, sur le terrain, le ressenti est clair: Il y a une baisse de respect pour l’uniforme de police. (Illustrations: Sylvie Serprix)
Temps de lecture 10 minutes

L'une a reçu un coup d’un détenu au visage, l’autre a été menacé avec un objet tranchant et un dernier s’est fait agresser par surprise dans la rue (lire témoignages ci-dessous). Tous sont policiers à Genève ou à Lausanne. Des cantons où la violence faite à leur encontre a connu une forte hausse. «À Genève, le nombre de policiers blessés en intervention a triplé entre 2012 et 2015 et, depuis, le rapport d'activité de la Police genevoise ne mentionne plus cette statistique», dénonce Marc Baudat, policier et président de l’Union du personnel du corps de police du canton de Genève. Vaud, de son côté, affiche une tendance similaire avec 283 cas de violences contre les fonctionnaires, selon la statistique policière de la criminalité 2017, contre 166 un an plus tôt. Ces chiffres ne spécifient en revanche pas la proportion de policiers sur l'ensemble des fonctionnaires, mais on peut imaginer sans prendre trop de risques que cette part est importante.

D’ailleurs, sur le terrain, le ressenti est clair: «Il y a une baisse de respect pour l’uniforme de police», s’indigne Marc Baudat qui travaille depuis dix ans dans des zones sensibles, comme le quartier de la gare à Genève ou encore celui des Pâquis.

Le danger, c’est l’inconnu

Un avis que ne partage pas le major Jensik de la police cantonale genevoise. «La police se fait toujours aussi respecter, c’est le contexte social qui a évolué.» Et concernant les profils d’agresseurs, «différentes typologies existent, éclaire le major de police. Mais si on doit en dégager les principales, je dirais les jeunes adultes avinés et les cas de violences domestiques.» Les jeunes sont-ils donc moins respectueux? «Cette question pose toujours celle de l’éducation: est-ce qu’on inculque aux jeunes le respect de l’autorité, du père et de la mère?» Quant aux situations les plus menaçantes, difficile à dire. «Le danger, c’est l’inconnu, affirme Marc Baudat, comme approcher quelqu’un qui a les deux mains dans les poches.» Un inconnu que les policiers qui témoignent ici ont fini par rencontrer.

«Il a remonté ses manches et fait craquer sa nuque pour montrer qu’il allait nous faire face»

Stéphanie*, 30 ans, policière, Genève

«C’était il y a trois mois environ. J’ai dû me rendre avec mon binôme dans un établissement pénitentiaire en renfort d’une patrouille qui devait transférer un détenu d’une prison à l’autre. Notre présence était nécessaire, car il n’était pas dit que le détenu soit coopératif. On venait de lui annoncer que sa peine était rallongée alors qu’il pensait sortir dans peu de jours, d’où son transfert. À la suite de cette nouvelle désagréable, le détenu ne voulait qu’une chose: récupérer ses affaires dans sa cellule avant de partir. Il était mécontent et, de notre côté, nous n’avions aucune marge de négociation possible pour le calmer. Il a alors remonté ses manches et fait craquer sa nuque pour montrer qu’il n’allait pas changer d’avis et qu’il allait nous faire face.

Un assistant de police et un collègue se sont donc dirigés vers lui pour lui passer les menottes. Le détenu a réagi en dégageant tout de suite ses mains et en répétant: «Lâchez-moi!» Puisqu’il résistait, nous avons utilisé la force. Dans un espace où il y avait des chaises, il était difficile de l’immobiliser. Il a alors fallu aller au sol pendant que le détenu donnait des coups à mes deux collègues. C’était un peu le méli-mélo. Le détenu a fini par me donner un violent coup de coude dans l’œil, au niveau de la pommette. Ce n’est qu’après un long moment, en étant à quatre dessus, que nous sommes finalement parvenus à le maîtriser, le menotter et le lever.

En fait, les gens revendiquent beaucoup leurs droits, alors qu’ils ont aussi des devoirs, et respecter la police en fait partie

Stéphanie*

Ce genre de violence reste moins fréquent que les insultes qui sont, elles, très courantes. On entend souvent «connard de flic», «nique ta mère». Et pour une femme, il y a parfois d’autres mots dénigrants comme «connasse» ou «sale pute». La plupart du temps, je fais avec, mais pour moi, il y a une baisse de respect pour l’uniforme de police. Ce n’est pas visible qu’à travers les insultes, mais aussi dans l’attitude. C’est fatigant parce que, lorsqu’on relève l’infraction, il faut toujours tergiverser, négocier. Et cela concerne autant les voleurs et les dealers que les citoyens lambda pour des infractions de la route. En fait, les gens revendiquent beaucoup leurs droits, alors qu’ils ont aussi des devoirs, et respecter la police en fait partie.»

* Prénom d’emprunt

«Il est revenu pour me saisir le col et pour me donner un coup de poing...»

Xavier, 39 ans, police secours, Lausanne

«On était en train d’appuyer des collègues, suite à l’interpellation d’auteurs de dommages à la propriété. J’étais en retrait, à un moment donné, un individu est passé à côté de moi et m’a sauté dessus. Je ne lui avais pas adressé la parole, il n’était pas concerné par l’intervention en cours. J’ai pu le repousser une première fois. Il est revenu une main en avant pour me saisir le col et l’autre pour me donner un coup de poing. On est parti au corps à corps, on a dû finalement se mettre à huit dessus tellement il était énervé. On a eu de la peine à lui passer les menottes. C’était impossible d’entrer en discussion avec lui, il ne répondait à rien. J’ai déposé plainte au ministère public. Il a expliqué à la procureure qu’il ne savait absolument pas pourquoi il avait agi de cette manière-là, si ce n’est qu’il était pris d’alcool et qu’il regrettait.

Le Code pénal suisse est fait pour des gens respectueux et les sanctions ne prennent pas suffisamment en compte l’évolution de la société

Xavier

Quand il s’agit de troubles à l’ordre public et que la police intervient, souvent on est au sol, les gens se rapprochent pour filmer et certains en profitent pour nous donner des coups de pied. On est obligé de mettre des policiers pour protéger ceux qui interviennent. La violence est devenue plus sournoise, nous sommes dans un monde en recherche de repères, et la police est l’élément de pouvoir visible sur lequel on se permet de vider ses nerfs.

Le Code pénal suisse est fait pour des gens respectueux et les sanctions ne prennent pas suffisamment en compte l’évolution de la société. Elles ne sont pas assez élevées. Pour les violences contre les fonctionnaires, les gens s’en tirent souvent avec des jours-amende, avec du sursis. Pour nous, c’est inacceptable.

Le profil des agresseurs de policiers peut varier, ce ne sont pas forcément les jeunes les plus violents. Chez les gens âgés aussi on trouve des personnes assez virulentes, pour des problèmes de dégénérescence mentale et aussi parfois de statut social: des personnes d’un certain âge n’acceptent pas forcément qu’on leur donne des ordres, parce qu’elles trouvent qu’elles méritent le respect. Alors que le respect, en réalité, chacun y a droit.»

«Il voulait tuer un policier ou se faire tuer par lui»

Damien*, 30 ans, agent de police, Genève

«J’en étais à mon quatrième mois de stage, au poste des Pâquis. J’étais avec ma collègue en train de mettre une amende pour une voiture mal stationnée. Un monsieur est venu vers nous, l’air très alcoolisé qui m’a dit d’une manière assez agressive : «Serre-moi la main!». J’ai trouvé ça un peu bizarre mais pour éviter que cela parte en cacahouètes je lui ai serré la main. Alors que je m’éloignais, le même monsieur est revenu en me disant à nouveau: «Serre moi la main!» J’ai refusé et lui ai dit de circuler. Il m’a répondu: «si tu ne me sers pas la main, tu vas le regretter», le bras droit caché dans le dos. Puisqu’il continuait dans son délire, avec ma collègue on a décidé de le «paqueter», c’est-à-dire de le menotter et de l’amener au poste.

Quand j’ai avancé avers lui, il a essayé de me taper avec un truc métallique qu’il cachait dans sa main. Je ne savais pas ce que c’était, je me suis protégé avec les bras et j’ai demandé du renfort. Puis, j’ai sorti le spray au poivre mais ça n’a pas fait grand effet. Il s’est alors mis à courir derrière ma collègue toujours avec ce même objet, j’ai alors sorti mon bâton tactique et je lui ai mis plusieurs coups au niveau du bras et du tronc. Mais aucun effet non plus. J’ai donc ressorti mon spray au poivre et là, il s’est mis par terre et a commencé à crier. Plusieurs collègues sont arrivés en renfort et l’ont menotté et emmenée au poste.

Je ne sais pas comment c’était avant, mais je constate aujourd’hui qu’il n’y a plus de respect pour l’uniforme dans la rue

Damien*

Il m’avait touché mais pas blessé, j’ai été protégé par ma veste. L’objet était en fait une canette de Red Bull qu’il avait aplati au préalable. Il racontera ensuite qu’il avait voulu tuer un policier ou se faire tuer par lui, ce qui lui a valu d’être condamné pour tentative de meurtre. De mon côté, j’ai eu un appel de la cellule psychologique quelques mois après les faits.

Au quotidien, on a souvent affaire à des gens qui ont consommé beaucoup d’alcool ou de drogues. Du coup, quand on doit les maîtriser on en vient à user de la force. Les insultes aussi sont récurrentes, pas seulement de la part des jeunes mais aussi de types de 40 ou 50 ans. Je n’y attache aucune importance. Je ne sais pas comment c’était avant, mais je constate aujourd’hui qu’il n’y a plus de respect pour l’uniforme dans la rue. En plus, on a peur d’agir, à cause des conséquences: des plaintes sont fréquemment déposées contre nous pour des broutilles. On ne peut plus faire notre travail.»

* Prénom d’emprunt

«Le policier est le paratonnerre des foudres sociales»

Frédéric Maillard, analyste et prévisionniste de polices

Peut-on parler d’une augmentation des violences contre la police?

Le dernier rapport fédéral du 1er décembre 2017 sur les violences contre non seulement les policiers, mais tous les fonctionnaires fait état d’une légère baisse depuis 2012. D’autre part, l’usage des armes à feu de la part des agents, qui pourrait être une réaction à des menaces, a diminué de moitié depuis 2010. Ces chiffres ne sont pas faciles à lire, surtout avec la disparité entre les communes et les cantons. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui les policiers portent plainte et font appel à l’article 285 du Code pénal. Je les encourage aussi.

Quelles sont les principales causes des violences contre les policiers?

J’en vois trois. D’abord des criminalités toujours plus complexes qui peuvent créer certaines tensions chez le fonctionnaire de police, qui sera peut-être plus enclin à la confrontation qu’à la modération. Ensuite, les usagers se laissent moins faire. On n’hésite plus à contester son médecin, l’autorité de l’Église, etc. Mais il y a un défaut qui accompagne ce progrès social: certains en abusent et cela peut conduire à des violences ou à des menaces. Enfin, la confiance dans les politiques s’est distendue. Pour les publics les plus vulnérables, la police est la représentation la plus visible, la plus concrète de l’État, du pouvoir qu’ils auraient envie de contester. Le policier est le paratonnerre des foudres sociales.  

C’est donc l’autorité en soi qui a un problème, pas spécifiquement la police?

Le principe d’autorité, en démocratie, n’est pas incompatible avec le fait de débattre, de contester, d’être en colère. Il est évidemment inadmissible d’attenter à l’intégrité morale, psychique et physique des représentants de l’État, mais le phénomène peut s’expliquer et doit être traité. Les violences contre nos policiers sont révélatrices. Elles surgissent quand d’autres circuits sont bouchés, que la possibilité de débattre, de critiquer s’est éloignée pour certaines personnes.

La formation des policiers est-elle adaptée à cette nouvelle donne?

Insuffisamment. Il y a encore des policiers qui s’imaginent que leur travail consiste à interpeller, à s’opposer. Alors qu’il s’agit de servir et protéger. Nous ne sommes pas en guerre. Le policier civil doit considérer les personnes qu’il a face à lui comme présumées innocentes et non comme des ennemis. Il existe malheureusement des policiers qui entrent en confrontation trop facilement, parce qu’ils sont jeunes, parce qu’ils sont amateurs d’arts martiaux, parce qu’ils se laissent influencer par certaines fictions.

Vous critiquez à cet égard l’Académie de Savatan...

Le fractionnement des polices dans notre organisation fédéraliste (Il existe 330 corporations de police en Suisse, ndlr) donne des ailes à certains politiques qui disposent de leur police comme d’une garde prétorienne… et des commandants trop faibles qui n’osent pas discuter l’autorité politique. Dans un tel contexte, c’est le centre de formation qui va jouer un rôle de leader. Or, l’Académie de Savatan accommode la formation à la sauce militaire. Mais les militaires font la guerre et les policiers la paix, les deux missions sont opposées. À Savatan, l’accent est mis sur l’hostilité du monde extérieur, les menaces imminentes, le danger de la migration. Je peux m’imaginer que cela a une influence sur le geste quotidien des futurs policiers.

Que faire alors? 

La police doit varier son visage. Devenir pluridisciplinaire, pluriculturelle, cela permettrait sans doute de décrisper nombre de situations. Il faut élargir les critères de recrutement et les conditions d’admission, ne pas se focaliser sur les seules capacités physiques et psychologiques et tripler la durée de formation initiale (Elle est actuellement de neuf mois, ndlr) pour équivaloir aux formations de santé ou sociales. Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est de courtiser la guerre, alors que tant de moyens de résolution existent.

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