7 mai 2012

Quand le besoin de sexe fait souffrir

L’hypersexualité pathologique est une dépendance au sexe qui peut faire vivre un véritable enfer à ceux qui en souffrent. Mais qu’est-ce, au fond, que l’addiction sexuelle? Et comment s’en sort-on?

Couple enlacé
L’hypersexualité concernerait environ 12% des hommes et 7 à 8% des femmes. (Photo: Getty Images/Marin)

Lorsque le contact physique, le sentiment, le désir disparaissent au profit d’un besoin irrépressible de jouissance, d’une sexualité qui devient «seule capable de surmonter l’angoisse du réel», selon les termes du psychanalyste et spécialiste en addiction sexuelle Jean-Benoît Dumonteix. «Je me servais du sexe pour ne rien ressentir, j’enchaînais les «plans cul», plusieurs relations en même temps, me mettant dans des situations incroyables qui ne me correspondaient pas», raconte Stéphane, 40 ans, l’un des patients du thérapeute français au site thématique très couru, qui sort un livre sur le sujet*.

Le dépendant n’a rien d’un pervers.

Comme dans d’autres addictions, avec ou sans substance, comme disent les médecins, souffrance et mises en danger multiples (sociale, médicale, professionnelle, intime) constituent les meilleurs signaux d’alerte. «C’est pour cela que le dépendant au sexe n’a rien d’un pervers, avertit Jean-Benoît Dumonteix. Le pervers peut avoir un comportement addictif, mais le contraire est une erreur trop souvent entendue. Il s’agit d’abord de quelqu’un qui ne maîtrise pas sa sexualité et qui le vit comme une épreuve.»

A Genève, le Dr Francesco Bianchi-Demicheli, responsable de la consultation de sexologie des HUG (Hôpitaux universitaires de Genève), rappelle d’abord que le trouble du désir peut également correspondre à son absence. «C’est d’ailleurs la première raison de consultation dans ce domaine pour les femmes, en Suisse comme en Europe.»

Et puis il y a son inverse, l’hypersexualité, qui concernerait environ 12% des hommes et 7 à 8% des femmes. Mais seule une minorité d’entre elles sont pathologiques. «Lorsqu’il n’existe pas de souffrance chez soi ou chez autrui, lors­que la recherche constante de jouissance reste assumée et bien vécue, tout va bien. En revanche, quand la sexualité devient envahissante, hors de contrôle, provoquant une profonde détresse personnelle ou une prise de risques pour sa propre santé ou celle des autres; quand il y a des répercussions sur son emploi, son statut social, il y a trouble de la sexualité.»

La dépendance au sexe n’est toujours pas considérée comme une maladie.

Dans l’actualité récente, on pense naturellement à Dominique Strauss-Kahn même si, contrairement à l’acteur Michael Douglas qui a officialisé sa thérapie, l’ancien patron du FMI a toujours nié l’anormalité de certains de ses comportements. «Mais le déni et le refus d’accepter qu’il y a un problème est la première phase de toute dépendance», rappelle Jean-Benoît Dumonteix.

Tout le monde peut être concerné, quelle que soit sa classe sociale, son âge, sa situation personnelle. C’est Marc qui avoue se masturber compulsivement «entre cinq et dix fois par jour». C’est ce cadre surfant jusqu’à vingt heures par jour sur les sites pornographiques. C’est Angélique qui, comme souvent dans les pathologies sexuelles féminines, était d’abord dépendante de son amant, jusqu’à le suivre malgré elle dans des «gang bangs» de plus en plus effrénés. Ce sont les fréquentations quotidiennes de sites d’escortes ou de ruelles sombres de la prostitution, ce peut être du voyeurisme, de l’exhibitionnisme, du sadomasochisme.

Quoique répertoriée depuis un moment déjà, la dépendance au sexe reste souvent «confondue avec les déviances sexuelles ou les perversions. Et elle n’est toujours pas considérée comme une maladie», relève Francesco Bianchi-Demicheli. Les Américains semblent un peu plus en avance que l’Europe sur ce point, même si elle ne figure pas encore dans la liste des maladies psychiatriques officielles de référence.

«Abandonner l’idée que l’on va s’en sortir tout seul»

La sensation d’une hypersexualité synonyme de souffrance peut cacher autre chose, avertit Francesco Bianchi-Demicheli. Certaines maladies neurologiques, l’influence de certains traitements médicamenteux aussi. Et l’on se souvient de la récente polémique à ce sujet autour des effets secondaires du Requip, un médicament contre la maladie de Parkinson. Et puis, estime pour sa part Jean-Benoît Dumonteix, «il faut abandonner l’idée que l’on va s’en sortir tout seul. Ce qui s’avère également vrai pour d’autres addictions l’est encore davantage ici: un produit, vous pouvez le mettre à distance. La sexualité, elle, reste inhérente à l’être humain.» Aux HUG, la prise en charge est multidisciplinaire, à la fois consultation au service des addictions et endocrinologie, pour une éventuelle aide pharmacologique.

Une thérapie en deux temps

Afin de remettre «le curseur au bon endroit pour retrouver ce que j’appelle une bonne santé sexuelle», Jean-Benoît Dumonteix propose une thérapie en deux temps, comportementale d’abord, afin «de mieux maîtriser son comportement en apprenant à connaître ses étapes et les événements susceptibles de les déclencher». Une seconde étape de type psychanalytique, forcément plus longue, permettra de remonter aux origines du mal. «Car cela correspond toujours à une histoire», à une construction de la personnalité sexuelle avec des traumatismes.

Au fait, peut-on retrouver parmi les «sex addicts» des points communs? Peu friand de simplifications, Francesco Bianchi-Demicheli s’y risque: «Pour les hommes, souvent des gens jeunes, plutôt urbains, avec une sexualité précoce et une activité intense. Pour les femmes, c’est un peu pareil. Avec peut-être pas mal de victimes d’abus.» Il tient à rappeler qu’une sexualité intense, avec parfois des éléments de transgression, «peut aussi être une forme épanouie d’expression érotique et de santé sexuelle».

Jean-Benoît Dumonteix ajoute d’après son expérience que chez les femmes la dépendance sexuelle est souvent d’abord affective envers un partenaire pour lequel elles se montrent prêtes à toutes les pratiques, y compris celles dont elles n’ont aucune envie. D’où une profonde détresse, encore et toujours.

«Pour moi, c’est clairement une recherche affective compulsive.»

Françoise (prénom fictif), la cinquantaine, s’en est sortie. «Il m’a fallu une quinzaine d’années pour m’avouer que ma maladie était plus forte que moi», sourit cette Neuchâteloise. L’automne dernier, elle fonde avec une amie une antenne locale des Dépendants affectifs et sexuels anonymes, groupe de parole et de soutien sur le modèle des Alcooliques anonymes. «En compagnie d’un parrain ou d’une marraine, nous déterminons nos comportements limites. Pour moi, c’est clairement une recherche affective compulsive.»

Un besoin de contact et de tendresse qui a poussé Françoise dans bien des ébats qu’elle ne désirait pas vraiment. «Autour de moi, personne ne s’en doute. D’autant que je plais aux hommes. En vérité, j’ai très peu d’estime de moi.» La moindre marque d’intérêt masculin suffisait à la voir passer à l’acte. «Je n’avais pas vraiment d’obsession sexuelle, plutôt affective. Mais cela amenait irrémédiablement à une compulsion sexuelle.» Un premier mariage marqué par la codépendance et la domination d’un mari alcoolique, suivi d’un second «où j’ai été dans la relation sexuellement masochiste. J’ai divorcé il y a quatorze ans. Depuis lors et jusqu’à ce que je commence à me soigner, il y a eu beaucoup d’aventures caractérisées par l’asservissement.» Françoise attribue à sa relation avec une mère manipulatrice ce manque affectif qui caractérise souvent les addictions.

«Ce sera toujours là, mais j’apprends à le gérer»

Quarante-trois ans, un petit côté dur à cuire qui plaît aux filles: Arnaud (prénom fictif) était obsédé par les posséder toutes. «Il suffisait d’un regard ou d’un sourire pour que coucher avec devienne une priorité absolue.» Quel qu’en soit le prix professionnel ou privé. Fils unique, ce solide Vaudois dit avoir toujours eu grand besoin de contact. Et se sentir mal dès qu’un peu de solitude se profilait à l’horizon. Bientôt, les addictions se multiplient: «produits», alcool, achats. «Je me suis retrouvé avec près de 100 000 francs de dettes. A un moment donné, je ne pouvais tout simplement plus payer.

Saisies, intervention de l’administration: Arnaud a encore quatre années de remboursement devant lui. Concernant sa dépendance sexuelle, c’est sa femme qui tire la sonnette d’alarme. «Elle m’a dit qu’elle n’en pouvait plus. Des tromperies, des mensonges, des violences. Que je me soignais ou que c’était fini.»

Fréquentant un groupe DASA vaudois depuis un peu plus de deux ans, le Vaudois se sent comme en rémission. «Ce sera toujours là, mais j’apprends à le gérer, à m’en protéger.» Avec parfois une certaine nostalgie de sa vie physiquement trépidante? «Non. Je me sens bien, même si certaines pratiques chouettes avec ma femme ont, forcément, disparu.»

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