25 juillet 2018

Quand le tatouage s’ancre au travail

Longtemps marginalisée, la pratique de ce rite ancestral connaît aujourd’hui un engouement sans précédent et se démocratise auprès de toutes les sphères professionnelles. Cette évolution des mœurs a profondément modifié sa signification.

Stéphanie Pahud, 41 ans, maître d’enseignement et de recherche en lettres à l’École de français langue étrangère, à l’Université de Lausanne
Stéphanie Pahud, 41 ans, maître d’enseignement et de recherche en lettres à l’École de français langue étrangère, à l’Université de Lausanne (photo: Dom Smaz)
Temps de lecture 8 minutes

L’un officie dans un restaurant étoilé, une autre enseigne à l’université, une troisième endosse chaque jour son uniforme de policière. Leur point commun: aucun d’entre eux ne cache, dans l’exercice de ses fonctions, les tatouages arborés sur ses bras.

Une visibilité encore inimaginable il y a quelques décennies dans leurs corps de métier. «Le tatouage était alors associé à la marginalité, à la délinquance, voire à la criminalité», explique la socio-anthropologue française Élise Muller, auteure d’ Une anthropologie du tatouage contemporain.

Aujourd’hui, cette image a bien évolué. Il suffit de se balader au bord du lac en plein été – quand les corps se dénudent – pour constater que cette pratique connaît un succès sans précédent. Quel que soit leur âge ou leur milieu social, les personnes tatouées sont aussi nombreuses que les profils sont variés.

«Le tatouage n’a plus cette connotation badass, confirme Loïc van Herreweghe, tatoueur chez Nuit Noire à Genève.

Ma clientèle est donc très éclectique et compte notamment des banquiers, des hommes d’affaires ou encore des policiers.

Loïc van Herreweghe

Autant de personnes qui travaillent pourtant dans des domaines réputés plutôt conservateurs. Une évolution des mœurs que l’on doit entre autres à la notoriété de certaines stars. «L’engouement pour le tatouage chez les jeunes vient en partie des modèles, sportifs ou acteurs et actrices qu’ils voient dans les médias», confirme Loïc van Herreweghe.

Pour Élise Muller, le tatouage s’inscrit aussi dans le sillage du développement personnel: «Le tatouage illustre la volonté de s’épanouir, de s’affirmer, d’oser exprimer qui on est et de se détacher du regard des autres.»

«Cela faisait longtemps que je voulais investir cet espace»

Sur les bras de Stéphanie Pahud, le chat d’Alice au pays des merveilles côtoie un marin tatoué et une pin-up assise sur un crâne, tandis qu’un toucan est entouré de cartes, de dés, de passiflores et de fruits. «Mis à part le bracelet tribal, que j’ai depuis une douzaine d’années, tous mes tatouages, réalisés en majorité à Paris par Sunny Buick, datent des dix-huit derniers mois.

Notre corps est notre premier média de mise en conversation avec les autres,

Stéphanie Pahud

cela faisait longtemps que je comptais investir cet espace.» Un moyen pour elle d’inscrire sur sa peau les diverses voix qui la traversent, y compris celles de son enfance et de son imaginaire. Mais aussi de symboliser qu’on n’appartient jamais qu’à un seul milieu: «Tant mieux si on a de la peine à m’imaginer prof. Ça ne fait jamais de mal de bousculer des préjugés.»

Justement, ses bras tatoués sont-ils compatibles avec le milieu académique? «Je n’ai eu aucune remarque désobligeante. Pour moi, l’université n’a pas à être une tour d’ivoire, isolée de la cité, dont elle rejetterait certaines pratiques. Plusieurs de mes collègues sont tatoués. Chez certains, c’est assez discret, chez d’autres moins. Nos compétences et nos principes éthiques ne sont pas entravés par nos tatouages. Par ailleurs, à mon âge, je ne suis plus perturbée par la crainte de ne pas être ‹à ma place›, donc

j’ai appris à dialoguer avec la stigmatisation liée aux apparences.

Stéphanie Pahud

La linguiste lausannoise ne dissimule pas les dessins sur sa peau: «Ils ne véhiculent aucun message idéologique. Ils symbolisent à leur manière le néologisme tatoué en dessus de ma pin-up: ‹chairisons- nous›. Un verbe transitif, dont le sens est calqué sur ‹chérir›, mais écrit avec ‹ai› comme dans ‹chair›: ‹chairir›, c’est chérir en présupposant une action du corps dans le monde et en intégrant dans ses expériences l’action du corps des autres dans ce même monde. Ce message me paraît acceptable quel que soit son milieu de diffusion.»

Stéphanie Pahud ajoute que le tatouage s’est démocratisé. «Il traverse tous les milieux socioculturels, toutes les sphères professionnelles. C’est à chacun de déterminer son rapport à sa peau, et aux parties de son corps qu’il se sent capable de graver.»

«Le regard des gens, je m’en fous un peu»

Damien Germanier, 38 ans, chef cuisinier à Sion (photo: Dom Smaz)

Sur les murs du restaurant gastronomique de Damien Germanier, plusieurs photos en noir et blanc montrent des personnes tatouées. Une décoration qui n’est pas anodine puisque ici le chef cuisinier arbore lui-même des tatouages visibles le long de ses deux bras.

Feuilles d’érable, fleurs de cerisier, lignes en mouvement… Ses manchettes ont été réalisées dans un style japonais. Clin d’œil à son amour du voyage, les tatouages de Damien Germanier poursuivent principalement un but esthétique. «Le seul tatouage qui a un sens symbolique, c’est l’étoile que j’ai sur le torse, en référence à l’étoile Michelin reçue en 2014. Celle-là, au moins, on ne pourra jamais me l’enlever.»

À 18 ans, il réalise sa première pièce, comme on dit, sur le haut du bras. «Au début, je voulais que les motifs restent cachés, puis j’ai accepté de me faire tatouer sur des zones de plus en plus visibles. Il y a cinq ans, mes tatouages ont dépassé les coudes et j’ai pris rendez-vous pour aller jusqu’aux poignets.»

Des choix audacieux qui contrastent avec l’image plus classique que l’on pourrait avoir du milieu de la gastronomie. Mais le Valaisan se moque des carcans et des idées reçues. «Dans mon domaine, on est jugé en permanence. Sitôt un plat proposé, je serai tout de suite évalué sur les réseaux sociaux.

Si j’accepte d’être jugé sur ma cuisine, je ne veux pas l’être sur mon apparence.

Damien Germanier

Le regard des gens, je m’en fous un peu. C’est ma vie.» Preuve s’il en est que les mœurs ont évolué et que la gastronomie s’affranchit volontiers de certains codes.

Un phénomène récent que Damien Germanier explique notamment avec les images véhiculées par les émissions de cuisine au format télé-réalité. «On y voit de plus en plus de candidats très tatoués, certainement choisis pour le côté accrocheur de leur physique.»

La nouvelle génération fait aussi évoluer les mentalités. «Les jeunes cuisiniers qui arrivent sur le marché et ont entre 20 et 30 ans sont tous surtatoués. Comme certains chefs trois étoiles qui n’ont pas peur de montrer leurs tatouages.» Damien Germanier perçoit le tatouage comme une façon de s’exprimer et de s’affirmer.

C’est une forme d’art. Certains achètent des peintures ou des sculptures, moi je préfère les avoir sur moi.

Damien Germanier

«Être tatouée est parfois même un avantage»

Laura (prénom d'emprunt), 30 ans, agente de police à Neuchâtel (photo: Dom Smaz)

Sous les manches courtes de son uniforme de police, Laura (prénom d'emprunt) porte de délicats tatouages le long de son bras gauche. Ici quelques roses, là des symboles mexicains formant des traits et des ombres bien visibles… Même durant son service. «Les tatouages sont aujourd’hui tolérés dans ma fonction, lance celle qui travaille pour la police secours de Neuchâ tel. Ils ne posent aucun problème.»

Un changement de politique récent dans les rangs de la police, puisque pendant longtemps les tatouages y étaient bannis. «Quand j’ai pris mes fonctions il y a sept ans, seul le haut de mon bras était tatoué, et je pouvais le cacher sous mon uniforme.

Dès que les choses ont évolué, je me suis tatoué le reste du bras, il y a quatre ou cinq ans.

Laura

Et elle n’est pas la seule à avoir franchi le cap du visible. «J’ai de nombreux collègues qui sont eux aussi tatoués. Je n’ai donc reçu aucun commentaire négatif de leur part quand j’ai recouvert mon bras.»

Laura est quotidiennement sur le terrain. «Nous patrouillons en binôme et nous intervenons suite à des appels au 117. Il peut s’agir d’un vol, d’un suicide, d’un cas de violence domestique ou encore d’une bagarre.» Ce contact permanent avec les habitants n’a suscité aucun mécontentement sur son apparence. «Je pense même que le tatouage peut être un avantage dans le contact avec la population. Si certaines personnes sont elles aussi tatouées, ça peut rapprocher et

ça rend peut-être les policiers davantage humains au regard du public.

Laura

Pour Laura, le tatouage est avant tout un détail personnel et intime, qui ne remet pas en question le sérieux de son travail. «Je suis passionnée par mon métier, j’aime le contact avec les gens, apporter de l’aide, me sentir utile. Ce qui compte, c’est que je fasse bien mon travail.

C’est le comportement qui fait un policier, pas ses tatouages.

Laura

L'avis de l'expert

David Le Breton est sociologue et auteur de Signes d’identité: tatouage, piercings et autres marques corporelles, disponible chez Ex Libris.

À quel moment le tatouage connaît-il une révolution culturelle en Occident?

C’est dans les années 1970 qu’elle s’amorce aux États-Unis, puis en Grande- Bretagne où le tatouage va devenir une forme d’art, d’individualisation du corps et une forme revendiquée, non plus par les milieux populaires, mais par des personnes qui sont dans une très bonne réussite sociale. Je pense par exemple à un certain nombre d’acteurs de Hollywood, comme Jack Nicholson, qui vont donner au tatouage une forme de noblesse. À la même époque, en Angleterre, à travers la mouvance punk, le corps devient un instrument politique contre le régime de Thatcher. La jeunesse arbore alors des piercings, des tatouages et des vêtements très provocateurs. Puis il y a une convergence dans les années 1980 entre les mouvances américaine et britannique qui vont alimenter l’engouement progressif pour le tatouage.

Un engouement qui montre ses premiers signes dans les années 1990, n’est-ce pas?

Oui, les tatouages commencent alors à se multiplier, ils touchent un certain nombre de métiers à l’origine peu enclins à ce genre de choses. Ils apparaissent aussi sur les plages, avec la culture littorale. On voit alors de plus en plus d’hommes et de femmes qui arborent des tatouages de toute beauté:

des fresques qui sont belles à voir et qui ne sont plus une provocation à l’encontre de la société.

David Le Breton

Par quel moyen le tatouage se diffuse- t-il alors dans la société?

Puisque l’on sort de la coupe du monde de football, on peut dire que les sportifs, dès les années 2000, deviennent de formidables sources d’inspiration pour des millions de supporters à travers le monde, qui désirent le même tatouage que leur footballeur ou leur athlète préféré. On retrouve le même phénomène du côté de l’art avec les chanteurs ou les comédiens dont le monde entier parfois connaît les tatouages. Rares sont les tatoués qui dessinent leur propre tatouage pour affirmer leur singularité.

C’est ainsi que le tatouage est devenu visible un peu partout dans l’espace public…

Oui, aujourd’hui, c’est banal d’être accueilli dans des banques, des hôtels par des personnes tatouées. Surtout quand il s’agit de la jeune génération. Et c’est pareil pour le domaine de l’enseignement où de nombreux professeurs sont tatoués. Les anciennes connotations négatives du tatouage (masculin, machiste, populaire, lié à la rébellion, de mauvais goût…) ont totalement disparu. Aujourd’hui, le tatouage est plutôt une forme d’affirmation sociale.

Dans quelques années peut-être la dissidence sera de ne porter aucun tatouage, aucun piercing.

David Le Breton

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