31 janvier 2018

Quand les loisirs des hommes perturbent les animaux

Alors que le nombre de randonneurs en raquettes et de skieurs hors pistes augmente de manière drastique, cerfs, tétras lyres et même bouquetins sont cantonnés à des territoires de plus en plus restreints. Une campagne tente de sensibiliser les amateurs de sports de neige aux effets désastreux de leur comportement sur la faune.

lièvre variable
L’habitat des animaux, comme ici le lièvre variable, rétrécit en raison des activités humaines. (Photo: © natur-freizeit.ch/DR)

À peine visible en lisière de forêt, un chamois broute quelques maigres végétaux lorsque soudain, un groupe de skieurs déboule juste à côté de lui. En quelques bonds maladroits, l’animal s’enfonce dans la poudreuse pour tenter de les fuir au plus vite.

Que ce soit un tétras lyre, un lagopède alpin, un lièvre ou un chamois, nombreux sont les animaux sauvages qui doivent, jour après jour, affronter ce type de situation stressante en hiver. Bien trop nombreux même. C’est pourquoi la campagne «Respecter, c’est protéger» a été mise sur pied en 2009 au niveau national - patronnée par l’Office fédéral de l’environnement et le Club alpin suisse puis, à partir d’octobre 2016, gérée par l’association Nature & Loisirs et soutenue par de nombreux acteurs des domaines du tourisme, du sport, du commerce, de la protection de la nature et de la chasse.

Le nombre d’adeptes de sports de neige hors des pistes balisées augmente (Photo: iStock).

Explosion des sports de neige

La campagne est née suite au constat de l’augmentation du nombre d’adeptes de sports de neige hors des pistes balisées. Les chiffres actuels parlent d’eux-mêmes: le nombre de randonneurs en raquettes a doublé entre 2008 et 2014 tandis que, depuis l’an 2000, le nombre de pratiquants hors-pistes, que ce soit les freeriders ou randonneurs à ski, a augmenté de près de 240%, passant de 70 000 à environ 250 000 en nombres absolus. «En parallèle, on remarque une multiplication de la diversité des sports, note le responsable de la campagne en Suisse romande. Cela permet aux gens d’aller de plus en plus partout, mais cela dérange forcément aussi toujours davantage la faune».

Ainsi, par exemple, la tendance actuelle du speed flying – on alterne le vol et la glisse en étant équipé de skis et d’un petit parapente - permet de planer très bas au-dessus du sol, ce qui fait peur aux bouquetins. «Auparavant, ceux-ci étaient plutôt protégés du fait qu’ils restaient dans les rochers en hauteur, remarque le spécialiste. Ils étaient donc placides, car les rares humains qui pouvaient s’en approcher arrivaient à pied. Mais dorénavant, on voit des hardes partir en panique, lorsqu’une ombre leur arrive soudain au-dessus.»

Le lagopède alpin vit en mode économique en hiver. (Photo: © natur-freizeit.ch/DR)

Toujours plus loin et plus haut

Autre problématique qui prend de l’importance au fil des années: le matériel de sécurité et de détection lors d’avalanches s’est perfectionné, donnant aux sportifs un sentiment d’invincibilité qui les incite à aller toujours plus loin et plus haut. Enfin, «les domaines skiables se sont étendus, et sont maintenant connectés les uns aux autres, explique Jean-Michel Koehler. Les activités humaines couvrent ainsi des secteurs immenses, et les espaces laissés aux animaux diminuent d’autant».

Si l’on ajoute à cela le besoin irrépressible de certains de vouloir être le premier à «faire sa trace», quitte à se lever avant l’aube et s’acheminer dans des lieux même difficiles d’accès comme une forêt enneigée, on imagine le casse-tête que représente dorénavant la survie hivernale pour la faune de nos régions. «Lorsque l’hiver arrive, on assiste à des migrations verticales, celle des cerfs, par exemple, qui descendent en direction de la plaine si la neige atteint une profondeur de 40 cm ou plus. En effet, les déplacements en neige profonde sont pénibles et puisent dans leurs précieuses réserves d’énergie. Par ailleurs, les animaux se cachent volontiers en forêt: ils y sont protégés des regards, le froid et le vent y sont moins intenses. De plus la neige y est moins profonde et la nourriture plus facile à trouver», souligne Jean-Michel Koehler. «Imaginez ce qu’ils ressentent lorsque des skieurs débarquent! C’est comme si vous étiez chez vous, tranquille le soir, et que quelqu’un faisait soudain irruption dans votre salon. Les gens cambriolés gardent longtemps des traces psychologiques, et les animaux sont comme nous, ils sont sensibles:

Les traces émotionnelles de l’intrusion humaine dans leur zone de sécurité vont aussi les marquer longtemps.

Ce dernier cite ainsi l’exemple des tétras lyres: ces magnifiques oiseaux préfèrent la neige poudreuse des pentes nord dans laquelle ils peuvent creuser des igloos pour se protéger du froid et du vent. Si un skieur les dérange, ils s’envolent sur un arbre proche et attendent ensuite durant des heures afin de se calmer. Or, ils n’ont pas la faculté de faire des réserves et doivent s’alimenter tous les jours. S’il est trop tard lorsqu’ils descendent de leur arbre, ils n’auront plus la force d’aller chercher leur nourriture et risquent de mourir d’épuisement. Même topo pour les grands tétras. «Ils sont extrêmement sensibles à la présence humaine», remarque le spécialiste.

Pour tous les animaux sauvages qui ne migrent pas, l’hiver est une période de survie de plusieurs mois, durant laquelle ils vivent en mode économique. Ils utilisent leur énergie pour lutter contre le froid et tracer leur chemin dans des conditions difficiles, «mais s’ils doivent en outre la dépenser pour fuir devant les humains, ils n’ont que très peu de chances de tenir jusqu’au printemps», souligne Jean-Michel Koehler.

Un grand tétras. (Photo: © natur-freizeit.ch/DR)

Sensibiliser un maximum de gens

C’est ainsi que les responsables de la campagne «Respecter, c’est protéger», multiplient les messages: depuis l’hiver 2009-2010, ils ont distribué 840 000 dépliants, plus de 5000 affiches et 140 000 étiquettes volantes, attachées aux raquettes à neige dans les commerces. «Notre but n’est pas d’embêter ou de limiter le plaisir des amateurs de sports de neige, mais de sensibiliser la population aux problèmes que peut provoquer son comportement. Ce n’est généralement pas une question de mauvaise volonté, mais plutôt de manque de connaissances», remarque le responsable de la campagne pour la Suisse romande.

La technique pour éveiller l’attention d’un maximum de gens? «On travaille avec des multiplicateurs: guides et accompagnateurs en montagne, remontées mécaniques, offices du tourisme, magazines, écoles de ski, services cantonaux de la faune et de la chasse, magasins de sports de montagne, les Parcs naturels régionaux et les organisations membres de l’association Nature & Loisirs. Le public le plus difficile à toucher sont les freeriders, souvent avides de sensations fortes, d’indépendance et de liberté. Pour eux a été créé un site intitulé www.respect-wildlife.ch, sur lequel on propose des vidéos. Il faut réussir à faire cohabiter les activités humaines avec la faune, et faire en sorte que si les gens respectent les règles, ils puissent continuer à se faire plaisir.»

Le fait de vivre sur les hauteurs ne protège plus les chamois des intrusions humaines. (Photo: © natur-freizeit.ch/DR)

Zones de tranquillité

Il faut savoir que des sentiers raquettes ont été progressivement balisés depuis une vingtaine d’années, que des cartes Swisstopo avec les itinéraires de ski de randonnée sont régulièrement mises à jour et que le Service de la faune de chaque canton, après avoir identifié où se trouve chaque type de faune, a créé des zones de tranquillité – balisées en tant que telles à l’entrée des secteurs concernés. À l’intérieur de certaines de ces zones, des sentiers balisés permettent de se promener sans déranger les animaux qui s’y trouvent. «C’est un moyen de préserver certaines populations, car une répartition harmonieuse sur le territoire est nécessaire à la santé des animaux, conclut Jean-Michel Koehler. Si, de par la pression des skieurs hors-pistes, les animaux sont contraints de quitter certains secteurs, ils se réfugient dans des espaces plus petits et moins favorables où la concentration des individus peut mener à des problèmes de consanguinité. En outre, en cas de manque de nourriture au sol, les animaux s’attaquent aux jeunes arbres, portant atteinte au rajeunissement de la forêt. Or, il faut savoir que plus de 80% des surfaces forestières situées en pente jouent un rôle de protection contre les avalanches, éboulements et glissements de terrain. Dans le cas d’une concentration de la faune, ce rôle n’est plus garanti. Au final, cela nous retombe donc aussi dessus…»

Un bouquetin. (Photo: © natur-freizeit.ch/DR)

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