25 mai 2013

Quand seniors et étudiants cohabitent

Et si les seniors ouvraient leurs portes aux étudiants en mal de logement? Reportage à Lausanne chez Arlette et Camille qui prennent grand plaisir à partager le même toit malgré les 60 ans d’âge qui les séparent.

Des colocataires de générations différentes
Camille, 21 ans, loue depuis trois mois un appartement dans la maison d’Arlette, 83 ans, à Lausanne.

«Une gamine adorable.» C’est ainsi qu’Arlette Moll, 83 ans, parle de sa jeune locataire Camille, âgée de 21 ans. Les deux femmes partagent la même maison depuis trois mois, dans un quartier des hauts de Lausanne.Le loyer de Camille se monte à 500 francs par mois. Une bien petite somme pour les trois pièces et la grande terrasse dont elle dispose. «Quand j’ai vu le prix, j’ai cru que c’était une blague», explique la jeune fille, éducatrice dans une fondation pour polyhandicapés.

On ne trouve jamais un logement si grand pour un prix aussi petit en ville de Lausanne.

Mais en plus du loyer, Camille a promis par écrit de rendre quelques services à sa propriétaire: elle s’occupe des courses une fois par semaine et se charge de descendre les poubelles.

Une compagnie bienvenue pour l’une comme pour l’autre

Au-delà de ces tâches, Camille s’est surtout engagée à rendre des visites régulières à Arlette. Une obligation qui s’est vite transformée en de véritables moments de complicité, pour chacune d’entre elles.

Camille et Arlette (debout) ne partagent pas seulement le même toit, mais aussi des moments de complicité.
Camille et Arlette (debout) ne partagent pas seulement le même toit, mais aussi des moments de complicité.

«Camille vient me voir chaque matin, raconte Arlette. Nous prenons un café ensemble et discutons un peu. Lorsqu’elle est trop occupée, elle passe quand même le soir me faire un petit coucou. Et quand elle s’absente un jour, elle m’envoie un SMS pour s’assurer que je vais bien.»

Si cette compagnie est bienvenue pour la vieille dame, elle ne l’est pas moins pour la jeune fille.

Les premiers jours, il a fallu bien sûr s’habituer à vivre avec quelqu’un d’inconnu. Mais on s’attache très vite!

Et Camille d'ajouter: «Ça me rassure moi aussi de savoir qu’il y a une présence dans la maison. Et puis on s’entraide: si j’oublie de sortir ma lessive de la machine, Arlette s’en charge. Ou lorsque je descends faire quelques courses, je lui demande si elle a besoin de quelque chose.»

Près de 150 contrats signés avec des retraités

C’est lorsque son mari a dû entrer en EMS il y a un an qu’Arlette a décidé d’ouvrir les portes de sa maison. Pour l’aider dans ces démarches, sa fille a pris contact avec Ensemble avec toit. L’entreprise, fondée il y a deux ans par deux habitantes de Rolle, a pour but de loger des étudiants chez des particuliers. A ce jour, quelque 150 contrats ont déjà été signés, dont environ un tiers avec des retraités. «En Suisse, les personnes âgées sont encore réticentes à accueillir des étudiants chez eux, indique Anne-Sophie Charton, cofondatrice de la société. Pourtant il y a un grand potentiel: les logements sont rares et chers, et les personnes âgées toujours plus nombreuses.»

«Nous avons plus de demandes d’étudiants que de places  à offrir», indique Sabrina Reynier (à gauche), cofondatrice d’Ensemble avec toit,  avec Anne-Sophie Charton.
«Nous avons plus de demandes d’étudiants que de places à offrir», indique Sabrina Reynier (à gauche), cofondatrice d’Ensemble avec toit, avec Anne-Sophie Charton.

Selon les règles fixées par la société, le loyer que les jeunes doivent verser à leur propriétaire ne doit pas excéder les 750 francs mensuels. Une facture qui peut être réduite, voire supprimée, s’ils s’engagent à fournir quelques services aux personnes qui les accueillent. Reste quand même la cotisation que l’étudiant doit verser à Ensemble avec toit dès qu’il trouve un logement, comprise entre 500 et 1200 francs par an.

Pour les accueillants en revanche, le service est 100% gratuit. «Nous avons bien sûr plus de demandes d’étudiants que de places à offrir, explique Sabrina Reynier, cofondatrice de la société. Nous prenons grand soin d’établir les profils des étudiants et des acueillants, pour former des tandems selon les envies et centres d’intérêts de chacun. Si les deux parties se mettent d’accord pour débuter une cohabitation, nous rédigeons une charte et un contrat précis pour éviter tout litige. Nous reprenons ensuite régulièrement de leurs nouvelles pour s’assurer que tout se passe bien.»

Les rythmes de vie différents génèrent des réticences

L’idée de faire cohabiter jeunes et seniors n’est pas tout à fait nouvelle. L’Université de Genève notamment permet à des particuliers de publier des annonces de logements sur une plate-forme web, consultable uniquement par les étudiants de l’établissement. Même si aucune statistique n’est tenue, il semble que les personnes du troisième âge n’y sont pas très nombreuses. «Les réticences se situent surtout autour des rythmes de vie, très différents entre jeunes et seniors, explique Françoise Demierre, responsable du Bureau des logements de l’UNIGE. Et puis les étudiants tiennent à leur indépendance. Tout juste sortis du cocon familial, ils n’ont pas envie de se sentir sous la surveillance d’autres personnes. Opter pour une chambre chez un personne du troisième âge représente donc souvent une solution de dernier recours.»

Pascale Zbinden, responsable de l’aide aux familles à la Croix-Rouge fribourgeoise.
Pascale Zbinden, responsable de l’aide aux familles à la Croix-Rouge fribourgeoise.

Depuis un an, la section fribourgeoise de la Croix-Rouge propose elle aussi ce service. Même si un seul tandem a pu être formé jusqu’ici, l’organisation met beaucoup d’espoir dans cette nouvelle façon d’habiter. «Chez nous, aucun argent ne doit être versé. Le jeune ne paye son loyer que par les services qu’il rend à la personne âgée, explique Pascale Zbinden, responsable de l’aide aux familles à la Croix-Rouge fribourgeoise. C’est pratique et cela comporte surtout un côté très humain. L’étudiante que nous avons pu loger chez une grand-maman fribourgeoise vient d’Iran. La jeune fille lui fait goûter des spécialités culinaires de chez elle et la vieille dame lui apprend en retour le suisse-allemand!» Pascale Zbinden en est convaincue, «la colocation intergénérationnelle a un bel avenir devant elle».

Texte: Alexandre Willemin

Photographe: François Wavre / Rezo

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