3 août 2018

Le pont de tous les soupirs

La pente est raide pour atteindre la plus longue passerelle piétonne suspendue du monde, au-dessus de Randa, dans le Haut-Valais. Mais l’expérience promet d’être inoubliable.

pont suspendu de la randa
Il vaut mieux ne pas être trop sujet au vertige pour savourer pleinement la traversée du pont. (Photos: Isabelle Favre)
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Le doute, très vite. Dès l’entrée dans l’abrupte vallée de Zermatt, où tout n’est que falaises vertigineuses, pentes assassines, cascades flamboyantes et téléphériques autogérés. Au point qu’on peine à imaginer, tout au fond, la présence d’une station huppée et cosmopolite. Un méchant doute saisira le randonneur timoré: n’y aurait-il pas des vallées plus raides que d’autres? Le soupçon se confirme à bord du confortable Matterhorn Gotthard Bahn qui doit fréquemment attendre de nombreuses minutes en gare pour croiser un convoi venant dans l’autre sens. Si l’on se demande pourquoi une ligne aussi prestigieuse et fréquentée ne peut s’offrir la double voie, un coup d’œil par la fenêtre donne la réponse, implacable: il n’y a pas la place!

L’excursion du jour n’en prend que plus de sel: le pont Charles Kuonen, la passerelle suspendue la plus longue du monde, que l’on est censé atteindre après deux petites heures de marche depuis Randa. Un village devenu célèbre en 1991, quand la montagne a failli lui tomber dessus. Trente millions de mètres cubes de roches se sont en effet détachés du Grossgufer, tuant au passage 35 moutons, 7 chevaux, détruisant 33 bâtiments et provoquant une inondation en obstruant la Viège.

Une partie du parcours se fait à l’ombre des arolles. De quoi rendre la montée plus agréable.

Une commune chargée d’histoire

Randa signifie «frontière». Frontière de quoi, ce n’est pas tout à fait clair. En tout cas, la commune a accueilli un camp de réfugiés durant la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi que Boris Mouraviev, historien et philosophe ésotérique russe, ancien marin du tsar, qui a servi à bord du croiseur Aurore, célèbre ensuite pour avoir donné le signal de la révolution de 1917, a séjourné à Randa. Réfugié en France, il a été arrêté par la Gestapo avant que la gendarmerie française n’organise sa fuite en Suisse. Après la guerre, Mouraviev a donné des cours à l’Université de Genève sur l’histoire russe et l’ésotérisme.

On cause, on cause, mais il n’est plus temps de reculer. Il faut attaquer la montée vers le pont de tous les soupirs. En traversant d’abord les rues de Randa, porteuses de deux indications immédiates. L’une vraie, l’autre fausse. Les venelles pentues au milieu de chalets valaisans typiques suggèrent que la montée sera rude et en effet elle le sera. Les quatre fontaines qui se succèdent préfigurent une abondance de points d’eau. Que nenni: de fontaines, passé le village, on n’en verra plus. Autant donc constituer ici ses réserves de liquide.

Dix minutes de traversée sur un grillage long de 494 m, large de 60 cm, à 85 mètres de hauteur.

Une bonne et une mauvaise nouvelle, ensuite. La bonne: toute la montée vers le pont se fera dans la forêt, au milieu de somptueux arolles, donc à l’ombre. Avec, entre des trouées, la vue saisissante sur la pyramide du Weisshorn et son vertigineux glacier. La mauvaise: le sentier, du début à la fin, se révélera un méchant raidillon caillouteux, casse-pattes au possible, sans la moindre portion de plat pour reprendre un tant soit peu son souffle et ses esprits, hormis les quinze dernières minutes. Ce qui nous fera une belle et surtout une douloureuse jambe.

Un sacrifice fait sans regrets

Ce n’est pas Denise qui dira le contraire, assise sur un des rares bancs à disposition: «Ça demande beaucoup physiquement, je transpire énormément, mais je voulais absolument voir ça. J’adore les ponts suspendus, j’en ai fait quelques-uns au Québec, d’où je viens, et, en Suisse, à Troistorrents et aux Diablerets.»

Inauguré l’an dernier, le pont Charles Kuonen a déjà sa petite réputation. Conséquence: le chemin de croix est plutôt fréquenté. Une erreur à ne pas commettre consisterait à demander à ceux qui descendent, étant sur une boucle, combien de temps il reste jusqu’à la passerelle. On vous regardera avec une condescendance sadique propre aux tirés d’affaire, accompagnée d’une remarque glaçante, du genre: «Vous n’avez même pas fait la moitié!»

Le chemin, de difficulté moyenne, offre régulièrement une vue imprenable sur la vallée et les montagnes alentour.

Une structure imposante

Un pas après l’autre, néanmoins, on finira par l’atteindre, ce fameux pont et sa gigantesque enjambée au-dessus du Grabengufer. Dix minutes de traversée sur un grillage long de 494 m, large de 60 cm, à 85 mètres de hauteur. Comme le siffloterait Georges Brassens: «Il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure!»

Un randonneur a apparemment laissé un souvenir de son passage...

Les hésitants se motivent comme ils peuvent: «De gros câbles de téléphérique tiennent le pont, aucun souci!», assure un intrépide au moment de s’y engager. Mais une fois sur la passerelle, le vide se sent très bien sous les pieds. À déconseiller aux gens qui souffrent de vertige. Ça bouge un peu mais pas trop, l’ouvrage ayant été conçu pour amortir au maximum les vibrations. Un coup d’œil dans le vide provoque aussitôt un haut-le-cœur. Heureusement, entrevus dans la montée par bribes à travers des yeux noyés d’effort, le Weisshorn et ses voisins, avec leurs glaciers respectifs, se montrent ici dans une sidérante et majestueuse intégralité. Pas facile néanmoins de croiser sur cette structure si étroite. La priorité
de droite semble s’être imposée d’elle-même aux randonneurs.

Plus on s’approche du milieu du pont, plus aussi le vent semble souffler fort. Le moment peut-être d’entonner la suite du quatrain de Brassens: «Laisse-moi tenir ton jupon, j’t’emmèn’ visiter la nature!»

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