21 septembre 2017

Numérisation de la médecine: les machines rendront aux docteurs leur humanité

A la tête des services d’innovation, de cybersanté et de télémédecine des HUG, le Professeur Antoine Geissbühler prédit une robotisation de plusieurs secteurs du monde médical. Une médecine 4.0 qui permettra, paradoxalement, de se recentrer sur la relation avec le patient.

Professeur Antoine Geissbühler
Pour le Professeur Antoine Geissbühler, dans le futur, la technologie permettra aux médecins et infirmières de libérer du temps pour se concentrer sur la relation au patient.

Passionné par la médecine, vous l’êtes également par l’informatique. Quel est le fil rouge entre ces deux domaines?

Je suis tombé dans l’informatique étant adolescent, avant de faire médecine, par passion. Je n’ai cependant jamais totalement quitté ce monde de claviers et d’écrans, puisque je travaillais comme programmeur de machines en imagerie médicale en marge de mes études. C’est à ce moment-là que j’ai saisi le potentiel des ordinateurs dans le domaine des soins. A la fin de mon cursus, j’ai été recruté par le chef de la médecine interne aux HUG, le Professeur Waldvogel, avec qui je partageais la même vision de l’arrivée de l’informatique dans le monde hospitalier. C’est d’ailleurs sur ses conseils que je suis parti me former aux Etats-Unis pour apprendre ce qu’il se faisait de mieux à l’époque, et le ramener en Suisse.

Quels sont les enjeux de l’arrivée du numérique dans les hôpitaux?

Cela fait maintenant une bonne vingtaine d’années que l’on se rend compte de son potentiel dans l’aide à la prise de décision des soignants. En oncologie par exemple, des centaines, voire des milliers d’articles sont publiés chaque semaine dans le domaine du traitement des cancers. Vous imaginez donc bien la difficulté à tenir le rythme. De nouvelles techniques ont été développées, permettant à des machines, sans forcément tout comprendre, de scanner cette littérature et de trouver des éléments pouvant ensuite être utilisés pour guider l’œil humain. L’ordinateur manque parfois de finesse, mais il a cette force brute d’être en mesure de tout scanner. Notre travail est de savoir comment est-ce qu’on va réussir à travailler ensemble, personnel médical et ordinateurs. Nous sommes complémentaires.

Quelles sont les limites de ces nouvelles technologies en médecine?

Beaucoup imaginent que l’intelligence artificielle est équivalente à celle de l’être humain, mais en plus grand. Ce n’est pas tout à fait ça. Les systèmes construits aujourd’hui sont capables d’effectuer certaines tâches, la plupart du temps répétitives, très rapidement, sans se fatiguer, et à plus grande échelle que l’homme. Ce sont donc des compétences souvent meilleures que les nôtres, mais sans compréhension. Recréer la conscience reste, pour l’instant, une limite infranchissable. Je dirais aussi que le secret d’une bonne relation entre un médecin et son patient, c’est la confiance, la connaissance et l’empathie. Et ça, on ne sait pas encore le programmer sur un ordinateur. C’est d’ailleurs ce qui a historiquement défini le métier de médecin.

Quels sont les dangers potentiels liés à l’informatisation de la médecine et l’utilisation du Big Data?

Il y a toutes sortes de questions sur la protection des données et celle de la sphère privée. Elles deviennent centrales, car, avec internet, on est désormais capables de savoir tout un tas de choses sur les internautes. Et c’est une vraie interrogation avec les données médicales. En tant que patient, il semble sensé de partager mes données médicales pour être soigné au mieux par les différents intervenants. Mais qui a accès à mes données exactement et que peut-on en faire? C’est là toute la problématique.

Justement, ce partage des données du patient ne va-t-il pas à l’encontre du secret médical?

Ce sont des éléments que l’on doit pouvoir gérer et c’est ce que l’on a fait avec «Mon dossier médical» (ndlr: numérisation de l’ensemble des données médicales relatives à un patient). C’est-à-dire que le patient décide quelles informations sont accessibles aux différents intervenants. S’agissant cependant d’un choix personnel, il est nécessaire de tenir compte des valeurs et des aspirations de chacun. Et pour cela, il n’y a que le contact humain.

Recréer la conscience reste pour l’instant une limite infranchissable

Des métiers vont changer, voire disparaître. Quelles sont les nouvelles professions qu’il faut s’attendre à voir émerger?

On est capable aujourd’hui d’automatiser un certain nombre de tâches, notamment celles nécessitant un important traitement de l’information. Elles sont souvent répétitives et n’ont pas une valeur humaine ajoutée très forte. Je pense notamment à l’analyse d’images radiologiques ainsi qu’à la dermatologie, où l’examen de la peau et certains diagnostics peuvent être réalisés par un ordinateur sur la base d’images prises avec son smartphone. Tout cela va donc créer de nouveaux métiers et il faudra apprendre à faire ce lien entre l’homme et la machine. Ce sont des nouvelles compétences. On va avoir besoin de professionnels capables d’analyser une masse de données pour pouvoir les traiter et extraire des connaissances.

En cas d’erreur, qui est responsable? L’être humain ou la machine?

Celui qui prend la décision. Donc, pour l’instant, l’être humain.

Vous affirmez que la révolution numérique ne pose pas de problèmes au niveau technologique, mais humain. Que voulez-vous dire?

Le progrès technologique est très rapide, il est même exponentiel. Non seulement la puissance des ordinateurs double tous les dix-huit mois, mais la capacité de ce que l’on peut faire avec augmente de façon très importante. Nous sommes complètement dépassés, au niveau législatif notamment. Il me semble donc important d’être davantage proactif et d’intégrer avant tout les questions humaines: ce que l’on développe correspond-il à nos valeurs? Ce n’est pas parce qu’il est technologiquement possible de faire quelque chose qu’il faut passer le cap.

Quel est l’impact de ces nouvelles technologies sur la relation médecin-patient?

Il est très positif. Les patients vont bénéficier d’outils totalement nouveaux, leur permettant de mieux comprendre leur maladie et de pouvoir participer activement à la discussion sur le traitement à prendre. Ces nouvelles technologies deviendront des instruments permettant d’optimiser au mieux la consultation et l’utilisation des ressources, consolidant ainsi la relation entre le médecin et son patient. La vraie question est de savoir comment créer une synergie entre ces deux mondes.

«Rendre l’hôpital plus humain», c’est ce qui est ressorti du plan stratégique Vision 20/20 des HUG. La relation médecin-­patient est pourtant censée être au cœur de tout. Comment en est-on arrivé là?

C’est l’une des dérives de l’informatique et j’en suis un peu responsable. C’est aussi pour cela que je suis très heureux de pouvoir corriger un petit peu la situation en dirigeant ce projet. A l’issue des nombreuses discussions conduites avec le personnel médical, le constat a été unanime: médecins et infirmiers passent trop de temps à faire de l’administratif. Or, ce n’est pas pour cette raison qu’ils ont choisi leur profession. On a également pu pointer du doigt le sentiment d’abandon éprouvé par beaucoup de patients. Le sous-projet de Vision 20/20 «Plus de temps pour le patient» est de dire: «Regardons ce que nous faisons de manière critique et posons-nous la question de savoir ce qui a réellement un sens et qui est apte à améliorer la relation entre les patients et les soignants.» Tout le reste est du gaspillage de ressources et il est nécessaire de le supprimer, ou de redistribuer les tâches à des personnes dont c’est le métier.

Et quels résultats avez-vous pu observer?

Ils sont jusqu’à présent plus qu’encourageants: les infirmières ont augmenté le temps passé auprès des patients de 40%, quant aux médecins, il a carrément doublé. Et sans journées à rallonge. Ce projet est actuellement en marche dans deux unités de soin et l’on espère pouvoir l’appliquer au reste de l’hôpital d’ici trois ans.

Les nouvelles technologies donnent une plus grande autonomie au patient dans la prise en charge de sa santé. Cela n’encourage-t-il pas l’automédication à terme?

Les outils d’intelligence artificielle peuvent créer deux choses: la cybercondrie tout d’abord, soit le fait de chercher ses symptômes sur internet et de trouver toutes les maladies possibles et imaginables. Une hypocondrie cybernétique en somme. Et puis une certaine forme d’arrogance de la part du patient: «Je pense que je sais mieux que mon médecin.» C’est bien d’arriver avec un avis, c’est bien aussi de respecter le fait que la personne en face de soi a un certain nombre de connaissances que l’on n’a pas soi-même. L’enjeu est donc de créer ce partenariat. C’est quelque chose qui fonctionne très bien avec les diabétiques par exemple, formés à mesurer leur glycémie plusieurs fois par jour.

A quoi ressemblera la médecine du futur?

L’hôpital de demain sera un hôpital sans murs. L’avantage de ce modèle est que l’on peut se faire soigner là où c’est le plus confortable, donc en général chez soi. Les spécialistes devront apprendre à se rendre au domicile du patient, pour donner une chimiothérapie par exemple. Grâce aux capteurs et autres outils intelligents, beaucoup de choses peuvent par ailleurs se faire à distance, comme les contrôles de routine typiquement. La médecine du futur sera celle de la précision, qui prendra en considération l’ensemble de l’historique médical du patient pour lui proposer des actions, choisir les bons traitements et prévenir l’émergence de certaines maladies. Et puis on va se recentrer sur le relationnel, l’empathie et la compréhension de tous les enjeux de vie d’une personne. Cela va libérer la capacité à être plus humain, car l’on va être débarrassé d’autres aspects que la technologie fera mieux que nous.

Vous avez de nombreux masques traditionnels africains accrochés au mur de votre bureau. Quelle signification ont-ils?

Notre unité de télémédecine a, depuis ses débuts au Mali en 2001, permis d’équiper des hôpitaux de vingt-cinq pays d’Afrique subsaharienne. La mortalité maternelle et infantile est au cœur de nos préoccupations et, grâce à l’intelligence artificielle, nous avons pu agir dans des endroits très isolés. Soit en mettant simplement des humains en communication, soit en prodiguant des outils d’aide à la décision, comme un échographe portable. Ces masques me rappellent ce continent et les leçons que j’y ai apprises, les multiples facettes de l’humanité. Ils représentent l’idée que l’on a souvent affaire à des choses immatérielles, comme communiquer à distance ou interagir avec des intelligences humaines. Ce sont des choses qui existent depuis longtemps, bien avant l’arrivée du numérique.

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