3 avril 2018

Marianne Schmid Mast: «Rencontrer son double virtuel est une expérience troublante»

À l’Université de Lausanne, dans son laboratoire, la professeure Marianne Schmid Mast utilise les nouvelles technologies pour étudier les interactions sociales entre individus.

Temps de lecture 7 minutes

Au début de cette année, vous avez été classée dans le top 50 des psychologues vivants les plus influents de la planète. Une surprise pour vous?

Oui, ça m’a étonnée. Pour la petite histoire, c’est apparemment un algorithme qui m’a détectée et on ignore sur quelle combinaison d’informations il s’est basé pour cette sélection. Tout ça pour dire que je ne sais rien sur la qualité de cet algorithme ni sur la légitimité de l’organisme (thebestschools.org, ndlr) qui a publié ce classement.

En tout cas, vous êtes bien entourée puisque figurent dans ce référencement des sommités de la psychologie moderne comme Paul Ekman, Martin Seligman ou encore le prix Nobel Daniel Kahneman...

C’est vrai que je suis en bonne compagnie. La grande majorité des personnalités qui font partie de ce top 50 sont vraiment des vedettes.

Cette renommée, vous la devez à quoi? À votre utilisation de technologies avant-gardistes dans l’étude des comportements et des interactions sociales?

C’est effectivement ce qui me marque et me démarque par rapport aux autres. J’ai aussi participé à pas mal de collaborations interdisciplinaires, c’est peut-être aussi un élément qu’a pris en compte l’algorithme.

Marianne Schmid Mast figure parmi les 50 psychologues vivants les plus influents au monde. (Photo: François Wavre/Lundi13)

Tout a commencé il y a une quinzaine d’années aux États-Unis lorsque vous avez découvert que la réalité virtuelle pouvait servir d’outil pour étudier les comportements humains…

C’était durant la période où je faisais un postdoc à Boston. Je m’étais inscrite à un workshop organisé par l’Université de Californie à Santa-Barbara, et c’est là que j’ai appris à utiliser pour la première fois la réalité virtuelle pour étudier les interactions sociales. J’ai trouvé ça passionnant!

Et vous avez créé votre laboratoire.

Oui, j’ai pu créer mon premier laboratoire à l’Université de Fribourg grâce au Fonds national suisse de la recherche scientifique. Et six mois plus tard, je le déménageais à l’Université de Neuchâtel. Là, je suis restée huit ans avant de rejoindre l’Université de Lausanne. C’était en 2014.

Qu’offre de plus la réalité virtuelle immersive par rapport aux expérimentations plus classiques?

Le grand avantage de la réalité virtuelle immersive, c’est qu’elle offre la possibilité de faire une standardisation du partenaire d’interaction.

Marianne Schmid Mast

Neutre par définition, l’avatar n’est en effet pas influencé par le comportement de ses interlocuteurs humains et il ne les influence donc pas à son tour. Du coup, il est vraiment possible de comparer les différences de réactions de chacun des participants, sans que celles-ci ne soient biaisées. Le deuxième avantage, c’est que l’on peut créer des scénarios qu’il serait autrement difficile – pour des raisons logistiques ou de coûts – de mettre sur pied. Enfin, troisième avantage de cette technologie, c’est qu’elle permet de manipuler assez facilement quelque chose dans l’environnement.

Vous avez un exemple?

Oui, nous avons modifié l’environnement d’un bureau pour voir si un leader changeait son style de communication face à un subordonné, selon qu’il se trouvait tout en haut d’une tour avec vue panoramique ou au rez-de-chaussée de celle-ci avec les fenêtres donnant sur la rue. Les résultats ont montré qu’un leader était considéré comme plus charismatique et plus compétent quand il se trouvait dans un environnement qui soulignait sa réussite, son statut, le bureau avec vue en l’occurrence.

Quelle autre recherche vous a marquée?

Nous savons d’une manière générale que les femmes ont davantage de peine à s’exposer, à se présenter en public, à prendre leur place que les hommes. L’idée était donc de trouver une solution pour remédier à cela, pour gommer un peu cette différence de genre. Nous avons mis des femmes dans une situation où elles devaient faire un discours persuasif devant un parterre d’avatars et on s’est rendu compte qu’elles avaient parlé plus longtemps, c’est-à-dire autant que les hommes, quand il y avait un poster d’Hillary Clinton ou d’Angela Merkel affiché aux murs. L’explication, c’est que cette image fonctionne comme un modèle, comme un exemple à suivre.

Marianne Schmid Mast cherche à développer une application que l’on pourrait utiliser durant un entretien d’embauche.

Vous proposez aussi aux étudiants ainsi qu’à des managers de s’entraîner à prendre la parole face à des avatars qui peuvent parfois s’endormir ou quitter la salle.

Oui et nous allons même plus loin en ajoutant un stress supplémentaire qui n’a rien à voir avec le trac lié à la présentation: la peur du vide! Les gens mettent le casque, s’entraînent avec le public d’avatars et, à un moment donné, la plateforme sur laquelle ils se trouvent s’élève dans les airs tandis qu’ils doivent poursuivre leur intervention au bord du vide. Et une fois qu’ils sortent de la réalité virtuelle, c’est normalement «a piece of cake» (c’est du gâteau, ndlr) pour eux, parce qu’ils n’ont plus qu’à faire leur présentation, sans se préoccuper de gérer ce stress lié à la peur du vide!

En plus de la réalité virtuelle, vous vous servez d’une nouvelle technologie dite de «détection sociale». De quoi s’agit-il?

Le «social sensing» constitue un autre pan de nos recherches qui peut être lié au domaine de la réalité virtuelle.

Le «social sensing» permet la détection automatique des comportements non verbaux chez un sujet.

Marianne Schmid Mast

Avec cet outil, nous avons mené des études sur des entretiens d’embauche, notamment pour voir si le comportement non verbal du candidat influence la décision des recruteurs. Et les résultats ont clairement montré que c’était le cas. L’idée maintenant est de développer une application pour les smartphones que l’on pourrait utiliser durant l’entretien d’embauche et qui donnerait un retour en temps réel au candidat pour qu’il puisse corriger éventuellement son comportement non verbal.

Cela signifie-t-il que la personne qui usera de cette application, via son smartphone ou sa montre connectée, bénéficiera d’un net avantage sur les autres?

En principe, oui. Mais comme chercheuse, je reste sceptique, c’est dans ma nature. Et puis, les recruteurs pourront, eux aussi, utiliser cette technologie et prendre en considération les informations ainsi recueillies.

Finalement, ne vaut-il pas mieux faire confiance à son propre jugement, revenir à davantage de bon sens?

Je ne vois pas pourquoi on se priverait de cette technologie. Mais il faut effectivement être conscient des limites de celle-ci. Je ne suis pas inquiète parce qu’on est encore très loin de pouvoir se passer de l’expert ou de l’interaction sociale.

La technologie n’est pas près de remplacer l’intuition.

Marianne Schmid Mast

Avez-vous déjà commencé à commercialiser ces diverses technologies?

Depuis deux ans maintenant, nous proposons aux managers ce workshop de présentation en public que j’ai évoqué tout à l’heure. Nous avons également un programme de réalité virtuelle qui est déjà disponible et que l’on s’apprête à commercialiser. Il s’agit d’un entraînement à l’entretien d’embauche où l’utilisateur peut sélectionner le profil du recruteur – homme ou femme, sympathique ou difficile – ainsi que le type de questions que ce dernier va poser. Cela pourrait intéresser les offices du chômage ou les écoles professionnelles. Nous allons mettre bientôt ce logiciel à disposition des étudiants de notre université.

Autre innovation récente: la conception de «doppelgänger», soit de doubles virtuels. À quoi vont-ils servir?

Ce n’est pas notre innovation, je tiens à le préciser. Nous avons l’intention d’étudier deux scénarios intégrant des «doppelgänger», soit des avatars auxquels on pourrait par exemple donner vos traits et votre voix. Le premier est en lien avec l’acquisition de compétences. La question est de savoir si le fait de voir mon double virtuel – donc de me voir – donner un discours à la perfection va me stimuler davantage que si c’est un avatar ne me ressemblant pas qui sert de modèle.

Et le deuxième scénario?

Là, le «doppelgänger» ne sert plus de modèle, il tient le rôle de l’interlocuteur chargé d’annoncer une mauvaise nouvelle: licencier un subalterne, donner un retour négatif à un collaborateur ou, dans une interaction médecin-patient, transmettre un diagnostic de cancer. Comme l’on sait que celui qui annonce la mauvaise nouvelle est souvent tellement stressé qu’il pense juste à se débarrasser du problème, notre test consistera à voir si on fait davantage preuve d’empathie lorsque l’on délivre le message – «Nous devons nous passer de vos services» ou «Il ne vous reste plus que six mois à vivre» – à son double virtuel, c’est-à-dire à soi-même.

Vous avez évidemment déjà rencontré votre double virtuel. Qu’est-ce que cela vous a fait?

Rencontrer son double virtuel est une expérience assez troublante. La première fois, c’était il y a quinze ans à Santa-Barbara. En fait, la différence entre votre reflet dans le miroir et le double, c’est que l’avatar bouge indépendamment de vous. Et tout d’un coup, vous avez un contact visuel avec vous-même, ça fait vraiment bizarre… 

Vidéo: Marianne Schmid Mast présente l'influence qu'un environnement de réalité virtuelle immersive peut avoir sur la façon dont on se présente à un entretien d'embauche (vidéo en anglais, sous-titrée en français).

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