30 août 2014

René Prêtre: Quand vous transplantez un cœur, vous transplantez aussi un peu la vie»

En poste depuis deux ans au CHUV, René Prêtre officie désormais entre Lausanne et Genève. Le jour où il nous a reçus, le Jurassien sortait tout droit d’une greffe cardiaque. Plongée au cœur de la vie en compagnie du plus populaire des chirurgiens.  

René Prêtre, chirurgien cardiaque spécialisé en pédiatrie, photographié au CHUV à Lausanne.
René Prêtre: «Le cœur est associé à la vie et à l’amour. Nos deux biens les plus précieux»
Temps de lecture 10 minutes

Vous venez de passer cinq heures au bloc pour réaliser une transplantation cardiaque sur un jeune adolescent. Comment sort-on d’une telle aventure?

C’est toujours une aventure, c’est bien vrai! Et ce fut long. Mais quand tout se passe bien, la fatigue s’efface vite et cède même sa place à un peu d’euphorie. En particulier, parce qu’ici il s’agissait d’un enfant. Comme toujours, tout a commencé bien avant le coup de bistouri. Hier soir, tard, nous avons appris qu’un cœur était disponible et surtout qu’il était compatible pour lui, qui attendait depuis bien longtemps. Depuis si longtemps que l’on craignait vraiment pour sa vie. Vers 2 heures du matin, après quelques tests supplémentaires, nous avons pu lancer cet énorme paquebot qui s’appelle «transplantation cardiaque».

C’est un peu «24 heures chrono»…

Oui! Ici, il y a souvent un côté western, à cause de cette course effrénée contre la montre.

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Comment gère-t-on le stress dans de tels moments?

Vous le surmontez grâce à votre expérience et à votre confiance en vous-même et en votre équipe. Même si, ici, nous n’avons jamais toutes les cartes en main. Il plane toujours un doute que le nouvel organe ne reparte pas ou ne soit pas accepté.

Et quelle est la durée de vie d’un cœur en attente de transplantation?

Environ trois heures. On le met en apnée afin de réduire au maximum sa consommation d’énergie et tout l’enjeu est de réussir à le faire repartir. Selon l’endroit d’où il vient, vous pouvez êtes très juste. Le challenge de la transplantation cardiaque est plus important que pour les autres organes, car un cœur doit être opérationnel tout de suite. C’est pour cela que je me bats pour l’obtenir en moins de trois heures.

L'instant où l’on voit un cœur se remettre à battre doit être fascinant. On doit se sentir un peu comme un dieu quand on fait ainsi revenir la vie.

C’est sûrement un peu vrai lors de «sa grande première», mais non, sinon je ne me sens pas tout-puissant. Même s’il y a du merveilleux dans un tel redémarrage. Le cœur change de couleur, acquiert de l’éclat, ses fibres se tendent. Bref, il «reprend vie». C’est l’opération où vous sentez le plus ce corps à corps avec la mort. Alors évidemment, quand vous êtes vainqueur, sur son territoire, vous vous sentez fort.

Et comment se sent-on quand on perd sur le territoire de la mort?

Triste, penaud. Je me souviens de quelques échecs de transplantation, dont un m’a fait très mal. Il s’agissait aussi d’un adolescent. Son nouveau cœur n’est jamais reparti. C’était très dur, parce qu’il était si jeune et, dans une moindre mesure, parce que nous n’avons jamais compris cette défaillance.

Sauver la vie d’un enfant est plus important que celle d’un adulte?

Les enjeux sont différents. Un enfant voit la vie devant soi, alors que la plupart des adultes que nous opérons ont un âge respectable et regardent la leur plutôt en se retournant. Pour eux, c’est un bonus que nous leur offrons alors que pour un jeune patient… c’est carrément sa vie.

On transplante très peu de cœurs, pas plus d’une douzaine par an à Lausanne. Pourtant, cette opération continue de fasciner.

Et cela depuis toujours! Je me souviens encore de la première greffe réalisée en 1967 par Christiaan Barnard en Afrique du Sud. J’étais tout gamin. Cette nouvelle avait fait le tour du monde en un temps record et son nom entra dans chaque foyer. Demandez qui a fait la première du foie ou du poumon: personne ne pourra vous répondre. Pourtant elles étaient techniquement tout aussi difficiles. Mais elles n’ont pas cette dimension magique. Pour nous tous, le cœur est associé à la vie et à l’amour, nos deux biens les plus précieux.

Vidéo: images et reconstitution de la première transplantation cardiaque. Source: Youtube

Sera-t-il un jour possible d’intervenir avant la naissance?

Un principe régit la plupart des malformations cardiaques: plus elles sont corrigées tôt, meilleures sont leurs survies. Alors évidemment, on est tenté d’appliquer ce principe avant même la naissance. Cela a été réalisé sur l’animal. Le problème est que le choc induit est tel que des contractions violentes de la matrice apparaissent et expulsent le fœtus. Les cardiologues ont réussi à naviguer par les vaisseaux ombilicaux jusqu’au cœur pour dilater une valve par exemple. Le choc ici est moindre et peut être supporté, mais la correction est aussi moins fine que celle réalisée par la chirurgie.

On réalise en vous écoutant à quel point les limites de la vie sont repoussées. Jusqu’où peut-on espérer encore reculer cette espérance?

Nous nous trouvons quand même sur la partie horizontale de l’asymptote de l’excellence. Et pour prolonger encore cette espérance, nous devons engager des efforts incroyables. Alors, c’est vrai que le cœur reste un des grands faucheurs de la vie et que si nous maîtrisions tous ses problèmes, nous vivrions encore plus longtemps. Je pense que c’est dans la prévention – en particulier celle de l’artériosclérose, de la maladie coronarienne – que nous pouvons avoir le plus d’impact sur notre survie.

Le cœur artificiel n’est donc pas une solution?

Il y participera, mais à moindre échelle, parce qu’il touchera moins de monde. Nous avons fait des bonds énormes dans ce domaine et bientôt nous les implanterons de manière plus libérale, et non plus seulement en attente d’une transplantation comme c’est le cas aujourd’hui. La qualité de vie avec ces appareils est acceptable, surtout pour quelqu’un qui n’a plus de grandes exigences physiques. Et nos progrès se poursuivent. Je suis convaincu que d’ici cinq ans, nous verrons de plus en plus de seniors munis de ces machines. Les plus jeunes, eux, seront toujours transplantés.

Le cœur, finalement, est un bon organe.

Ah oui! Excellent même! C’est un moteur qui tombe rarement en panne. Il a éventuellement besoin d’un chirurgien au début ou à la fin de la vie. Mais relativement peu entre ces extrêmes. Au début, parce que des passages trop étroits, des mauvaises connexions ou des communications qui ne se sont pas fermées doivent être corrigés. A la fin, parce qu’une certaine usure s’est installée: les artères coronaires se sont rouillées et les valves se sont rigidifiées. En fait, ce qui lâche primairement est rarement le muscle lui-même – le moteur – mais ses accessoires qui, eux, sont accessibles à la chirurgie ou aux cathéters des cardiologues. Avec l’espérance de vie qui ne cesse d’augmenter, l’avenir de la chirurgie cardiaque est garanti!

Vous exercez désormais aussi à Genève où l’annonce de votre arrivée a créé la polémique en raison de vieilles dissensions. Comment avez-vous été accueilli?

Extrêmement bien. J’ai craint que cette polémique ne bloque le processus de rapprochement que nous avions amorcé et j’aurais préféré que tout cela se règle en coulisses. Mais bon, aujourd’hui, tout se passe bien. Des deux côtés. Le Professeur Maurice Beghetti, qui lui est responsable de la cardiologie pédiatrique sur les deux sites, a aussi pu démarrer son travail sur de bonnes bases.

Opérer sur plusieurs sites est essentiel pour un chirurgien de pointe?

Ce qui est essentiel, c’est d’opérer régulièrement et souvent des cas difficiles, pour maintenir son excellence. Isolées, ni Genève ni Lausanne n’obtiennent ces fameuses masses critiques si importantes pour garantir la qualité, alors que fusionnées, elles y parviennent.

Depuis plusieurs années, vous soignez aussi bénévolement des enfants au Mozambique par le biais de votre fondation «Le Petit Cœur» . L’engagement humanitaire est une évidence pour vous?

Il l’est devenu, mais ce ne fut pas toujours le cas.

Pourquoi?

J’avais du mal à me convaincre du rôle positif que pouvait jouer la chirurgie cardiaque dans des pays où les priorités essentielles n’étaient pas respectées. Le fait que beaucoup d’enfants n’aient pas accès à l’école m’embêtait profondément. Il me donnait l’impression de mettre la charrue avant les bœufs. J’avoue d’ailleurs n’avoir toujours pas trouvé une réponse satisfaisante à cette interrogation.

Et qu’est-ce qui vous a finalement convaincu?

Lorsque j’ai saisi les autres aspects de ces missions: la formation du personnel local, la création d’emplois, le fait que les médecins du lieu trouvent sur place un travail intéressant et ne soient plus tentés de quitter leur propre pays. Lorsque finalement j’ai regardé tout cela avec un esprit d’entrepreneur plutôt que de soigneur. Et puis, plus égoïstement, moi aussi, j’en ai tiré profit.

Dans quel sens?

Il y a ce sentiment d’importance, très particulier, que je n’avais jamais ressenti aussi fortement auparavant. En Suisse, si je me casse un bras, nous aurons un problème pendant une ou deux semaines avant qu’une bonne solution ne soit trouvée, et aucun de nos enfants ne sera pas soigné. Là-bas, vous voyez immédiatement que si vous n’êtes pas là, la plupart des enfants de votre mission ne seront tout simplement jamais opérés.

Vous ne pouvez pas opérer tout le monde. Comment choisit-on?

Les cardiologues nous envoient rapidement une liste de cas potentiels. J’écarte d’emblée ceux qui sont trop difficiles ou exigeraient des soins trop lourds. Vous savez, quand vos ressources en temps et en moyens sont limitées, vous devez appliquer une logique de guerre: vous faites des choix pour que le plus grand nombre en profite et vous abandonnez les cas graves, même si, potentiellement, ils pourraient être opérés et guéris. Dans ces choix, vous ne devez pas laisser les sentiments adoucir la raison.

Revenons sur votre élection en tant que Suisse de l’année 2009. A l'époque, vous vous êtes défini comme «un héros accidentel». Pourquoi?

Parce que je n’avais rien fait pour! Tout a démarré avec une interview du «Tagesanzeiger». Jusque-là, personne ne s’était jamais enquis de mon avis. L’impact de cet article fut phénoménal et, dès lors, tous les médias m’approchèrent. Deux ans plus tard, j’étais nominé au Swissaward et je le gagnais. La surprise était totale. Je m’imaginais comme ces spectateurs dans un stade de football qui soudain apparaissent sur l’écran géant, parce qu’un projecteur s’est braqué sur eux. Si le projecteur – dans mon cas le journaliste – s’était arrêté sur un de mes collègues, plutôt que sur moi, ce serait peut être lui qui aurait fini Suisse de l’année!

Un sondage de «L’Illustré» vous a même récemment désigné  «Romand le plus séduisant» et votre popularité est énorme. Cela vous plaît ou vous auriez préféré demeurer dans l’anonymat?

Je dois être franc: c’est agréable. A Zurich surtout, ma popularité était incroyable. Lorsque les gens me croisaient dans la rue, ils me disaient simplement: «Guten Tag Herr Prêtre!» Je trouvais cela magnifique, d’une belle élégance. Par ces quelques mots, ils me manifestaient le fait qu’ils m’avaient reconnu, sans chercher à m’importuner. 

Et le côté séduisant, vous assumez?

J’aurais été élu Suisse de l’année, paraît-il, par le vote des femmes. C’est possible, mais pas à cause de mon physique – je vous rassure – mais bel et bien à cause de mon travail! Quand vous opérez un enfant du cœur – dans notre symbolique, vous sauvez sa vie – alors vous touchez toutes les mères. Et pour elles, il n’y a pas exploit plus éclatant. Alors oui, je suis certainement leur héros, mais en tout cas pas un sex-symbol!

© Migros Magazine – Viviane Menétrey
Photos: Niels Ackermann - Rezo / Keystone / Istockphoto

Auteure: Viviane Menétrey

Photographe: Niels Ackermann / Rezo

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