5 septembre 2019

À la rescousse de la biodiversité

Le castor revient de loin. Complètement éradiqué en Suisse, le rongeur a réussi, depuis sa réintroduction en 1956, à recoloniser le territoire helvète. Aujourd’hui, une multitude d’espèces végétales et animales profitent de sa présence. Et on l’inclut de plus en plus dans les projets visant à rendre à nos cours d’eau leur état naturel.

Christof Angst
Christof Angst reconnaît les traces de deux larges ­incisives appartenant à un castor adulte sur une branche de saule.
Temps de lecture 7 minutes

La dégaine est décontractée, mais le verbe engagé. «Un cours d’eau sans castors n’est pas un cours d’eau», assène en guise d’introduction Christof Angst, 49 ans, responsable depuis 2006 du Service Conseil Castor pour la Suisse sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Ce matin-là, la fine pluie d’été qui tombe sur le Marzili, la populaire piscine fluviale de Berne, a fait fuir pratiquement tous les baigneurs. C’est là que le biologiste bernois a choisi de nous donner rendez-vous pour commencer notre virée sur les traces du rongeur aux dents orangées. Fort de son statut d’espèce protégée en Suisse, le mammifère s’est en effet beaucoup rapproché des hommes et ne craint plus d’habiter à leurs côtés. Genève, Lausanne, Sion, Soleure, Aarau, Frauenfeld, Saint-Gall, Berne… il n’existe pas une seule ville qui n’accueille pas l’animal.

Les castors ne craignent plus de vivre dans les villes. (Photo: Getty Images)

Castor des villes

C’est ainsi qu’en 2012 un couple de castors s’est installé pour la première fois sur les bords de l’Aar, juste en dessous du Palais fédéral. «Aujourd’hui, la famille s’est agrandie à six individus. Leur territoire s’étend sur trois kilomètres en amont du barrage de Schwellenmätteli», explique Christof Angst tout en marchant en direction du «Bueberseeli», un bassin de natation alimenté par un canal conduisant directement dans l’Aar. «Les castors aiment les eaux calmes et c’est pour cette raison qu’ils avaient construit une hutte sous les pilotis du pont en bois encerclant ce plan d’eau délaissé pendant des années pour cause d’insalubrité. Mais, en 2016, les projets de rénovation ont contraint la ville à déplacer cet habitat. La commune m’a alors confié le projet de creuser, en remplacement, un terrier artificiel dans la berge, à une centaine de mètres de distance l’un de l’autre. Mais je suis sûr que les castors reviendront au ‹Bueberseeli›. Ce sont des anarchistes!» (Rires)

Et comment se passe la cohabitation avec les usagers de la piscine? «Je reçois régulièrement des mails de gens ravis d’avoir nagé un soir d’été dans l’Aar avec un castor. La population s’accommode très bien de la présence du rongeur et ne voit pas la nécessité de prendre des mesures de prévention», indique le spécialiste. 

Conflits de voisinage

Les conflits existent cependant, mais ils restent bien mineurs par rapport à ceux engendrés par les grands prédateurs – ours, loups et lynx – dans les Alpes. «En ville, lorsque les castors coupent un arbre dans un jardin, les propriétaires réagissent de manière émotionnelle. De même les agriculteurs à la campagne, lorsqu’un barrage de castors inonde un champ. Mais ce genre de dégâts est dédommagé par la Confédération», rappelle Christof Angst. Il arrive aussi, mais extrêmement rarement, que des nageurs se fassent mordre, comme à Schaffhouse il y a deux ans et cet été à Nidau, près de Bienne. «Ces incidents n’étaient pas des attaques – les blessures qui n’étaient pas profondes le prouvent – mais seulement des avertissements: les baigneurs n'avaient pas gardé la distance de confort dont tout animal sauvage a besoin.» 

Des castors avaient construit une hutte sous les pilotis du pont en bois encerclant le «Bueberseeli», un plan d’eau délaissé pendant des années pour cause d’insalubrité.

Plus grave est en revanche le problème des dégâts aux infrastructures. Dans ces cas-là, pas de remboursement de la Confédération. Et Christof Angst de désigner la rive d’en face. «Sur le Dalmaziquai, les castors ont creusé un terrier dans la berge jusque sous le chemin pédestre, qui s’est alors effondré. Ce genre d’incidents se répète. Et impossible de les arrêter: ils font ça depuis quinze millions d’années, c’est leur programme.»

Castors des champs

Voilà pour les points négatifs. Mais Christof Angst est avant tout là pour nous démontrer les bienfaits du castor à la biodiversité. In situ. Nous nous dirigeons vers le parking du Marzili et montons dans la voiture du biologiste. Direction le Belpau, une zone alluviale protégée située sur la commune de Belp, paradis de l’infatigable bâtisseur de barrages. «Un des gros défauts de nos cours d’eau est leur lit rectifié et le plus souvent trop étroit. Il manque ainsi d’importants habitats pour un grand nombre d’espèces. C’est pourquoi la Confédération veut revitaliser 4000 kilomètres de cours d’eau dans les quatre-vingts ans à venir. Pourquoi dans ce cas-là ne pas laisser faire le castor? Il rendrait aux rivières leur état naturel mieux que l’homme. Et gratuitement en plus!», commente le spécialiste sur le chemin de ce «Biberland» – étonnamment peu connu des habitants de la capitale – que nous rejoignons un quart d’heure plus tard.

Dans le Belpau, un barrage des castors atteignant les 23 mètres. En Amérique du Nord, les barrages peuvent atteindre les 800 mètres!

Nous parquons devant l’entrée de ce qui était autrefois un marais drainé pour l’agriculture, dans lequel des cours d’eau prolongent l’Aar. Prévoyant, le biologiste bernois sort du coffre des paires de bottes, que nous enfilons. Nous n’avons pas besoin de marcher très loin pour croiser un barrage de castors: il se trouve dans le bois qui longe la route par laquelle nous sommes arrivés. La petite construction détourne une rivière qui s’en va inonder la forêt alentour. «Dans ce plan d’eau ainsi créé poussent de nouvelles espèces de plantes, et c’est toute la végétation qui change. Les castors remanient totalement le paysage!», s’enthousiasme Christof Angst tout en pénétrant dans la forêt. Et à quoi servent ces barrages à nos petits ingénieurs aquatiques? «Ils créent ainsi leur propre aquaculture: ils se nourrissent des plantes herbacées et ligneuses dans leur plan d’eau. Ils s’alimentent aussi de l’écorce des branches qu’ils coupent et de bourgeons d’arbres.»

Nous traversons un étang, parsemé de centaines de libellules bleutées et dont l’eau est si pure que l’on peut voir le fond. Un bout de bois rongé indique que notre animal est passé par là. Christof Angst se penche pour le ramasser. «C’est une branche de saule. On y voit les traces de deux larges incisives, celles d’un castor adulte et, à côté, celles plus fines de dents de castorins.» 

Le multiplicateur de biomasse

À mesure que nous nous enfonçons dans la forêt, la végétation devient plus dense et il nous faut écarter branches et ronces pour pouvoir avancer. À l’approche d’un deuxième barrage, le sol devient boueux, ce qui a tôt fait de ralentir nos pas. Cette construction-là est plus imposante que celle observée plus tôt: elle mesure 23 mètres et a été édifiée en deux mois. L’ouvrage des castors, en faisant monter la nappe phréatique, a créé un immense ­marais en amont du barrage. «Beaucoup d’espèces animales en profitent: les amphibiens, les libellules et les poissons viennent y pondre. Les branches d’arbres coupés dans l’eau représentent pour eux une bonne cachette. Les oiseaux, en ­particulier les martins-pêcheurs, viennent y pêcher», énumère Christof Angst. Selon lui, il est aussi prouvé que la biomasse est plus élevée dans les eaux avec castors que dans les eaux sans castors. Ça signifie qu’il y a plus d’individus de chaque espèce.

Les castors aiment lécher la résine des pins.

Nous rebroussons chemin, passons à côté d’un tronc de pin dénudé. «Les castors ont enlevé l’écorce et ont léché la résine liquide. L’arbre va mourir avec le temps, tomber et créer de la lumière. Mais il restera vivant, car de nombreuses différentes espèces vont y élire domicile: des insectes, des champignons, des oiseaux cavernicoles. Pour la nature, c’est primordial», poursuit Christof Angst. Nous retrouvons bientôt la route et la voiture laissée sur le parking. Sur le chemin du retour vers Berne, le biologiste plaide une dernière fois la cause de son protégé: «La majorité de nos cours d’eau sont malades (80% de nos cours d’eau présentent des déficits écologiques considérables, d’après le WWF, ndlr). Il faut agir avant que la nature ne meure et nous avec.» Et de regretter: «Si seulement les politiciens travaillaient à sauver l’environnement aussi vite que les castors…»

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