28 mai 2020

Athlètes sur la touche

Arrêt brutal des compétitions, chamboulement des plans d’entraînement, reconsidération des objectifs, révision à la baisse des budgets: la crise du coronavirus met à rude épreuve les sportifs d’élite suisses. Des champions témoignent.

Photos: Nicolas Righetti/Lundi13

Le coronavirus grippe tous les rouages de la société, y compris ceux du sport. Du jour au lendemain, les athlètes de pointe n’ont plus pu exercer leur métier: les entraînements ont été mis en berne deux mois durant – voire plus dans certaines disciplines – et les grandes compétitions nationales et internationales ont été soit reportées, soit purement et simplement annulées. Et quand elles reprendront, ce sera sans doute à huis clos comme le championnat de foot allemand.

Les sportifs d’élite vivent donc dans ­l’attente et l’incertitude. Quand ce n’est pas dans une certaine précarité. «Il n’y a pas ­péril en la demeure pour les nantis du sport. La crainte, c’est plutôt que certains athlètes – ceux qui sont déjà sur le fil du rasoir en temps normal – soient contraints de mettre fin prématurément à leur carrière à cause de cette pandémie», relève Philippe Rupp, président de Swiss Sport Managers et secrétaire général du Fonds du sport vaudois.

Comme dans le tennis par exemple, où l’on a vu Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic s’inquiéter du sort des gagne-petit: «Malheureusement, il y a un très grand nombre de joueurs dans le groupe entre la 250e et la 700e place qui ne sont pas soutenus par les fédérations ou qui n’ont pas de sponsors. L’ATP compte environ sept cents membres et nous devons essayer de prendre soin de tous. Ils sont la base du tennis et la base du sport professionnel.» Dans l’élan, ces rois du court ont créé un fonds de soutien pour venir en aide à leurs pairs en difficulté et éviter ainsi qu’ils ne doivent quitter le circuit avant l’heure pour raisons financières.

Les sports collectifs sont évidemment aussi fortement affectés par cette crise. Mais là, les joueurs touchent le chômage partiel au même titre que les autres salariés. Et les plus riches, à l’image des joueurs du Barça, peuvent même consentir à des réductions de salaire sans que cela égratigne leur train de vie de nababs. «Dans le foot comme dans d’autres sports collectifs, le risque est que des clubs fassent faillite avec à la clé un rétrécissement du marché de l’emploi et des conséquences négatives sur la formation de la ­relève», note Raffaele Poli, responsable de l’Observatoire du football au Centre international d’étude du sport à Neuchâtel.

Président de l’association Cookie, qui soutient de jeunes sportifs d’élite romands, Philippe Furrer ne se fait pas trop de souci pour le sport spectacle, le sport business: «Même s’il y a un peu d’écrémage, ce qui dans certains cas pourrait même s’avérer ­salutaire, il se relèvera. La nature a horreur du vide et je pense que la population, les fans continueront de vouloir consommer et vibrer pour leur équipe.» On l’a déjà constaté le 16 mai avec la reprise de la Bundesliga qui a attiré plus de 6 millions de téléspectateurs, permettant au passage à Sky Allemagne de battre des records d’audience.

Pour cet observateur éclairé, les athlètes les plus exposés restent évidemment ceux qui sont le moins sous le feu des projecteurs. «Ils sont déjà à la ramasse chaque année pour boucler un budget, pour nouer les deux bouts. Donc là, avec cette situation, ce sera encore plus compliqué pour eux que d’habitude.» Tout particulièrement en cette année olympique, où nombre de ces champions ont fait d’énormes sacrifices pour participer aux JO de Tokyo dans l’espoir, entre autres, de gagner en visibilité. «Le report des Jeux est un vrai coup dur pour ces sportifs-là!»

Nos trois experts craignent les conséquences de cette crise sur le long terme. Parce que les entreprises ne vont évidemment pas soutenir ad vitam aeternam les sportifs de pointe sans obtenir de contreparties. Surtout que nombre d’entre elles souffrent aussi des conséquences de cette pandémie et qu’elles n’hésiteront pas, le cas échéant, à couper dans leurs budgets communication et sponsoring. Non, il ne faudrait pas que cette situation dure trop longtemps…

Lea Sprunger, 30 ans, sprinteuse vaudoise, championne d’Europe 2018 du 400 m haies et championne d’Europe 2019 du 400 m en salle

«C’est une période super spéciale que l’on vit là et qui demande pas mal d’adaptation. J’essaie de prendre tout ça de manière positive, même si sportivement c’est très compliqué. Moi, normalement, je suis basée en Hollande, mais j’ai décidé de rentrer à la maison pendant la pandémie, et il n’y a pas moyen pour l’instant de retourner là-bas. Je suis donc privée de mon groupe d’entraînement et de mon entraîneur, et je me retrouve seule à m’entraîner.

Même sans grandes compétitions, cette saison n’est pas perdue. Je vais essayer de la mettre à profit pour tenter de nouvelles choses, pour prendre le temps de travailler mes points faibles. Mon but, c’est d’être en forme quand les grandes courses reprendront. Et ce qui me rassure, c’est que tous les athlètes rencontrent les mêmes difficultés, sont logés à la même enseigne.

Maintenant, il est clair que cette ­année amputée aura des conséquences financières. Pas de grands rendez-vous, donc pas de primes d’engagement ni de primes à la performance. Les championnats d’Europe par exemple, dont l’annulation m’a particulièrement affectée d’un point de vue sportif, auraient aussi pu être très intéressants financièrement. Il y a des répercussions pour moi et pour mon entraîneur, qui est aussi mon manager, puisqu’il touche un pourcentage de ce que je gagne. Après, j’ai la chance que mes sponsors, mes partenaires aient maintenu leurs engagements et continuent à me soutenir comme avant.

Mon principal objectif, ça reste les Jeux olympiques de Tokyo. Cette échéance m’aide à garder ma motivation. Qu’ils aient été repoussés d’une année ne change finalement pas grand-chose pour moi, puisque j’avais déjà annoncé que je mettrais un terme à ma carrière sportive en 2021. Ça sera ma dernière année et j’espère l’une des plus belles que je vais vivre…»

Bryan Balsiger, 22 ans, cavalier neuchâtelois, champion suisse élite 2018 et champion d’Europe jeunes cavaliers 2017

«Psychologiquement, ça a été assez difficile d’accepter que tous les concours équestres pour lesquels on s’était préparé allaient être annulés. Cela faisait des mois que je travaillais dans la perspective des grosses compétitions qui nous attendaient, à commencer par la finale de Coupe du monde qui aurait dû se dérouler à Las Vegas. Oui, au début, ça a été compliqué de se remotiver, mais très vite, j’ai trouvé le rythme qu’il fallait. Et avec le recul, on se rend compte qu’il y a des choses plus importantes dans la vie.

Comme j’ai la chance de bénéficier des installations de notre centre équestre familial à Corcelles (NE) et que mes chevaux de course sont les uniques locataires de l’écurie de propriétaires où ils sont logés, je peux continuer à m’entraîner comme avant. Par contre, avec les chevaux, on ne fait pas un travail très poussé comme on le ferait pendant une saison de concours, on les ménage un peu. Ce qui nous laisse davantage de temps pour préparer d’autres chevaux plus jeunes et moins expérimentés, et ça c’est quelque part un bénéfice de cette crise.

Par contre, côté revenus, c’est plus tendu. Étant donné que je gagne principalement ma vie en concours, je n’ai pas de gains, pire, je perds de l’argent. Parce que les frais habituels – boxes, nourriture des chevaux, salaires des personnes qui s’en occupent… – restent les mêmes. J’ai demandé des aides à la Confédération, mais je ne suis pas encore sûr de les recevoir. Heureusement que j’ai un petit peu de réserves, mais il ne faudrait pas que cette situation dure trop longtemps… J’essaie de ne pas trop y penser et de me focaliser sur la suite, même si on ne sait pas trop quand ni comment vont reprendre les grandes compétitions internationales.»

Thomas Castella, 26 ans, footballeur fribourgeois, gardien de but au Lausanne-Sport

«C’est comme si on nous avait mis en vacances, sauf que normalement, les vacances, c’est fait pour récupérer de six mois de compétition et d’efforts. Mais là on n’était qu’au début du 2e tour. Notre préparateur physique a envoyé à chaque joueur un programme de préparation qu’on pouvait réaliser avec son matériel à la maison, puisqu’on n’avait plus les installations habituelles à disposition. De mon côté, j’ai trouvé un terrain de sport avec des buts près de Fribourg et j’ai pu compter sur mes proches et mes amis qui se relayaient pour participer aux entraînements.

En plus des exercices spécifiques à l’entraînement des gardiens, j’ai profité de ce temps libre pour travailler des aspects dont je n’avais pas l’habitude, comme améliorer ma souplesse articulaire ou mon mauvais pied, le pied gauche.

On était en train de faire une saison parfaite, on avait quinze points d’avance, la promotion en Super League nous tendait les bras, j’étais sur une belle série – aucun but pris en 2020 – il y avait aussi la perspective d’un nouveau stade dès le mois de juin, et d’un coup, plus rien. Quand tu repenses à ça la journée, ça te donne un coup au moral.

Nous méritons de nous retrouver en Super League l’année prochaine, sportivement on voudrait donc absolument pouvoir jouer la fin de la saison. Mais qu’on rejoue ou pas, la saveur du titre ne sera pas la même que d’habitude. La perspective de jouer à huis clos n’est pas ce qu’il y a de plus motivant. C’est grâce au public que l’on a du plaisir et des émotions. J’ai aussi trouvé dur psychologiquement ce contraste entre des beaux jours ensoleillés où tout semblait normal et la réalité de la situation. Le sport, avec les concerts, est peut-être l’activité qui sera à long terme la plus affectée.

Financièrement, nous avons le chômage partiel, c’est une chance si on compare avec les sports individuels où les revenus sont liés aux compétitions et aux victoires.»

Fanny Smith, 28 ans, skieuse vaudoise, championne de skicross, médaillée de bronze aux JO 2018 de PyeongChang

«Cette crise a mis brutalement fin à ma saison de skicross. J’avais encore la possibilité de me battre pour remporter le classement général de la Coupe du monde. La dernière épreuve devait se dérouler le 14 mars
et j’ai appris le jour précédent – un vendredi 13, mais je ne suis toujours pas superstitieuse (rires) – qu’elle était annulée. Oui, j’aurais bien voulu pouvoir défendre mon titre.

Au final, comme je reste dans le top 3 mondial, je suis quand même très contente de ma saison. Après, dans le sport de compétition, on le sait très bien: terminer première ou deuxième, ce n’est pas pareil. Sportivement bien sûr, mais également financièrement. Surtout dans une discipline comme la mienne où l’on ne gagne pas des mille et des cents!

Cette crise a un impact sur toute ma planification. D’autant qu’on ne sait pas quand on va pouvoir reskier. C’est la première fois en douze ans que je vis dans cette incertitude et que je dois avancer ma préparation spécifique. Le plus difficile, je pense, ce sera de rester stimulée et de gérer la motivation tout au long de cette période. Alors, j’essaie de prendre les choses positivement…

Jusqu’à présent, mon temps, je l’ai pas mal partagé entre mes entraînements sur ma terrasse pour me maintenir en forme et ma grand-maman. Elle a 90 ans et n’est pratiquement plus sortie de chez elle depuis mars. Du coup, je me suis beaucoup occupée d’elle. Ce confinement a d’ailleurs eu des effets sur sa santé: son souffle a diminué et elle a perdu un peu de musculature. Alors, avec Philippe Clément, l’un de mes entraîneurs physiques, on a élaboré un programme pour qu’elle reste active et travaille sa mobilité. Programme que j’ai posté sur les réseaux sociaux pour que les autres personnes âgées puissent aussi en bénéficier.»

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