18 juillet 2019

Aigues-Vertes, une réelle utopie

Ce n’est pas parce qu’on est différent qu’on ne peut pas vivre comme tout le monde. Telle pourrait être la devise d'un village du canton de Genève. Sa spécificité: ses habitants ont tous une déficience intellectuelle.

Dans l'une des 18 maisons, les habitants se retrouvent souvent dans les pièces communes.

C’est là, à un jet de pierre de la zone urbaine genevoise, qu’apparaît le village d’Aigues-Vertes. Il est 10 h lorsque nous débarquons
dans ce hameau confidentiel. Le long du chemin goudronné, quelques personnes se baladent, alors que sur la terrasse du tea-room, on boit rituellement son café. L’atmosphère est paisible, le décor alterne maisons bigarrées et nature luxuriante. En apparence, Aigues-Vertes est un village comme les autres, mais en réalité, il est en bien des aspects singulier: ses habitants ont tous une déficience intellectuelle. Mais ici on ne fait pas de différence, on les appelle simplement les villageois et les compagnons. Ils sont 137 adultes à résider dans cet espace géré par la fondation Aigues-Vertes et dix-neuf compagnons à venir travailler à la journée. Créée il y a bientôt soixante ans, à l’initiative de parents d’enfants en situation de handicap, cette structure est unique dans le canton de Genève. Avec sa superficie de près de 22 hectares, l’institution, reconnue d’utilité publique, fonctionne comme un vrai village. On y trouve tout ou presque: une boutique, une épicerie, un restaurant, des ateliers artisanaux, une exploitation agricole, des espaces sportifs et même une mairie. Et pour cause, ici on prône avant tout l’inclusion et la participation sociale.

Les villageois prennent part à la collectivité, travaillent, développent leurs compétences grâce au soutien de deux cents professionnels dédiés à l’accompagnement. Mickael Lebon est l’un d’eux. Nous le rencontrons dans le fameux tea-room. À ses côtés, deux villageoises – Andréa, 24 ans,
et Nathalie, 55 ans – se chargent du service. Et lorsqu’on leur demande ce qu’elles préfèrent dans leur travail, elles répondent en chœur: «Le contact avec les clients.» Avant d’arriver à Aigues-Vertes, Nathalie con e avoir travaillé vingt-cinq ans dans une usine de montage à La Chaux-de-Fonds. «C’était un peu ennuyeux, mais maintenant, je suis heureuse ici, j’aime la campagne et je me suis fait des amies», lance-t-elle.

«Chacun travaille à son rythme et possède ses propres objectifs en fonction de ses capacités.»

Dans la pièce attenante au café, ça sent bon le pain chaud. Nous sommes dans la boulangerie où une douzaine de personnes préparent les viennoiseries et pâtisseries qui garniront les étalages comme les paniers de livraison. «Nous avons onze clients avec qui nous travaillons à Genève», explique Mickael Lebon, le maître socioprofessionnel. Mais ici, on n’est pas dans le rendement: «Chacun travaille à son rythme et possède ses propres objectifs en fonction de ses capacités.» Arnold, 36 ans, blouse blanche et chapeau de boulanger impeccables, est l’un des plus anciens compagnons d’Aigues-Vertes. Cela fait dix-neuf ans qu’il y travaille. Avec son regard vif et son sourire à toute épreuve, il nous met tout de suite à l’aise. «J’ai terminé ma formation d’aide boulanger il y a trois ans», annonce-t-il avant de nous détailler toutes les étapes de fabrication des petits pains au chocolat. «Je suis er de montrer ma combativité», s’exclame-t-il. À ses côtés, se trouve Amir, à Aigues-Vertes depuis six mois. «Avant j’étais aux EPI (ndlr Établissements Publics pour l’Intégration) à Genève, un lieu où l’on mélange les gens en situation de handicap et les chômeurs, je ne m’y sentais pas bien. Ici, je suis à 1000% heureux. J’ai moins d’angoisse et j’ai même arrêté les médicaments contre la dépression.» Sensible aux questions politiques, Amir enchaîne: «J’aimerais qu’on monte à Berne pour dire aux gens que la trisomie, ça existe! Et qu’il ne faut pas en avoir peur.»

La trisomie n’est pas le seul handicap qui touche les villageois d’Aigues- Vertes. «Les personnes qui sont admises ici ont d’autres déficiences intellectuelles comme des troubles du spectre autistique, explique Caroline Lièvre, l’assistante de direction de la fondation. «Certains ont aussi vécu un AVC qui leur a laissé des séquelles.» Pour entrer dans la grande famille d’Aigues-Vertes, il faut s’armer de patience. «Nous avons une grosse liste d’attente et, puisque les gens passent généralement leur vie ici, on entre chez nous surtout lorsque quelqu’un décède.» D’ailleurs, il suffit de faire un tour dans le village pour se rendre compte qu’à Aigues-Vertes, tous les âges sont représentés, de 18 à 93 ans.

À quelques encablures de la boulangerie, se trouve le bâtiment où se joue, le concert annuel de musique classique donné par l’académie de Seiji Ozawa. Nous nous faufilons dans la salle du rez-de-chaussée pour assister à cette prestigieuse représentation. Sur scène, violons et violoncelles se répondent sous le regard curieux d’une soixantaine de spectateurs. À midi, le concert est ni. Les villageois rejoignent déjà leurs appartements pour une pause repas et une sieste qui durera jusqu’à 14 h. Certains ont même leurs quartiers aux deux derniers étages de l’immeuble fraîchement inauguré où nous nous trouvons désormais. «Cet espace est consacré aux seniors, pointe Caroline Lièvre. C’est d’ailleurs le seul lieu semi-hospitalier du village avec des infirmières présentes en permanence. Ailleurs, rien n’est médicalisé ou presque.»

«Ce que l’on recherche, c’est le bien-être plutôt que la productivité»

Il faut dire qu’à Aigues-Vertes l’accent est avant tout mis sur ce que l’on nomme «le projet de vie». Chaque année, les villageois établissent un bilan et xent des objectifs qui collent à leurs aspirations. «Le but est que tous puissent développer leurs compétences aussi bien relationnelles que professionnelles», poursuit-elle. Les résidents choisissent donc leurs formations dans un large catalogue qui va des cours de langues aux enseignements pratiques, en passant par les cours d’activité physique. Guillaume Le Grand que nous rencontrons après la pause déjeuner, est justement l’un des deux professeurs de sport que compte le village. Ici, tout le monde le connaît. Cela fait onze ans qu’il y dispense un enseignement adapté à chaque profil.

«Nous offrons un large choix de cours avec quinze disciplines, explique-t-il. Ça va de l’escalade au ski du fond, en passant par la natation, le foot ou encore le tir à l’arc.» Et pas moins de 80% des villageois font une activité physique. Le secret? «Notre enseignement est avant tout basé sur le plaisir», poursuit Guillaume Le Grand. Le sport a aussi une dimension intégrative puisque des cours sont donnés dans des espaces à l’extérieur du village. Certains se sont même intégrés dans des clubs de sport de la région. C’est notamment le cas d’Arnold que nous avions rencontré à la boulangerie. «C’est un bon joueur de basket, complète Guillaume Le Grand. Nous avons réussi à mettre en place un projet a n qu’il puisse notamment donner des cours aux enfants du club Bernex Basket, et ça se passe très bien.» Les villageois ont également pris part à différentes compétitions comme les jeux nationaux organisés par Spécial Olympics. «Cela permet de faire prendre conscience à la population qu’une déficience intellectuelle ne signifie pas qu’on ne peut pas avoir une vie.», explique le maître socio-professionnel. Et à Aigues-Vertes, cette vie est bien remplie.

En quittant la salle de sport, nous faisons un tour à travers les différents lieux où travaillent les villageois. De 8 h à midi et de 14 h à 17 h, nous pouvons les trouver à la ferme – s’occupant des chevaux ou encore des cochons – ou juste à côté, arrosant les plantes, cultivant les légumes ou un peu plus loin encore, dans les ateliers artisanaux, taillant le bois et façonnant la céramique. Dans l’un des superbes bâtiments historiques, près de la boutique qui commercialise les produits créés par les villageois, nous rencontrons Walter. Minutieux, il est occupé à faire de la poterie. En face de lui, l’un de ses collègues pétrit et joue avec l’argile. «Toutes les personnes qui participent à cet atelier n’ont pas les mêmes objectifs, rappelle Diana Restrepo, maîtresse socioprofessionnelle. Certains malaxent la matière, d’autres réalisent des tasses ou des photophores que nous commercialisons. Ce que l’on recherche, c’est le bien-être plutôt que la productivité.»

À l’étage, c’est le fil que l’on utilise. Aujourd’hui à l’atelier de tissage, cinq villageoises conçoivent pulls, serviettes et tapis. Certaines comme Léa sont assises face à un impressionnant métier à tisser où s’entrelacent des fils diaprés, d’autres tricotent des étoles en laine. Partout une bonne ambiance règne. Le village d’Aigues- Vertes est résolument chaleureux et accueillant, au point que l’on poursuivrait bien cette journée en leur compagnie sur la terrasse du bar d’été par exemple où, dès 17 h, villageois et compagnons se retrouvent pour boire un verre. Et les visiteurs y sont toujours les bienvenus.

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