8 juin 2017

Arrêtons d'en faire trop!

Les injonctions à manger et vivre plus sainement et raisonnablement se multiplient, mais la résistance s’organise. Le romancier allemand Tommy Jaud par exemple publie un faux guide de développement personnel qui ridiculise les vrais.

Tommy Jaud se décrit comme une victime quotidienne de la société et des médias.
Tommy Jaud se décrit comme une victime quotidienne de la société et des médias.

Sean Brummel est Américain. Californien même. Et ennemi impitoyable des guides de développement personnel, ces livres qui vous prennent par la main avec des recettes de bonheur toutes faites. Qui vous disent quoi manger, comment organiser votre vie, stimuler votre carrière, à quoi occuper vos week-ends. Ce qu’il faut faire – du sport, essayer la cuisine végétarienne – et surtout ce qu’il ne faut pas faire: boire, fumer, traîner devant la télé.

Sean Brummel n’existe pas. Sauf dans un livre écrit par Tommy Jaud, romancier et scénariste allemand à succès qui a créé cette figure d’un anti-gourou dans une parodie intitulée Rien à battre! qui se veut «le contrepied exact» des guides moralisateurs américains. Sean démontre par exemple que le sport fait grossir, il dit: «Regardez Diego Maradona». Et si on lui rétorque qu’il s’agit là d’un cas exceptionnel, il répondra que «pour les gens normaux, c’est encore pire».

Mauvaise foi? Tommy Jaud prend des exemples dans la vraie vie, chez lui à Cologne (D). «Je suis des cours de gym, et je me suis rendu compte que ceux qui les donnaient étaient plus gros que moi, je me suis alors demandé si faire de l’exercice ne serait pas quelque chose de surévalué.» L’impression se confirme dans le bar où il a ses habitudes.

Là les gens sont plus minces que ceux dans le gymnase.

Du coup la tentation est grande de se demander s’il ne serait pas possible de «prouver que rester assis devant la télé vous fait davantage maigrir que la pratique d’un sport».

Une discussion avec des spécialistes d’une «célèbre haute école de sport», toujours à Cologne, confirme les soupçons: «Vous faites de la gym, du fitness, du vélo en salle, vous brûlez 200 calories, mais après, au déjeuner, vous mangez deux fois plus parce que vous avez fait du sport.»

En plus, le sport peut s’avérer diablement addictif. Pour le démontrer, Sean Brummel fera passer des tests calqués sur ceux de l’addiction à l’alcool, «mais en remplaçant le mot alcool par le mot sport». Ce qui donne, par exemple des questions du genre: «Annulez-vous des rendez-vous avec des gens parce que vous avez envie de faire du sport? Avez-vous des habits de sport toujours prêts pour le cas où l’envie vous prendrait?»

Tommy Jaud reconnaît n’être lui-même ni un ascète ni un je-m’en-foutiste. «Je suis entre deux, je suis une victime quotidienne de la société et des médias. J’ai écrit ce livre déconseillant de faire du sport avec au poignet un de ces bracelets connectés qui comptent les pas effectués et les calories…»

Sean Brummel soutient, entre autres, que la consommation modérée d’alcool serait une escroquerie puisque impossible à définir scientifiquement. Tommy Jaud répète, lui, qu’il n’est pas Sean Brummel. Tout en s’étonnant que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) «décrète que la dose maximale, c’est 30 g d’alcool par jour. Qu’est-ce que c’est que cette règle qui ne tient pas compte de votre état de santé, de votre poids, etc. L’OMS ferait mieux de ne rien dire, ce serait plus approprié, car cela ne sert qu’à effrayer les gens, à les empêcher d’apprécier leur vie.»

Tommy Jaud raconte aussi ne pas prendre «tout cela très au sérieux», tout en répliquant systématiquement à ce qu’il considère comme des «déclarations de guerre».

«Un ami qui vit dans un endroit très fréquenté par les étudiants à Cologne s’est plaint récemment qu’il y ait tellement de criminalité et de déprédations commises par les étudiants et toujours à cause de l’alcool. Je lui ai répondu avec un argument de Sean Brummel: «Sais-tu que 70% de tous les crimes sont commis par des gens sobres?»

La tactique du salami à l’œuvre

Si le livre de Tommy Jaud s’apparente à une joyeuse farce, ce qui l’a motivé semble un peu moins drôle: «J’ai l’ai écrit parce que je ressentais que la vie quotidienne devenait de plus en plus étroite, que la tactique du salami était à l’œuvre:

tranche après tranche, on nous enlève un peu notre liberté.

Et de prendre l’exemple de l’interdiction de la fumée «dans les transports publics, puis les bars, pour en arriver, comme en Californie, à une distance de sécurité de 50 yards (environ 45 mètres, ndlr) depuis l’entrée du bar: on voit donc plein de gens qui fument dans des allées sombres, comme des toxicomanes». Avec, de l’autre côté, des gens qui «dépensent beaucoup d’argent pour surveiller leur santé, entretenir leur forme. Ont-ils l’air plus heureux?» La réponse pour Tommy Jaud semble d’autant plus évidente que «le bonheur signifierait la fin de l’industrie du fitness».

N’empêche, le succès des livres de développement personnel, les vrais, ne se dément pas. Tommy Jaud a son explication: «Je peux imaginer que cela vient d’une perte de règles et de la disparition de la religion. Les gens cherchent à être guidés, et cela prend plusieurs formes: les choses que vous devez accomplir avant d’avoir 50 ans, ou les choses que vous pouvez faire avant 10 heures du matin, ou encore les choses que vous devez avoir vues avant de mourir...»

Sean Brummel, cela n’étonnera personne, n’est pas non plus un grand fan des prescriptions écologiques trop contraignantes. Les compensations carbone des voyages en avion le feraient même ricaner. «Il dirait que c’est comme de ch… dans le lac et de s’enfuir à bicyclette. Le plus logique, c’est quand même de ne pas ch… dans le lac.»

Evidemment, Sean Brummel et le politiquement correct, ça fait deux. A condition qu’on s’accorde sur cette notion volatile. «Pour moi, explique Tommy Jaud, c’est le fait que ce que l’on peut dire, même entre amis, se restreint de plus en plus. Sean Brummel, lui, prétend pouvoir insulter tout le monde de la même manière, sans distinction de religion ou de couleur de peau, les Noirs comme les femmes obèses ou les Suédois minces.»

Politiquement, Tommy Jaud aime se définir comme un «libéral de l’aile gauche-droite». Avec un seul mot d’ordre, annulant tous les autres: «Ne dites pas aux gens ce qu’ils doivent faire. Si chacun menait sa vie comme il l’entend, est-ce que le monde serait pire? Moi je suis sûr que ce serait un endroit bien plus agréable.»

A lire: «Rien à battre!», Tommy Jaud, 2017, Ed. Favre. Disponible sur www.exlibris.ch

Et vous, qu’en dites-vous?

Petite prise de température dans un parc lausannois.

Sylvain, 33 ans: «Chacun doit pouvoir manger ce qu’il veut»
Sylvain, 33 ans: «Chacun doit pouvoir manger ce qu’il veut»

Que pensez-vous de toutes ces injonctions à mener une vie saine et raisonnable?

Je suis quelqu’un de très épicurien, donc ça ne m’intéresse pas. Je ne dis pas qu’il faut se laisser aller, mais au final l’issue est la même pour tout le monde. Alors autant profiter!

Etes-vous d’accord avec Sean Brummel quand il dit: «La nourriture saine, ça isole et ça déglingue»?

C’est vrai et c’est dommage. Mais j’ai aussi le sentiment qu’il y a un clivage entre carnivores et véganes, par exemple. Et ça ne devrait pas être le cas, chacun mange ce qu’il veut.

Et lorsqu’il dit: «L’art de la procrastination consiste à savoir renoncer au dernier moment à faire un truc sans intérêt»?

La procrastination se divise généralement pour moi comme suit: 20% est liée à une angoisse d’affronter la réalité et les 80% restants me donnent l’illusion de voler du temps. Du coup, ça me déculpabilise, car j’ai la sensation de m’octroyer davantage de petits moments.

«Plus on travaille dur, plus on a besoin d’argent pour oublier son travail.» Vous approuvez?

Je pense que c’est valable pour les gens qui travaillent beaucoup et détestent ce qu’ils font. Je suis pein­tre et j’ai la chance de vivre de ma passion. Alors je ne roule pas sur l’or, mais c’est un choix que j’ai fait et je suis très heureux comme ça.

«Ranger est contre nature, aucun oiseau ne reconstruit son nid.» Vous êtes d’accord?

Je suis un peu désordonné, mais ça me fait beaucoup de bien de faire des gros rangements de temps en temps. Ça me donne la sensation d’y voir plus clair et de pouvoir mieux avancer.

Sophie, 30 ans: «Il y a une vraie pression pour paraître beau et en bonne santé»
Sophie, 30 ans: «Il y a une vraie pression pour paraître beau et en bonne santé»

Que pensez-vous de toutes ces injonctions à mener une vie saine et raisonnable?

Les réseaux sociaux y sont pour beaucoup, car ils imposent une dictature de l’image. Notre génération s’y met en scène et il y a une vraie pression pour paraître beau et en bonne santé. J’ai malheureusement la sensation qu’on la subit tous, sans pouvoir y faire grand-chose.

Etes-vous d’accord avec Sean Brummel quand il dit: «La nourriture saine, ça isole et ça déglingue»?

Bien sûr. Quand on mène une vie très saine, on s’isole forcément. On va moins au restaurant, on refuse des verres entres amis, car on se dit que cela risque de nuire à notre régime. C’est dommage, car il n’y a plus aucune spontanéité.

Et lorsqu’il dit: «L’art de la procrastination consiste à savoir renoncer au dernier moment à faire un truc sans intérêt»?

Je suis la reine de la procrastination! Mais je me rends compte que je repousse les choses qui me sont imposées par mon environnement externe et qui n’ont, au final, pas grand intérêt à mes yeux.

«Plus on travaille dur, plus on a besoin d’argent pour oublier son travail.» Vous approuvez?

En ce qui me concerne, j’adore mon travail, donc je ne me sens pas concernée. Mais c’est important de trouver un bon équilibre entre job et vie privée.

«Ranger est contre nature, aucun oiseau ne reconstruit son nid.» Vous êtes d’accord?

C’est important de ranger, sans pour autant aller dans les extrêmes. Il faut trouver un juste milieu.

Ernest, 78 ans:  «On se moque des gens sains»
Ernest, 78 ans: «On se moque des gens sains»

Que pensez-vous de toutes ces injonctions à mener une vie saine et raisonnable?

C’est formidable. J’ai eu un AVC il y a deux ans et je m’en suis sorti sans aucune séquelle. J’ai eu de la chance et je fais très attention à ce que je mange: beaucoup de fruits et légumes.

Etes-vous d’accord avec Sean Brummel lorsqu’il dit: «La nourriture saine, ça isole et ça déglingue»?

Tout à fait. On se moque beaucoup des gens sains je trouve. Mes copains me traitent de lapin parce que je mange des carottes!

Et lorsqu’il dit: «L’art de la procrastination consiste à savoir renoncer au dernier moment à faire un truc sans intérêt»?

Je suis à la retraite, donc je ne me mets aucune pression. Je me concentre sur l’essentiel et oublie le reste.

Etes-vous d’accord avec cette affirmation: «Plus on travaille dur, plus on a besoin d’argent pour oublier son travail»?

Malheureusement, il y a beaucoup trop de gens qui travaillent dur et ne gagnent pas suffisamment pour se payer des loisirs.

Et avec celle-ci: «Ranger est contre nature, aucun oiseau ne reconstruit son nid»?

Tout est toujours bien rangé à la maison, car ça m’aide à retrouver mes affaires rapidement.

Paola, 42 ans: «C’est bien aussi de se forcer parfois»
Paola, 42 ans: «C’est bien aussi de se forcer parfois»

Que pensez-vous de toutes ces injonctions à mener une vie saine et raisonnable?

Pour moi, ce n’est pas une obligation. Au contraire, j’ai toujours été très sportive et je fais très attention à mon alimentation. Pas pour correspondre à certains canons de beauté, mais pour me sentir bien dans ma peau avant tout.

Etes-vous d’accord avec Sean Brummel quand il dit:

«La nourriture saine, ça isole et ça déglingue»?

Et lorsqu’il dit: «L’art de la procrastination consiste à savoir renoncer au dernier moment à faire un truc sans intérêt»?

C’est vrai. Je me dis souvent que ce ne sont pas des choses importantes, que je suis trop fatiguée, etc. Mais c’est bien aussi de se forcer parfois.

Etes-vous d’accord avec cette affirmation: «Plus on travaille dur, plus on a besoin d’argent pour oublier son travail»?

Je ne suis pas d’accord. Personnellement, travailler est essentiel à mon bien-être. Après, j’ai la chance d’être passionnée par ce que je fais.

Et avec celle-ci: «Ranger est contre nature, aucun oiseau ne reconstruit son nid»?

Alors là Sean, je pense qu’on ne va pas s’entendre! L’ordre est très important pour moi, je suis plutôt du genre maniaque.

Paroles d'expert

Pour Fabrice Midal, les gens d’aujourd’hui s’imposent trop de pression et ne savent plus s’écouter.
Pour Fabrice Midal, les gens d’aujourd’hui s’imposent trop de pression et ne savent plus s’écouter.

Fabrice Midal: «Arrêtons de vouloir être parfaits, acceptons d’être humains»

Le philosophe français Fabrice Midal plaide pour un retour à la passion plutôt qu’à un idéal de pseudo-zénitude.

Pourquoi ce livre, pourquoi cette injonction: «Foutez-vous la paix»?

Parce que nous n’en pouvons plus! Pour la première fois dans l’histoire, nous ne pouvons plus contrôler le contenu de nos journées: la multiplicité des échanges virtuels, des réseaux sociaux, des rythmes de vie nous empêche de répondre à toutes les exigences qui nous écrasent. Mais nous ne l’avons pas compris. Nous voulons tout le temps faire mieux, plus vite, être plus performants. Cela ne peut que nous apporter une profonde frustration. Nous voulons tous trop bien faire! Nous ne savons plus nous écouter.

Les nouvelles maladies comme le burn-out, le déficit de l’attention, la fatigue chronique en témoignent. Nous en faisons trop!

Se foutre la paix, n’est-ce pas refuser d’assumer ses actes?

C’est au contraire agir pour de bon. Non plus subir la pression, en étant dans une complète passivité, une sorte d’automate en activité. C’est revenir à ce que nous voulons vraiment.

Vous parlez d’une obsession de la perfection vis-à-vis de nous-mêmes. Sommes-nous donc nos propres bourreaux?

Absolument! Nous oublions d’aller acheter du café et le matin, en ouvrant le placard, nous nous engueulons. Quel idiot je suis! Si nous étions avec un copain en vacances, on lui dirait: «Ne t’en fais pas, ce n’est pas grave!» Pourquoi sommes-nous si brutaux avec nous? Arrêtons de vouloir être parfaits, acceptons d’être humains! Au lieu de nous en vouloir, je propose de nous en réjouir.

Et comment se sortir de cette peur permanente de l’échec?

En acceptant que, pour réussir, il faille échouer. Nous agissons comme cet enfant qui, essayant d’apprendre à marcher, tomberait et dirait: «Puisque je suis tombé, je ne veux plus essayer. Je reste désormais et pour toujours assis!» En réalité, échouer c’est apprendre à faire autrement, pouvoir inventer de nouvelles approches. Une chance!

Nous nous méprenons, dites-vous, sur la vraie sagesse, vue en Occident comme la maîtrise, voire la disparition de nos passions. N’est-ce pas un idéal séduisant? N’est-ce pas celui du bouddhisme?

C’est affreux d’être sans passion! Moi je conseille à tout le monde de trouver au contraire ce qui l’enflamme, le rend plus vivant, le pousse à aller de l’avant, à se dépasser. Cet idéal de sagesse, de sérénité me semble une imposture. On n’y arrive pas, on est tous pris par des émotions fortes, des déceptions, et au lieu de faire la paix avec ce que nous sommes, nous nous torturons au nom de cet idéal, qui nous culpabilise. D'ailleurs, les vrais sages, que l’on pense à Gandhi ou Mandela, étaient plein d’un courage, d’un enthousiasme étonnants. Ils se sont mis en colère. Ils ont bousculé les choses. Foutez-vous la paix et retrouvez la passion qui vous habite.

Au lieu d’être zen, il faudrait devenir plus vivant?

Oui! Car vouloir être zen et calme, c’est au fond vouloir être autre que ce que nous sommes. C’est un acte de grande violence en réalité. Nous voudrions détruire ce qui en nous ne nous plaît pas. Il faut au contraire faire la paix avec. Si j’ai un problème, ce n’est pas en le fuyant que cela va aller mieux, c’est en le rencontrant. Si nous voulons sortir d’une pièce, il nous faut commencer par y entrer. C’est tout simple.

A lire: «Foutez-vous la paix! et commencez à vivre», Fabrice Midal, 2017, Ed. Flammarion, en vente sur exlibris.ch.

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