14 février 2018

Roger Mayou: «La dignité humaine est encore et toujours menacée»

Directeur du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Roger Mayou constate que la manière de faire de l'humanitaire a changé. Pour ses 30 ans, l'institution lance une application mobile.

Roger Mayou
Avec son application «We’re all human», Robert Mayou souhaite s'adresser aux jeunes. (Photo: Fred Merz)

Roger Mayou, qu’est-ce qui a changé en trois décennies dans la manière de parler d’humanitaire au public?

Tout. À commencer par la collection de notre musée. Lors de l’ouverture, en 1988, il n’y avait aucun objet, et aujourd’hui, nous en possédons plus de 27 000. Il y a bien sûr la manière de parler de l’humanitaire, mais surtout la façon dont on l’aborde. En trente ans, le monde a changé et l’humanitaire aussi: le budget du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a par exemple été multiplié par cinq et ce ne sont plus uniquement des Suisses qui œuvrent en tant que délégués, mais désormais aussi des autochtones formés sur place. Enfin, la muséologie s’est vue profondément repensée et l’on ne vient plus dans un musée pour regarder, mais pour être acteur. C’est ce que nous proposons depuis 2013 dans notre nouvelle exposition permanente organisée en trois parties – la défense de la dignité humaine, la reconstruction du lien familial et la limitation des risques naturels –, imaginée par trois architectes, où les gens peuvent toucher des fac-similés et s’impliquer grâce au jeu interactif.

Comment fait-on pour ne pas tomber dans le misérabilisme avec un musée qui rend compte des malheurs du monde et qui est, par conséquent, axé sur l’émotion?

Cette question nous a occupés durant tout le travail de préparation, car recourir à l’émotion dans un musée comme le nôtre est quelque chose de facile. Une de nos consultantes nous a d’ailleurs mis en garde avec cette phrase très belle: «L’émotion, c’est comme l’eau. Un peu, il en faut, lorsqu’il y en a trop, on se noie.» Nous avons donc décidé de séparer la réflexion de l’émotion. Les visiteurs alternent ainsi entre des moments d’information, comme lorsqu’ils découvrent Henry Dunant assis à sa table ou prennent connaissance des événements qui ont précédé la naissance de la Croix-Rouge, et des étapes où l’émotion domine, comme dans la salle des témoins où des victimes de génocides ou de torture témoignent dans un écran grandeur nature en face d’eux.

➜ Lire l'édito de Steve Gaspoz: L'humanité se déshumanise

Mettre les êtres humains face à face pour évoquer les horreurs de l’histoire est-il essentiel pour la compréhension d’un conflit?

C’était l’intention. De dire qu’ici on ne voit pas les gens comme on les voit lors de reportages à la télévision, mais en tant qu’êtres humains. De rappeler que nous sommes tous égaux. Lors de l’exposition, les visiteurs sont vraiment dans un rapport physique et c’est le premier choc auquel ils sont confrontés lorsqu’ils entrent, puisqu’ils se retrouvent face aux témoins de l’histoire.

Avec votre application «We’re all human» («tous humains», ndlr), vous avez fait le choix d’être «contemporains, donc numériques, internationaux et participatifs». Un discours pour la jeune génération qui ne risque pas de laisser de côté les autres?

Nous avons voulu nous adresser aux jeunes, car sur 2,3 millions de visiteurs en trente ans, la moitié a moins de 20 ans. Nous leur avons dit lors de notre lancement: «C’est à vous de reprendre le flambeau.» Quand nous avons cherché une valeur constante durant ces trente années, la défense de la dignité humaine en toutes circonstances s’est naturellement imposée. Il nous semblait important de profiter des trente ans du musée pour délivrer le message suivant: «La dignité humaine a besoin de nous et de vous, alors créons symboliquement cette chaîne.»

➜ Cliquer pour en savoir plus sur l’app «We are all human» disponible sur l’App Store et sur Google Play

La dignité humaine est plus que jamais mise à mal aujourd’hui…

Je n’ai pas envie de dire plus que jamais, en revanche, elle l’est encore et toujours et c’est ce qui est difficile à comprendre, car au fond, les choses devraient aller mieux, mais en fait, il n’en est rien. Il y a bien sûr des moments de répit, mais si l’on pense aux affaires de harcèlement actuelles dans nos sociétés contemporaines, on se rend compte que même là où l’on pourrait s’attendre à du respect, nous sommes toujours dans l’abus de pouvoir. Nous devons être vigilants partout et tout le temps, car la dignité humaine est encore et toujours menacée.

Faire appel à la jeune génération n’est-ce pas un aveu d’échec? Celui de reconnaître que l’idéalisme est avant tout lié à la jeunesse et qu’en vieillissant, on n’a plus envie de sauver le monde?

J’espère que ces valeurs concernent éminemment la jeunesse, mais l’idée n’est pas de leur dire: «À vous de vous débrouiller seuls avec cela.» Ce que nous voulons, c’est les rendre attentifs. C’est un devoir de la collectivité et le devoir de notre musée.

Quel est le rôle d’un musée comme le vôtre dans la problématique migratoire?

D’abord d’apporter des faits. Notre prochaine exposition temporaire s’intitule «Exil» (elle débutera le 14 mars 2018, ndlr) et l’idée est de montrer au travers de photos réalisées par l’agence Magnum que c’est un phénomène qui s’étire dans le temps, qui est long et présent partout. Mais aussi de rappeler que les mouvements migratoires Sud-Nord sont une infime proportion des mouvements migratoires actuels et que la majorité d’entre eux sont en fait cantonnés à l’hémisphère Sud. Et que la migration a toujours existé.

Diriger un tel musée, cela change un homme?

Bien sûr. Je suis devenu beaucoup plus attentif aux autres, à ce qui se passe dans le monde en matière de dignité et de vulnérabilité. J’ai appris que l’on peut très bien vivre une vie de famille et transmettre des valeurs.

Tout le monde a droit à son bonheur individuel dans son petit cercle, mais le bonheur doit aussi être altruiste, partagé, et ce, surtout pour des gens qui ont notre chance.

Roger Mayou

Arrive-t-on à rester optimiste lorsqu’on parle des malheurs du monde?

Je veux le rester, mais je constate que, malheureusement, les inégalités de notre monde ne sont pas en train de se réduire, au contraire. Cependant, je vois aussi des gens s’engager au quotidien. On dit des jeunes d’aujourd’hui qu’ils sont toujours le portable à la main et qu’ils ne s’intéressent à rien. Ceux que je vois au musée ont peut-être un smartphone à la main, mais sont très engagés et beaucoup plus conscients de géopolitique que ne l’était ma génération à leur âge.

Vous appelez à un engagement citoyen, mais n’est-il pas dérisoire?

Au contraire, il est indispensable. À des niveaux très basiques, on peut faire changer des choses. On le voit avec Henry Dunant qui a créé la Croix-Rouge sur un coup de cœur, après avoir vu les ravages de la bataille de Solferino. Bien sûr, c’était une autre époque, mais il était un homme seul accompagné de quelques femmes sur un champ de bataille. Il a eu cette idée et l’intelligence de la rendre durable par des traités. Les exemples de personnes qui n’acceptent pas l’inacceptable et qui décident de s’engager ne manquent pas et beaucoup de grandes ONG se sont développées grâce à elles.

➜ A lire aussi: Loger un réfugié chez soi?

Vous qui venez du monde de l’art, qu’est-ce que votre formation vous a apporté dans la gestion d’un tel musée?

Mon mémoire en histoire de l’art portait sur le body art et, dans une certaine mesure, j’étais préparé intellectuellement à voir ce que j’ai vu au travers de mes voyages humanitaires, car l’art contemporain est profondément ancré dans la réalité. À mon arrivée en 1998, je suis parti au Rwanda. C’était quatre ans après le génocide, mais j’étais prêt à vivre ce genre de choses, même si ce que j’ai vu et entendu m’a profondément bouleversé. J’ai rencontré de nombreux enfants à la recherche de leur famille et j’ai assisté à la réunion d’une petite-fille et de sa grand-mère. J’avais les larmes qui coulaient, mais surtout, j’ai constaté que les délégués qui m’accompagnaient étaient dans le même état. Ils ont dit: «Rassure-toi, on pleure à chaque fois.» C’est un moment très fort, où on voit concrètement pourquoi on travaille.

Qu’est-ce qui vous révolte encore?

Ce qui continue à me mettre dans une tristesse infinie en même temps qu’une grande colère, c’est la souffrance des enfants. L’une des images qui m’a profondément marqué, comme tout le monde, c’est celle du petit Aylan, ce garçon syrien de 3 ans mort échoué sur la plage de Bodrum au sud de la Turquie en 2015. Si on travaille avec les jeunes, c’est aussi parce qu’il n’est pas encore trop tard pour leur faire prendre conscience des inégalités du monde.

Pour Roger Mayou, tout a changé en trente ans dans la manière de parler d'humanitaire au public. (Photo: Fred Merz)

➜ Lien vers le site du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge à Genève

Roger Mayou appelle à un engagement citoyen. (Photo: Fred Merz)

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