8 mai 2018

Quand l’histoire devient un jeu

Peut-on sérieusement apprendre l'histoire en jouant à un jeu vidéo? Deux enseignants se penchent sur le cas du dernier opus d'«Assassin’s Creed» qui prend pied en Basse-Égypte et qui se pique de précision historique.

pyramides de Gizeh
Les pyramides de Gizeh ont été rapprochées d’Alexandrie. (Photos: Ubisoft)
Temps de lecture 5 minutes

Réflexes, orientation dans l’espace, esprit de déduction et d’initiative: pratiqué avec modération, le jeu vidéo grand public ne serait donc pas si mauvais pour la santé. Et voici maintenant que ce qui est devenu la plus puissante industrie de divertissement se pique de nous cultiver, même à travers une grosse production d’aventure.

Produit depuis 2007 par le géant canadien Ubisoft Montréal, la licence Assassin’s Creed est l’une des plus prolifiques de l’histoire vidéoludique avec plus de 100 millions de ventes.

Dès le début, outre un gameplay (expérience de jeu) innovant, la singularité de la franchise réside dans l’exploration particulièrement immersive de lieux et périodes historiques donnés. Il y a eu Jérusalem du temps de la troisième croisade, Florence à la Renaissance ou encore plusieurs régions d’Amérique du Nord au moment de la Guerre d’indépendance. En octobre 2017, avec Assassin’s Creed Origins , nous remontons aux prémices de cette guilde d’assassins luttant à travers les âges contre la tyrannie, en pleine Égypte antique. «Plus précisément en Basse-Égypte pendant le règne de Jules César », expliquent à l’Université de Lausanne (Unil) Giuseppina Lenzo et Matthieu Pellet, respectivement égyptologue et docteur en histoire des religions. Ces deux enseignants se sont interrogés sur les possibilités offertes par ce type de média dans l’enseignement ou la découverte d’un moment de l’histoire. D’autant qu’Origins s’est vu récemment doublé du «Discovery Tour», une extension où l’infiltration et les inouïes capacités de franchissement du héros laissaient la place à plus de 70 capsules de quelques minutes «utilisant la modélisation des espaces à disposition comme outil pédagogique», avec une visée encyclopédique plutôt que ludique.

La reconstitution du temple de Ptah à Memphis.

Cela fonctionne-t-il? Oui et non, répondent les deux chercheurs. «En soi, il faut relever les paysages et le bâti magnifiquement rendus», relève Giuseppina Lenzo qui, contrairement à son collègue, s’avoue totalement néophyte en jeu vidéo. «Esthétiquement, c’est très beau. Et plutôt fidèle à ce à quoi devait ressembler le pays à l’époque.» Avec Matthieu Pellet, elle ne doute pas que cela puisse susciter la curiosité envers la période antique, voire servir d’excellente introduction pour aller plus loin dans sa découverte. «Un peu comme les bons décors d’un film ou d’une bande dessinée. Ils ont visiblement fait appel à des historiens pour se documenter au mieux, ce qui est également vrai pour les autres titres de la série. Quand on se rappelle le nombre de joueurs potentiellement touchés, on ne peut que s’en réjouir.»

Esthétiquement, c’est très beau. Et plutôt fidèle à ce à quoi devait ressembler le pays à l'époque

Giuseppina Lenzo

Rapprochements et réorientations

Pourtant, premier petit bémol, si les lieux recréés correspondent à ce qui existait vraiment, ils ont été rapprochés ou réorientés pour rendre les vues d’ensemble plus spectaculaires lorsque le héros grimpe en hauteur pour s’orienter, comme ici en haut du fameux phare d’Alexandrie. «Ainsi, par exemple, dans la réalité, les pyramides ne peuvent pas être vues depuis la ville.»

L’entrée du temple d’Horus à Edfou.

Des clichés de cinéma balayés

Bref, à y regarder de plus près avec un œil plus spécialisé, de nombreuses imprécisions apparaissent. «Elles ne gênent pas trop dans le cadre d’un jeu dont le but est avant tout de divertir puisque l’ensemble est convaincant, tempère Matthieu Pellet. Par contre, dans «Discovery Tour», qui se veut plus scientifique, c’est moins convaincant.» L’œil de l’égyptologue se montre donc logiquement encore plus critique dans ce cas: «Ubisoft avait beaucoup de matériel à disposition, mais ils n’ont pas forcément opéré les bons choix. Ainsi, les intérieurs de deux temples sont particulièrement détaillés dans le jeu. Pour le «Discovery Tour», le studio a hélas choisi celui dont la division des espaces s’avère plus aléatoire.» Autre exemple, celui de la capsule consacrée à l’écriture. Elle parle évidemment des fameux hiéroglyphes, mais ajoute que seule cette écriture existait à l’époque en Basse-Égypte alors qu’en fait elle co-existait avec deux autres. «Très anciens, les hiéroglyphes, écriture figurative, servaient en effet toujours sur les supports en pierre. Mais une écriture simplifiée, dite hiératique, était largement utilisée sur les papyrus, alors que l’écriture dite démotique, elle-même simplification de la précédente, faisait son apparition.»

Nous voyons cela comme une invitation convaincante à la curiosité plutôt que comme le moyen d’acquérir une vraie connaissance

Giuseppina Lenzo et Matthieu Pellet

Pour les deux enseignants de l’Unil, Ubisoft a plutôt bien documenté l’Égypte antique (contrairement à ce qui s’était passé pour le cinquième opus, dit Unity, se déroulant pendant la Révolution française ), tout en prenant quelques libertés assumées pour des raisons de gameplay et d’intérêt de l’intrigue. C’est le cas de villes ou de régions avec des concentrations de métiers différentes, ce qui ne correspond pas à la réalité historique mais aide le joueur dans sa progression.

«Nous voyons cela comme une invitation convaincante à la curiosité plutôt que comme le moyen d’acquérir une vraie connaissance. En s’adressant à autant de joueurs, c’est déjà très bien.» Une excellente introduction, donc, d’autant que les concepteurs battent en brèche certaines idées reçues véhiculées par le cinéma comme celle d’une Égypte uniformément jaune sable. Or, l’Égypte de Cléopâtre est un pays très verdoyant, aux villes et aux temples colorés. De même concernant la population: la langue égyptienne parlée par la foule ne donne pas des phrases très cohérentes. Cependant, les mots eux-mêmes sont bien issus de cette langue aujourd’hui morte. Et Ubisoft a aussi pris la peine de présenter une population très métissée, avec un héros noir, contrairement à beaucoup de films hollywoodiens aux acteurs blancs maquillés.

Une scène de la vie quotidienne dans les rues de Memphis.

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