2 février 2017

Seniors recherchent emploi

Ils ont parfois à peine plus de 50 ans et sont chômeurs de longue durée, désemparés devant un marché de l’emploi qui les ignore, bien que leur cas ne soit de loin pas isolé. Plusieurs organismes les aident à reprendre confiance.

Marlyse Schwab suit le cours de remotivation proposé par l’association Avantage.
Marlyse Schwab suit le cours de remotivation proposé par l’association Avantage.
Temps de lecture 11 minutes

Je me dirige vers une activité annexe chez moi, en indépendante. Parce que, à 59 ans et après vingt mois de chômage, j’ai perdu mes dernières illusions de redevenir salariée un jour.» Habitant près de Fribourg, Sandrine (prénom d’emprunt, ndlr) l’avoue elle-même: le Bed and Breakfast ouvert avec son mari reste sa meilleure option pour sortir d’une période de chômage commencée en mai 2015. Après avoir passé vingt-sept ans dans la même entreprise.

Son histoire est celle de tous ces quinquagénaires, voire à peine sexagénaires, qui voient leur monde professionnel s’écrouler autour d’eux sans crier gare. Au fil des ans, Sandrine a pourtant montré son attachement à son employeur, l’un des plus importants assureurs de Suisse, acceptant de déménager à Zurich, Lausanne ou Berne au fil des restructurations du service de comptabilité dans lequel elle travaillait.

«Lors du dernier écrémage à Berne, j’étais une nouvelle fois prête à aller du côté de la Limmat. Mais assez vite, j’ai compris que mon employeur préférait que je m’en aille. Ainsi, malgré la moitié de ma carrière en Suisse alémanique, je n’étais soudain plus suffisamment compréhensible pour mes collègues.

Il ne me manquait qu’une année pour avoir droit au premier échelon de retraite anticipée, mais il n’y a rien eu à faire.

Même la demande d’un mi-temps jusque-là a été refusée.»

Il a fallu rapidement déchanter

Avec son expérience et son énergie communicative, Sandrine, qui est également syndique d’une commune de 800 habitants et engagée dans de nombreuses associations locales, pensait retrouver un emploi rapidement. «Pas dans les banques ou les assurances qui représentent des territoires sinistrés, mais dans l’administration par exemple. Eh bien, pas du tout. Evidemment, on ne me dit jamais directement que c’est en raison de mon âge. On préfère me dire – quand on me répond! – que je n’ai pas tout à fait le profil ou que je suis trop qualifiée pour le poste. Même accepter de perdre une partie de mon niveau salarial ne sert à rien.»

Bien intégrés dans leur entreprise ou leur service, la large expérience et la grande disponibilité – il n’y a plus d’enfant à aller chercher à la crèche – des salariés de plus de 50 ans compensent largement une éventuelle baisse de tonus et quelques rides.

«Le problème de l’âge ne se pose que lorsque l’on perd son emploi.

Ce qui interpelle. Pourquoi leur est-il si difficile de réintégrer la vie active alors qu’aujourd’hui, à 60 ans, on a souvent la forme d’un quadragénaire de la précédente génération?»

Stéphane Der Stépanian, responsable de la Suisse romande chez Avantage
Stéphane Der Stépanian, responsable de la Suisse romande chez Avantage

Stéphane Der Stépanian a lui-même connu des hauts et des bas professionnels avant de prendre la responsabilité d’Avantage. Existant depuis 1994 à Zurich, cette structure a été créée en 2009 côté romand par Pro Senectute. Elle organise quelque 170 séminaires par an, dont près d’un tiers pour les quinquagénaires et sexagénaires en quête d’emploi.

Il ne s’agit pas d’un bilan de compétence traditionnel. Ni, comme à Fribourg avec Pro50+, d’un coaching individuel pour aider à la refonte d’un curriculum vitae. Mais plutôt de «six jours pour travailler l’attitude, qui correspond à 93% de la manière dont nous communiquons. Le message n’occupe que les 7% restants. Nous tentons d’induire chez les participants une meilleure confiance en soi. En revisitant leur carrière souvent bien remplie et leurs nombreux succès professionnels. Afin qu’ils se persuadent à nouveau d’être quelqu’un de bien, de compétent, en dépassant la révolte induite par leur situation et un licenciement habituellement vécus comme très brutaux.»

Une bataille de longue haleine

Dès 60 ans, les chômeurs ont en moyenne besoin de 331 jours pour retrouver un poste, même à temps partiel. Et ils ne sont que 9% à se remettre en selle au cours de la première année d’indemnités. «Un sur deux ne retrouvera jamais rien. Il faut rappeler que les statistiques du Seco ne tiennent compte que des personnes effectivement inscrites au chômage.» Soit 520 jours dès l’âge de 50 ans, et 120 jours de plus à partir de 61 ans.

Mais au fait, à partir de quand tombe-t-on dans cette redoutée catégorie des seniors sans emploi? «L’OCDE met la barre à 45 ans déjà, sourit Guillaume Anthoine. D’où notre nom», ajoute le directeur de Phare Seniors 45+, organisme d’aide soutenu par des fonds privés ainsi que par la Ville de Genève. En Suisse, on parle plutôt de 50 ans, ailleurs de 55. «Une chose est sûre, conclut Stéphane Der Stépanian, alors que le Seco parle de 42% de chômeurs de longue durée âgés de plus de 50 ans, il faudrait plutôt évoquer un chiffre proche de la moitié en incluant les personnes à l’aide sociale.»

Un marché du travail très contradictoire

Ce qui peut commencer à inquiéter, surtout si l’âge de la retraite et du droit à l’AVS est une nouvelle fois relevé. Beaucoup d’observateurs parlent ainsi d’un «tabou politique» consistant à minimiser ces deux tendances violemment contradictoires.

«On nous demande de travailler de plus en plus tard, mais le marché du travail nous rejette de plus en plus tôt,

tempête Marc. A 54 ans, j’ai eu trois vies professionnelles. Comme magasinier chez Bobst, où je formais des jeunes qui ensuite ont obtenu un CFC qui n’existait pas encore à mon époque. Puis comme responsable de la logistique d’un chantier naval et enfin comme maître socioprofessionnel. Trente-quatre ans de vie active très diversifiée qui semblent ne pas valoir tripette auprès de mon conseiller de placement, moitié moins âgé que moi, ni auprès de recruteurs également très jeunes.»

Selon Jérôme Cosandey aussi, un ancien employé d’UBS spécialiste de la prévoyance vieillesse chez Avenir Suisse, c’est une des raisons de la ségrégation des travailleurs âgés à l’embauche: si les patrons reconnaissent la plus-value qu’un senior peut apporter, les décisions d’embauche sont prises à un niveau inférieur par du personnel souvent jeune qui, naturellement, a tendance à privilégier sa classe d’âge.

Evidemment, la standardisation des tâches permettant un turn-over important, qui amène une moindre valorisation de l’expérience au profit d’un «jeunisme» attribuant toutes les qualités à un personnel âgé de moins de 40 ans. Lors de la dernière conférence nationale sur les travailleurs âgés (la prochaine a lieu le 15 février 2017 à Berne), le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann a insisté sur la nécessité de se former tout au long de la carrière.

«Il faudrait que la loi oblige un peu plus l’employeur à financer la formation continue,

précise Stéphane Der Stépanian. A l’heure actuelle, c’est encore trop souvent à l’employé de se débrouiller pratiquement et financièrement.»

Giambattista Scaglia intéresse souvent les entreprises jusqu’à ce qu’elles prennent connaissance de son âge.
Giambattista Scaglia intéresse souvent les entreprises jusqu’à ce qu’elles prennent connaissance de son âge.

Giambattista Scaglia: «Ce ne sont pas les offres d’emploi qui manquent»

Malgré ses dix-sept ans passés en Suisse, le tout juste sexagénaire Giambattista Scaglia n’a pas perdu cette charmante pointe d’accent transalpin. Pas plus que cette classe naturelle typiquement italienne. Après une longue période dans une société de marketing partie en faillite, il a travaillé en contrat extérieur pour Swisscom durant plusieurs années. «Je m’occupais du service clientèle au sein du département des PME. Je m’occupais également de la formation des apprentis», relève ce spécialiste en marketing et communication. Qui se rend compte, dès début 2016, que l’opérateur national fait le ménage et se sépare de nombre de contrats du même type que le sien. «Je travaillais le mieux possible, mais je n’étais pas le seul à sentir que ça n’allait pas bien.»

Juste avant l’été dernier, la perte de son emploi lui est annoncée. «Même si elle ne constituait pas vraiment une surprise, la nouvelle a été un grand choc. Amplifié par la conscience qu’à mon âge, retrouver du travail ne serait pas chose facile.» La première recommandation de son conseiller de l’Office de placement consiste d’ailleurs à enlever son âge de son curriculum vitae. «Avec mes compétences, les offres d’emploi ne manquent pas. Je pourrais répondre à une cinquantaine par mois, mais à cinq ans de la retraite, c’est évidemment compliqué.»

D’autant qu’avec le CV fourni, le responsable des ressources humaines qui détaille sa candidature ne tarde pas à l’appeler pour lui faire préciser son année de naissance.

Je me suis plusieurs fois retrouvé parmi les candidats que l’entreprise désirait rencontrer, mais à chaque fois que j’annonce que je viens d’avoir 60 ans, tout s’arrête.»

Giambattista Scaglia se dit prêt à beaucoup pour travailler encore une poignée d’années. «Mais tout de même pas à vendre de la viande par téléphone, moi qui suis végétarien», sourit-il avec la farouche volonté de demeurer positif.

François Nicolet (au volant) a retrouvé un emploi de livreur et magasinier dans l’entreprise WAB Technique à Marly (FR), après avoir été suivi par Alain Sauser (à dr.).
François Nicolet (au volant) a retrouvé un emploi de livreur et magasinier dans l’entreprise WAB Technique à Marly (FR), après avoir été suivi par Alain Sauser (à dr.).

Alain Sauser travaillait dans les ressources humaines. «Durant mes dernières années de travail, je m’occupais de la réinsertion des chômeurs.» Ce Fribourgeois constitue une précieuse recrue pour le programme Pro50+ (lien vers la vidéo de présentation de Pro50+)lancé en 2015 par Pro Senectute Fribourg et le Service cantonal de l’emploi. «Nous sommes pour l’heure huit mentors à disposition des offices régionaux de placement ayant cette mesure dans leur catalogue. Nous prenons en charge durant trois mois des seniors en recherche d’emploi.»

Aimant la précision et l’efficacité, Alain Sauser propose dix à douze entretiens individuels. «C’est le temps qu’il faut pour bien connaître la personne et son parcours, effectuer les corrections nécessaires dans son CV et ses lettres de motivation.» Ce qui représente parfois un gros travail, surtout auprès de seniors n’ayant jamais été sans emploi.

«Lorsque l’on est resté dans la même entreprise toute sa vie ou presque, c’est un choc terrible auquel on n’est pas du tout préparé.

L’âge est un handicap, mais je veux aussi croire qu’il constitue un avantage.

A 58 ans, un employé propose encore sept ans de bons et loyaux services. Or, quel patron peut être sûr qu’un jeune de 25 ans restera aussi longtemps chez lui?»

François Nicolet l’avoue sans peine: le coaching d’Alain Sauser a été pour beaucoup dans le décrochement d’un nouveau travail, alors qu’il fêtera ses 60 ans cette année. Son départ forcé en décembre 2015, il l’avait vu venir. Ambiance de moins en moins bonne, allusions du patron, le choc du premier licenciement de sa vie a été atténué par cette perception anticipée.

«Au vu de mon expérience, je pensais retrouver assez vite un emploi. Je suis en forme et le métier de technicien-paysagiste n’étant pas très pénible, l’âge ne constituait pour moi donc en rien un obstacle. Je me faisais beaucoup d’illusions…» Son conseiller de placement le dirige vers Pro50+ où il rencontre Alain Sauser. «Il m’a tout de suite mis en confiance. Nous avons simulé des entretiens d’embauche très réalistes que j’ai trouvé très utiles.»

S’il n’avait pas été indépendant pendant deux décennies au début de sa carrière, François Nicolet aurait pu craquer. «Les offices de placement, avec leurs montagnes de paperasse dont l’efficacité personnalisée et l’aspect humain sont réduits au minimum, sont vraiment déprimants.» Travaillant désormais dans le domaine du chauffage et de la ventilation, il évoque le bouche à oreille dans la région, «alors que j’avais postulé bien plus loin de mon domicile sans succès».

Il vit maintenant au jour le jour, faisant de son mieux pour être efficace et se disant que chaque mois en emploi est un mois de gagné.

Ce qui m’a le plus révolté, c’est que le secteur public ne semble pas très motivé non plus à engager des seniors. Difficile dès lors de critiquer l’économie privée…»

Marlyse Schwab suit le cours de remotivation proposé par l’association Avantage.
Marlyse Schwab suit le cours de remotivation proposé par l’association Avantage.

Marlyse Schwab n’a rien à cacher. D’autant plus que cette battante de 56 ans n’a rien eu à se reprocher lors de son licenciement. «Je travaillais depuis vingt ans dans l’administratif d’une société d’électroménager. On m’a proposé de prendre la gérance d’une nouvelle succursale et de m’occuper seule de la boutique. C’était un joli challenge, que j’ai accepté.»

L’endroit ouvre en novembre 2013. Mais malgré ses efforts et un investissement sans faille que son entreprise n’a d’ailleurs pas contredit, les affaires ne marchent pas très bien. «La concurrence d’internet, notamment, rend les choses très difficiles. Je passais parfois de longs moments à conseiller des clients qui me demandaient ensuite de m’aligner sur un prix trouvé sur la Toile. Ou qui ne donnaient simplement plus de nouvelles.»

La Vaudoise voit bien que les chiffres ne correspondent pas aux attentes. Mais elle ne s’attend tout de même pas, en mai dernier, à être convoquée par son responsable, qui lui indique qu’on va se séparer d’elle en deux temps. «J’ai été payée à 50% jusqu’en janvier de cette année. Dans l’intervalle, on ne m’a rien proposé, pas même un poste dans la région.»

Marlyse Schwab a écrit pas loin de deux cents lettres de demandes d’emploi. «Pour deux entretiens décrochés.» Malgré ses longues années de pratique, sa disponibilité et la «qualité de son dossier» – formule retrouvée sur tous les courriers qui le déclinent –, elle sent bien que son âge reste un obstacle difficilement franchissable.

On me dit que je coûte trop cher, alors qu’avec mon expérience je suis sûre d’être plus efficace et donc plus rentable que quelqu’un à qui il faut tout apprendre. Mais c’est comme si cela ne comptait pas.»

Statistiques: de plus en plus de chômeurs âgés

les chômeurs âgés de plus de 50 ans en Suisse
les chômeurs âgés de plus de 50 ans en Suisse
les chômeurs de longue durée par tranches d’âge en 2016
les chômeurs de longue durée par tranches d’âge en 2016
Taux d’activité selon l’âge
Taux d’activité selon l’âge

Sources: Seco, OFS (ESPA)

© Textes: Migros Magazine - Pierre Léderrey

Photographe: Mathieu Rod

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