25 octobre 2018

Sils-Maria, joyau de l’Engadine

Le village niché aux confins des Grisons, à un jet de pierre de l’Italie, est une destination idéale pour les amoureux de balades et de rêveries, à l’écart du monde. On y fait provision d’oxygène et de sérénité.

Le lac de Sils en automne
Le lac de Sils, surplombé par de majestueux sommets, a inspiré nombre de peintres et d’écrivains connus.

«Six mille pieds au-dessus de la mer, et bien au-dessus de toutes les choses humaines…», c’est ainsi que Nietzsche décrivait Sils-Maria, ce village confidentiel blotti dans le creux d’une vallée de l’Engadine. La seule mélodie de son nom, Sils-Maria, – entre notes germaniques et douceur italienne, laisse déjà songeur… Ce lieu perché à 1800 mètres d’altitude fascine.

Le pittoresque village de Sils-Maria est une douce invitation à se ressourcer.

Et pour cause: il est situé entre deux lacs d’un bleu mystérieux qui baignent une vaste forêt de mélèzes et entouré d’un torrent de montagne. Époustouflant. Rien d’étonnant donc si écrivains et peintres – dont Chagall, Proust ou encore Rilke – s’y sont rendus en pèlerins pour parfois lui consacrer toiles et poèmes. Mais pour profiter de ce paysage situé au sud-est de notre pays, au cœur des Alpes, il faut le mériter. Le voyage jusque-là est un petit périple pour tout visiteur qui, comme nous, arrive des rives lémaniques.

Au fond de la vallée

Il ne nous aura donc fallu pas moins de trois trains et d’un car postal pour arriver à destination, près de sept heures après notre départ. À bord du dernier transport – un bus bondé – qui nous amène de Saint-Moritz à Sils-Maria, un silence solennel règne. Tous les regards sont tournés vers les larges fenêtres d’où défile la nature flamboyante d’automne. Nous y apercevons les lacs glaciaires en enfilade de Saint-Moritz, Silvaplana et Sils. Leurs contours délicats semblent avoir été découpés avec des ciseaux à broder.

Quelques sportifs s’adonnent au kitesurf et à la voile, entraînés par un vent généreux. Le paysage semble se déployer à l’infini sur fond de ciel bleu. Après une quinzaine de minutes, nous voilà arrivés à Sils-Maria Post, le cœur du village. Il est 15 heures et le soleil est radieux. C’est là, pile en face de l’arrêt de bus, que se trouve notre résidence, l’hôtel Seraina. Il s’agit de l’un des établissements familiaux que compte ce village d’environ 650 habitants, où l’on parle toutes les langues, à commencer par le romanche, l’allemand et l’italien.

Ladina Kobler-Giovanoli, propriétaire de l’hôtel Seraina, a vécu toute sa vie à Sils-Maria.

À seulement quelques pas de l’hôtel se trouve l’une des plus célèbres maisons du coin: celle où a résidé Friedrich Nietzsche durant les derniers étés lucides de sa vie. Depuis, le lieu est devenu à la fois un musée consacré au philosophe et une résidence pour artistes et intellectuels.

La maison de Nietzsche

Après avoir déposé nos sacs dans notre chambre, nous nous y rendons. Le lieu n’ouvrant qu’à certaines périodes de l’année et à des heures précises, il ne faut donc pas trop traîner. Arrivés devant cette maison modeste aux volets bleu pâle, nous trouvons une petite inscription placée au-dessus de la porte d’entrée. Elle indique que c’est bien là qu’a résidé le philosophe de 1881 à 1888.

La maison où le philosophe Nietzsche a passé de nombreux étés a été transformée en musée.

Nous entrons. Un petit couloir exigu distribue quelques pièces où la décoration rustique semble être restée intacte au fil des ans. Ici, la bibliothèque où l’on découvre un buste sculpté de Nietzsche, quelques photographies de lui ou encore des ouvrages majeurs de l’écrivain. Là, à l’étage supérieur, quelques textes d’écrivains tels que Proust ou Thomas Mann ont été accrochés au mur.

Chacun de ces écrits est le témoin de leur passage dans le village. Mais le plus étonnant est sans nul doute la chambre de Nietzsche, sobre, minimaliste: un lit recouvert d’un drapé noir sur lequel gît une lourde sculpture immaculée, une table en bois ou encore une chaise à l’assise enfoncée, peut-être la trace des heures que Nietzsche a passées là, occupé à écrire une de ses œuvres majeures: Ainsi parlait Zarathoustra.

Selon les informations dispensées par le musée, le philosophe organisait ses journées selon un programme strict alternant le travail, les repas et cinq à sept heures d’exercice quotidien, avec de longues marches dans les environs, au cours desquelles ses carnets se remplissaient d’annotations. Ses marches l’emmenaient-elles autour du lac de Sils où nous irons dès demain? Sans doute, puisque la balade, très prisée des randonneurs, promet quelques merveilles.  

Randonnée sublime

Une bonne paire de chaussures aux pieds et une carte de la région entre les mains, nous entamons, comme prévu, notre boucle par la rive droite du lac, là où le soleil de 11 heures tape. Les sentiers de randonnée y sont nombreux, très bien entretenus et balisés. Nous optons pour un parcours de difficulté moyenne avec un dénivelé d’environ 350 mètres. Le départ se fait donc par une montée tout en douceur. Après seulement un quart d’heure, nous pouvons déjà apprécier la vue époustouflante qu’offre la région.

Des bancs placés à plusieurs lieux du parcours sont autant d’invitations à prendre une petite pause pour profiter du panorama, se vider la tête et se remplir les poumons d’oxygène. On y prend le goût de l’infini avant de poursuivre lentement notre route qui alterne montées et routes plates, sentiers de terre et de pierres. Partout les arbres flamboient au-dessus des alpages. Puis, à peu près à mi-chemin de notre balade sur la rive droite, nous arrivons à Grevasalvas, situé à 1941 mètres d’altitude. On y découvre perchées, quelques maisons traditionnelles en bois, couleur nougat.

Nous continuons notre chemin qui, petit à petit, redescend jusqu’au village de Maloja. Après trois heures de marche à travers la nature, nous nous baladons alors entre quelques chalets aux fenêtres si petites qu’on dirait presque des maisons de poupées. Le village semble endormi. Nous débarquons enfin au cœur de Maloja, là où quelques établissements offrent aux marcheurs l’occasion de se restaurer. C’est ici un lieu idéal pour peut-être goûter à quelques nourritures terrestres comme une soupe d’orge ou encore un strudel merveilleusement bien préparé.

Retour par l’autre rive

Après cette halte bien méritée, nous reprenons notre chemin, cette fois à travers la rive gauche du lac. Jamais nous ne perdons la compagnie des «mélèzes d’une si noire sérénité», comme le disait Proust. Nous passons devant le village solitaire d’Isola construit sur le cône d’alluvions d’une cascade de montagne. Le chemin, de ce côté de la rive, est moins ardu, plus plat. Il nous emmène à travers une forêt humide d’où filtre une lumière plus trouble. Nous voyons les nuages arriver depuis le fond de la vallée, du côté de Maloja. Ils masquent durant quelques instants le soleil qui ne devient plus qu’une sphère argentée.

La forêt, omniprésente aux alentours, est un paradis pour les randonneurs.

Le paysage a désormais quelque chose de plus mélancolique et le froid se fait ressentir. Il est bientôt 18 heures et notre boucle est bientôt bouclée. Nous revenons à Sils-Maria en longeant de plain-pied le bord du lac. Le silence s’épaissit sous les couvertures de mouton des carrioles qui passent dans le village. En surplomb du village, nous pouvons admirer le célèbre hôtel Waldhaus, construit sur le modèle d’un château fort, qui trône au-dessus de nous. La pénombre grandit dans ce lieu à l’écart du monde et dont il est si facile de s’éprendre. Alors que le lac de Sils s’efface derrière le décor du village, il appelle déjà au retour. C’est certain: nous reviendrons à Sils-Maria.

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