12 juin 2018

Simon Garfield: «Notre société vit à un rythme de plus en plus effréné»

À grand renfort d’anecdotes historiques et insolites, le journaliste et écrivain anglais Simon Garfield s’interroge sur notre obsession du temps et analyse comment nous en sommes devenus les esclaves.

Simon Garfield
Pour Simon Garfield, l’invention du chemin de fer a grandement modifié notre perception du temps. (Photos: Muir Vidler)
Temps de lecture 7 minutes

Simon Garfield, comment en êtes-vous venu à vous pencher sur cette éternelle thématique du temps?

Qui ne s’intéresse pas à cette thématique? Notre société vit à un rythme de plus en plus effréné. Quand j’étais enfant, il me semble que les journées s’écoulaient beaucoup plus lentement. Bien sûr, cette sensation est en partie due au fait qu’en vieillissant on se rend compte qu’on a de moins en moins de temps. Mais j’ai aussi l’impression qu’aujourd’hui nous sommes constamment dominés par ce temps qui s’accélère, où que nous soyons, quoi que nous fassions. De plus en plus, d’ailleurs, on nous vend des moyens de gagner du temps, qu’il s’agisse d’applications sur notre smartphone ou de modes de transport toujours plus rapides.

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Et parvenons-nous réellement à gagner du temps ou n’est-ce qu’une illusion?

Il est vrai que, grâce aux progrès de la médecine, notre durée de vie s’est allongée, notre santé s’est améliorée. Nous semblons être davantage maîtres de notre destin. Il existe également toutes sortes de gadgets pour nous aider à mieux gérer notre quotidien, mais finalement, que faisons-nous du temps que nous gagnons? J’aime particulièrement cette anecdote du pêcheur égyptien, à qui des touristes donnent des conseils pour attraper plus de poissons. Selon eux, il pourrait ainsi les vendre au marché, acheter du matériel plus sophistiqué avec ses gains, augmenter sa rentabilité, devenir un homme important et, finalement, prendre une retraite anticipée, dont il profiterait en pêchant au soleil. Ce à quoi il leur rétorque: «Un peu comme je fais aujourd’hui?»

Êtes-vous en train de dire que nous devrions prendre exemple sur ce pêcheur?

Une chose est sûre: cette histoire parle à beaucoup de gens. Et dans ce monde qui s’accélère, il va bien falloir un jour dire stop. Car être plus rapide ne veut pas nécessairement dire être meilleur. Et si nous continuons sur cette voie, même si je ne suis pas capable de prédire l’avenir, il me semble que nous allons perdre une bataille. D’ailleurs, l’attrait du public pour la slow-attitude, la méditation, le yoga, les retraites dans des lieux sans connexion internet, montre que nous en sommes conscients et que nous aspirons à une vie plus lente.

Dans ce monde qui s’accélère, il va bien falloir un jour dire stop

Simon Garfield

À force de vouloir maîtriser le temps, en sommes-nous devenus l’esclave?

Oui, dans une certaine mesure. D’ailleurs, il existe une image particulièrement marquante dans un film muet de 1923, intitulé Monte là-dessus!, montrant le héros, l’acteur Harold Lloyd , suspendu aux aiguilles de l’horloge d’un immeuble, les pieds dans le vide. Je trouve qu’elle symbolise à merveille notre façon de nous accrocher au temps qui passe.

Cette obsession pour le temps aurait commencé selon vous lors de la révolution industrielle…

Oui, et je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser. Même si les anciennes civilisations s’interrogeaient déjà sur le sens que l’on pouvait donner à sa vie en regard de sa courte durée, c’est l’avènement du chemin de fer et du travail en usine qui ont changé notre rapport au temps. Pendant des milliers d’années, l’homme était dépendant de la nature, de la course du soleil et des saisons, notamment dans le milieu de l’agriculture. Les progrès technologiques, comme la découverte de l’électricité, ont modifié notre façon de vivre, de gagner de l’argent, de faire progresser l’économie. Ils nous ont permis de travailler à n’importe quel moment de la journée et d’être payés à l’heure.

Et le chemin de fer, quel rôle a-t-il joué dans l’évolution de notre perception du temps?

Un rôle primordial, selon moi. Soudain, il était possible de parcourir la même distance qu’avant en deux ou trois fois moins de temps. Alors que les durées de voyages étaient jusqu’alors assez aléatoires, établir des horaires très précis est devenu indispensable. Et pour mettre en place ces horaires, il fallait que les horloges des lieux de départ et d’arrivée soient coordonnées, ce qui était loin d’être le cas à l’époque. Il y avait parfois plusieurs minutes d’écart entre Londres et Oxford, par exemple. Des ajustements majeurs ont donc dû être effectués, pas uniquement en Angleterre, mais aussi dans le reste du monde.

Pour étayer vos recherches, vous êtes même venu en Suisse vous essayer au montage d’une montre. Quel était le but de votre démarche?

Avant toute chose, je me disais que ça serait amusant! Durant l’atelier, je me sentais un peu comme un enfant jouant aux Lego. Mon expérience s’est d’ailleurs limitée à assembler les pièces dans le bon ordre. Mais observer ces maîtres horlogers à l’œuvre m’a enchanté: j’admire beaucoup leur savoir-faire. Même si aujourd’hui les montres ont quelque peu perdu leur symbolique de précision – il suffit de regarder votre smartphone ou votre ordinateur pour connaître l’heure exacte – et sont devenues avant tout un moyen d’afficher sa richesse, elles restent l’un des rares objets qu’on se transmet de génération en génération, avec cette idée un peu illusoire que l’on offre à sa descendance ce qu’on a de plus précieux: le temps.

Alors que les durées de voyages étaient assez aléatoires, établir des horaires très précis est devenu indispensable.

Simon Garfield

➜ A lire aussi: Dans la peau d'un apprenti horloger

Durant votre voyage dans notre pays, avez-vous été frappé par notre ponctualité ou s’agit-il pour vous d’un mythe?

Figurez-vous qu’à mon retour en Angleterre, j’ai été bloqué à l’aéroport de Zurich comme tous les avions en partance ce soir-là à cause d’une erreur informatique. J’ai dû dormir sur place et ne suis reparti que le lendemain. Je n’aurais pas pu rêver de meilleure anecdote à raconter dans mon livre, surtout en voyageant dans un pays réputé pour sa ponctualité! Cela dit, en termes d’exactitude, l’Allemagne pourrait tout à fait rivaliser avec la Suisse. D’ailleurs, le savoir-faire horloger est né là-bas au début de XVIe siècle. Ce n’est que plus tard qu’il s’est développé à Genève. Et c’est un philosophe-scientifique britannique, Robert Hooke, qui a amélioré le mécanisme de précision au XVIIe siècle. Je porte moi-même une montre anglaise. Bon, elle perd plusieurs secondes chaque jour et n’est donc pas un modèle d’exactitude, mais j’y tiens beaucoup!

Écrire ce livre vous a-t-il aidé à changer votre perception du temps?

Oui, vraiment. Aujourd’hui, j’aime l’idée d’avoir deux ou trois jours sans programme précis, durant lesquels je peux simplement ne rien faire. Avant j’aurais eu l’impression de perdre mon temps, mais à présent, ces moments me paraissent très précieux.

*À lire: «L’heure tourne! Comment le monde est devenu obsédé par le temps», Presses polytechniques et universitaires romandes. Disponible sur www.exlibris.ch

➜ A lire aussi: Galipettes: éloge de la lenteur

Pour étayer ses recherches, Simon Garfield est venu en Suisse s'essayer au montage d’une montre.

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Steve Gaspoz

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