5 avril 2018

Les Jeux sont loin d’être faits

À deux mois de la votation sur la candidature Sion 2026, le projet d'organisation des Jeux olympiques divise les Valaisans, partagés entre goût de l'aventure et crainte des dettes.

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D’un côté, le goût de l’aventure, l’envie de se montrer à la planète entière, l’espoir d’en retirer de colossales retombées. De l’autre, la méfiance, la crainte d’une nature dévastée et que le plus haut sommet du canton un jour prochain soit celui d’une montagne de dettes. Tel est l’enjeu de la votation du 10 juin prochain où les Valaisans devront se prononcer sur la candidature Sion 2026 aux Jeux olympiques d’hiver.

Illustration: Martin Haake

Lancée par Christian Constantin, la candidature, qui a fusionné avec un projet bernois, a vite accumulé les polémiques. Christian Constantin lui-même a été débarqué à la suite d’ébats pugilistiques au bord d’un terrain de foot. Le président du comité de candidature Jean-Philippe Rochat a suivi le même chemin, pris dans la nasse des Panama Papers. Ensuite, l’un des principaux cantons partenaires, Vaud, s’est senti étouffé par le gang des Valaisans. L’idée d’envoyer le multi-médaillé Pirmin Zurbriggen ranimer la flamme au sommet du Cervin paraissait brillante. Mais pourquoi dans un affreux tonneau de mazout en rupture complète avec la promesse de jeux placés sous le signe du développement durable?

Les politiciens entrent dans l’arène

Puis il y a eu ce coup de poignard venu des Grisons, une motion de la député socialiste Silva Semadeni au Conseil national réclamant un vote à l’échelle du pays, ce qui équivaudrait sans doute à enterrer la candidature. Aujourd’hui, un autre homme cristallise la vindicte des opposants, notamment des Verts valaisans: le conseiller d’État Frédéric Favre, par ailleurs vice-président du comité de candidature, accusé de passer l’essentiel de son temps de ministre dans la propagande des joutes olympiques.

On veut y croire

Tout cela fait beaucoup aux dépens de la candidature. Les jeux pourtant sont loin d’être faits. La machine étatique valaisanne tourne à plein régime, jusqu’à l’échelon communal, pour convaincre une population bien plus dubitative que lors de la candidature 2006. Les partisans veulent y croire. À l’image de la nouvelle porte-parole de la candidature, l’ex-star du petit écran Romaine Jean qui s’enthousiasme dans Le Matin Dimanche: «Le vent tourne... c’est une occasion de montrer qu’il n’y a pas que des combats de reines et de la raclette en Valais.» Qu’est-ce qu’elle a contre la raclette, Romaine?

Illustration: Martin Haake

Une fièvre olympique qui divise

Pour

Vincent Riesen, président de la Chambre valaisanne de commerce et de l’industrie.

Des Jeux durables?

«Je ne vois pas ce qu’il y a de plus durable que d’utiliser les infrastructures existantes. Au niveau des transports, le projet a été intelligemment construit, s’appuyant sur la ligne CFF qui trace un cercle autour de Sion, Viège, Kandersteg, Berne, Fribourg, Lausanne, Montreux, Aigle et Martigny. Les sites sont sur cet anneau ou dans des stations qui ont des capacités de transports publics. Je ne peux imaginer ailleurs des Jeux avec un meilleur bilan CO2 et un meilleur bilan environnemental en général. On nous objecte des canons à neige en grand nombre, mais jusqu’à preuve du contraire les canons à neige ne détruisent pas l’eau.»

Un outil de promotion sans égal?

«C’est l’occasion de rappeler au monde entier ce que veut dire le Swiss made: efficacité, propreté, innovation. C’est une opportunité unique de montrer à 2 milliards et demi de téléspectateurs ce qu’est la Suisse. De faire savoir que l’on a du savoir-faire. Pour un investissement tout à fait mesuré: 1 milliard, pour la Confédération, cela représente cinq jours de fonctionnement.»

Des jeux à taille humaine et responsables?

«Ce ne sera ni Sotchi ni PyeongChang. Le CIO est contraint de changer de philosophie, sinon il n’organisera plus jamais des Jeux dans des pays démocratiques, finira par être lâché par les sponsors, sans parler du poids de l’opinion publique internationale. Jusqu’ici le CIO pouvait dire, par exemple pour le biathlon, il faut 20 000 places pour les spectateurs. Aujourd’hui, si on lui dit que 500 suffisent, il s’en accommodera.»

Un pronostic?

«On vient de très loin. Au début, l’ambiance était mauvaise, avec beaucoup de nervosité, d’hystérie, de hargne, d’énergie négative, qui découlaient des erreurs de communication et du jeu des chaises musicales dans le comité de candidature. Depuis, on sent un changement de tendance, on est beaucoup mieux reçu quand on distribue des flyers, les gens ont envie d’y croire. Mais il faut leur donner de bons arguments.»

Contre

Marie-Thérèse Sangra, secrétaire du WWF Valais.

Des Jeux durables?

«Prétendre que l’on peut faire des Jeux olympiques durables, ce n’est pas crédible, vu le gigantisme de la manifestation. La taille des Jeux est surdimensionnée pour les environnements fragiles que sont les Alpes. Les vallées alpines sont relativement étroites, les capacités d’accueil pas suffisantes pour accueillir autant de monde en si peu de temps. Certes, on va utiliser les infrastructures existantes, mais il y aura des compléments, des aménagements sur une grande partie des sites. Par exemple à Crans Montana il faudra remettre de l’enneigement artificiel, à Thyon 2000 aussi. Il faudra faire des terrassements. Il y aura des critères et des exigences qui viendront des fédérations internationales qui vont demander des adaptations, d’élargir des pistes ou des aires d’arrivée pour la sécurité ou le confort des spectateurs. Dans des zones de montagne avec des paysages intacts, la question de l’équipement doit se faire de manière réfléchie et surtout pas à la mesure d’un événement unique et surdimensionné comme des Jeux Olympiques.»

Un outil de promotion sans égal?

«Aucune étude n’a jamais démontré, à part peut-être dans un délai extrêmement bref, qu’il y ait eu une recrudescence de tourisme grâce aux Jeux olympiques… En plus, en février, tout est occupé, on pourrait au contraire s’imaginer que les touristes habituels ne vont pas pouvoir venir, pour laisser la place à l’événement sportif. Comment va réagir cette clientèle fidèle? Se rendra-t-elle en Autriche?»

Des jeux à taille humaine et responsables?

«Comment croire à la volonté du CIO de faire des Jeux responsables lui qui a choisi pour 2022 Pékin, une zone où il ne neige jamais. C’est de la communication, et il n’y a rien de contraignant, ils veulent es jeux les plus beaux, les plus spectaculaire pour garantir leur rentrées télévisuelles. La première chose à faire aurait été de réduire de moitié la taille des Jeux. Si Sion est choisi , l’organisation va-t-elle renoncer si elle n’arrive pas à respecter ses engagements financiers ou environnementaux, par exemple en raison de nouvelles exigences du CIO ? Comment croire par exemple qu’on va renoncer à l’enneigement artificiel à Crans Montana où il n’y a pourtant pas d’eau?»

Un pronostic?

«Avec les scandales à répétition, le CIO subit une perte totale de crédibilité. S’y ajoute la déception valaisanne de la dernière candidature, et toujours les mêmes promesses, jamais tenues, de maîtrise des coûts: la population est un peu lassée et n’y croit plus. Malgré une déferlante médiatique de la part du comité d’organisation et un conseiller d’État qui passe les deux tiers de son temps à courir le canton pour vendre une candidature.»

Illustration: Martin Haake

«Il serait enfin temps que la Suisse invite le monde»

Hans Stöckli, conseiller aux États, ancien maire de Bienne, vice-président du comité de candidature

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette aventure compliquée?

C’est un projet international et ambitieux, des JO d’hiver conçus non pas selon la géographie, mais selon les disponibilités en infrastructures et en ressources. Si on le fait bien, nous pouvons créer une nouvelle génération de Jeux. Depuis 1948, date des derniers JO chez nous, il serait enfin temps que la Suisse invite le monde. On ne peut pas toujours critiquer ce qui se passe à Rio, à Sotchi ou en Chine. On ne peut pas toujours se laisser inviter chez les autres et soi-même ne jamais lancer d’invitation.

D’après les sondages, une majorité de Suisses est plutôt contre ces Jeux. Ne serait-ce pas logique de voter au niveau national?

Jusqu’ici, pour des projets de ce genre ( Expo.02, Euro 2008 ), jamais un vote fédéral n’a été demandé et il n’existe pas de nécessité juridique. Pour cette raison, un référendum n’a pas été intégré dans notre calendrier et il serait très compliqué de le tenir, puisque nous devons déposer notre candidature le 11 janvier 2019.

Cette image négative dans le peuple, est-ce la faute du CIO?

Ce qui est tout de même réjouissant, c’est que la majorité des jeunes sont pour et comprennent l’importance d’avoir de grands défis pour le futur. Il est clair que le gigantisme des dernières éditions ne nous aide pas beaucoup. Sauf que ce n’est plus ce que veut le CIO, qui a adopté en 2014 un agenda 2020, mettant l’accent sur des Jeux raisonnables et respectueux de l’environnement. Nous n’allons faire que peu d’investissements, nous allons utiliser plus que 90% des installations existantes. Et en Suisse, nous savons être prudents avec l’argent. Enfin, ces sondages négatifs ont été faits avant les derniers Jeux qui ont vu nos athlètes connaître des résultats réjouissants. Je reste très confiant.

Mais n’est-ce pas le CIO qui a la décision finale et qui pourra réclamer des installations supplémentaires, des agrandissements, qui feront exploser les coûts?

Le CIO a appris des difficultés qui se sont présentées dans les dernières compétitions. Il a changé sa manière de faire, basée désormais sur la collaboration. Nos responsables opérationnels sont en discussion avec les responsables du CIO pour voir comment le projet peut être amélioré.

S’il y a quand même des déficits, qui va les endosser?

Il faut distinguer trois budgets. Celui de la sécurité, qui est de la responsabilité de la Confédération et des cantons. Les calculs qui ont été faits se sont basés sur la situation actuelle, avec une majoration de 30%. Le deuxième paquet, ce sont les investissements, de l’ordre de 100 millions, surtout prévus en Valais. La responsabilité de ces investissements incombe aux investisseurs, c’est-à-dire surtout les communes, les cantons et les particuliers. Enfin, pour le budget de l’organisation elle-même, il est de 1,9 milliard de francs, avec des réserves de 215 millions prises en charge par la Confédération en cas de dépassement. Ce budget, qui est plus ou moins du même ordre que pour les jeux antérieurs, tient compte de 525 millions de rentrées du CIO, valeur 2017, une estimation prudente, au vu des rentrées des dernières éditions. Nous sommes d’autre part en train d’optimiser les budgets en collaboration avec le CIO et d’examiner la possibilité de s’assurer contre les risques liés aux installations provisoires. Si, après toutes ces mesures, il devait quand même résulter un déficit, il serait à la charge de la structure qui réalise les Jeux.

Autre point qui suscite la méfiance de la population: les atteintes portées à la nature par le gigantisme de la manifestation...

Nous n’attendons même pas 3000 athlètes avec 2000 accompagnants et environs 11 000 journalistes, répartis sur quinze jours dans toute la Suisse. Est-il ainsi justifié de parler de gigantisme? En revanche, si la Suisse avec Sion 2026 emporte les Jeux, nous aurons une visibilité mondiale durant près de huit ans et un héritage national pour toute une génération. 

Illustration: Martin Haake

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