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Anne Nivat: «La France ne se comprend plus elle-même»

Du printemps 2015 à l’été 2016, la reporter de guerre Anne Nivat s’est immergée dans six petites villes de l’Hexagone pour se mettre à l’écoute des angoisses et du mal-être de ses concitoyens. Pour détruire les stéréotypes véhiculés par des élites désormais honnies à force de sourde oreille.

----> Découvrez au bas de l'article la vidéo de la séance photos.

Vous avez écrit un livre tiré de votre expérience dans la France profonde. Pourquoi?

Cela va peut-être vous étonner, mais si je n’avais pas été reporter de guerre durant ces dix-sept dernières années, je n’aurais jamais pu faire cette enquête.

C’est la guerre qui m’a ramenée à la France.

La guerre, c’est sale, horrible. Ça casse. Du coup, le retour est une délivrance, un temps de repos. Or la dernière fois que je suis rentrée, il y a trois ans, ce n’était pas tout à fait comme d’habitude. J’ai senti des malaises, du déni sur pas mal de sujets. Alors que je revenais de terrains où le déni n’existe pas. Où chacun est dans la survie, la violence quotidienne et la brutalité du réel. Tout ce que je ne vois pas en France. Et puis, en janvier et novembre 2015, se produisent les attentats qui changent tout et qui font dire à François Hollande que «la France est en guerre.» J’ai voulu aller voir si elle l’était vraiment.

Et pour cela vous allez dans ce que l’on appelle non sans condescendance à Paris la France profonde...

La France compte 36 000 communes. Je ne voulais traiter ni du trio des grandes villes (Paris, Marseille, Lyon), ni des banlieues. Pendant un an et demi, logeant chez l’habitant comme en Afghanistan, en Irak ou en Tchétchénie, j’ai choisi six villes de moins de 50 000 habitants - à l’exception de l’une d’entre elles, Ajaccio, un peu plus grande - dans lesquelles habitent la majorité des Français. Et dont pourtant on ne parle jamais. Et j’y ai traité autant de thèmes: l’emploi (du côté des employés et des employeurs), l’identité, le sentiment d’insécurité, le malaise des 18-25 ans, le sentiment de déclassement. Chaque sujet étant parfaitement interchangeable, puisque j’ai rencontré les mêmes angoisses et les mêmes problèmes partout.

Anne Nivat a voulu voir si la France était en guerre, comme l'a prétendu François Hollande.
Alors, la France est-elle en guerre?

Bien sûr que non. Si on l’a vue de près, c’est même un propos indécent. En revanche, oui, nous avons été attaqués sur notre sol. Par des Français qui ont tué des compatriotes et qui se sont tués eux-mêmes. Et cela pose bien d’autres interrogations que l’Islam, dont on ne parle pas beaucoup. D’ailleurs le thème de la laïcité est hystérisé, utilisé politiquement. Il demande un travail pédagogique qui n’est pas fait. De même que la déradicalisation qui demande un vrai débat public largement inexistant. A la place,

on cultive les stéréotypes qui ne font que renforcer la peur de l’autre.

C’est aussi le but de ce livre: provoquer du débat en même temps que donner la parole à tous ceux qui ne l’ont jamais.

Mais quand même, le vote dit contestataire du premier tour de l’élection présidentielle n’est-il pas une confirmation d’un pays qui va mal?

D’abord, qui suis-je pour en juger? Par contre, je vois que par ce vote les gens ont exprimé ce qu’ils m’ont raconté dans le livre. Autant dire que ces résultats ne m’ont pas du tout étonnée. Il y a un grand mécontentement. Et il ne va pas disparaître comme par enchantement au lendemain du second tour, quel que soit le nouveau dirigeant du pays.

Anne Nivat a logé chez l'habitant durant son enquête en France, comme elle le fait en zones de guerre.
Vous parlez même de frustration...

Oui, parce que les gens qui ont voté Mélanchon, Le Pen ou Dupont-Aignan vont forcément se retrouver frustrés. Le vote FN est venu à moi pendant ces dix-huit mois d’enquête, parce que beaucoup de celles et ceux que j’ai rencontrés m’en ont parlé. Il ne faisait pas partie de mes six thèmes.

Mais la frustration grandit à l’aune de la non représentation de leur mécontentement dans le système politique français.

Et cela va continuer. Je n’ai pas la solution. En revanche, j’aimerais modestement qu’avec ce livre les personnalités politiques et ceux que l’on nomment les leaders d’opinion, aient au moins conscience de cela.

On dit désormais la France coupée en deux, entre les zones urbaines qui ne s’en sortent pas trop mal et qui ont voté Macron et les régions périphériques comme celles où vous avez enquêté, qui se sentent déclassées et ont voté Le Pen ou Mélanchon...

Il y a évidemment des inégalités entre les régions. Combien de fois ai-je entendu dire: liberté, égalité, fraternité, personne n’y croit plus. J’ai même failli écrire le livre découpé avec ces trois parties. Le sujet principal de préoccupation du microcosme politico-médiatique basé à Paris ne parle pas de la plupart des Français. Et ces Français ne sont pas dupes. Pas forcément malheureux, mais pas dupes. Ils se rendent compte que le politique, à part le maire, ne va vers eux qu’à certains moments pour recueillir des voix. Tout le monde en a, premièrement, conscience. Et secondo, en a assez. J’ai rencontré des gens de toute catégorie socio-professionnelle Il ne m’a pas semblé que plus on descendait les échelons, plus on votait Front National. Il y a des intellectuels qui votent Le Pen ou Mélanchon.

Mais de toute façon, quel que soit le résultat du second tour, il faudra une parole très forte pour réconcilier tous les Français.
Il faut dire que la campagne n’a pu qu’accentuer le désaveu du politique...

Oui, mais lorsque j’ai commencé le livre, la plupart des affaires dont on parle aujourd’hui, y compris celles autour de Fillon ou du clan Le Pen, n’étaient pas sorties au grand jour. La délégitimation du politique était pourtant déjà très avancée. A tort ou à raison, les gens souhaitent être représentés par des personnalités exemplaires. Qui en sont loin. On ne croit plus aux élites, en revanche je crois que les Français restent avides de politique et de chose publique.

Anne Nivat a constaté que les Français adorent la politique, même si la classe politique est décrédibilisée.
D’ailleurs l’absentation a été bien moindre que prévu au premier tour, non?

Absolument. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que la politique n’intéresse plus personne. La classe politique est décrédibilisée, le système politique de la Ve République tourne à vide, mais les Français adorent la politique. Au café du commerce, méprisé à Paris, on ne parle que de politique, qui n’est finalement rien d’autre que la vie commune, la vie de la Cité.

Les frontaliers français ont voté Le Pen apparemment...

Oui, la carte des votes le montre effectivement. Je l’ai d’ailleurs constaté dans la région de Lons-le-Saunier, même si la ville elle-même a voté Macron.

Comment peut-on se sentir en insécurité là-bas, d’ailleurs, puisque c’est le thème que vous y avez illustré?

Cela montre en tout cas que ce sentiment d’insécurité peut se développer n’importe où, sans rapport réel avec les statistiques de criminalité de l’endroit. A Lons-le-Saunier, j’ai passé une nuit avec la brigade anti-criminalité, la BAC. Lorsque j’ai demandé l’autorisation, le commissaire était perplexe. Il m’a demandé pourquoi je ne réalisais pas ce reportage dans la banlieue marseillaise. Trois binômes de policiers, soit six hommes, veillent sur le sommeil des citoyens de cette petite ville du Jura. Autant dire que la criminalité n’y est pas très développée.

Une policière m’a dit là-bas qu’avec ses collègues, ils se sentaient comme les éboueurs de la société.

A Montluçon, où j’évoque la question du chômage, une employée de Pôle emploi me dit: «Nous sommes le dernier rempart avant la révolte.» Son métier la rend dingue, elle en pleure d’impuissance. Et pourtant chaque matin, elle monte au front.

A Montluçon justement, du boulot il n’y en a visiblement pas assez. Finalement que peuvent faire les politiques?

Je ne peux pas répondre à cette question. Elle n’est pas de mon ressort mais du leur. Cela dit, je pense que les maires ont moins ce sentiment d’impuissance parce qu’ils ont les mains dans le cambouis. Une légitimité d’action rapidement perdue dès que l’on monte aux échelons supérieurs du département, de la région et naturellement de la députation nationale. En France, la multiplication des structures reste un vrai problème qui coûte très cher et que personne n’ose aborder.

La douce France chère à Charles Trenet existe encore, Anne Nivat l'a trouvée.
Comment est-on passer de cette douce France chère à Charles Trenet à cette France profonde déprimée?

La douce France existe encore. Je l’ai rencontrée. A Laval, à Laon, de jeunes couples m’ont raconté leur bonheur de vivre là, loin d’un grand centre urbain. La France est belle, variée, pleine de richesses. Ce sont les structures politiques qui gâchent tout cela et qui produisent de la frustration et du mécontentement. En partie à leur insu mais l’ennui c’est qu’elles se montrent incapables d’entendre cette demande de mieux vivre et d’en débattre. C’est pourquoi par exemple, beaucoup évoquent le délitement des services publics qui ne correspond pas à la réalité: il n’y a pas d’abandon d’une région ou d’une autre.

La défiance envers les élites passent aussi par les médias. Cela a-t-il posé un problème?

Mes interlocuteurs m’ont parlé parce que j’ai été vers eux. Parce que que je me suis intéressée à leurs problèmes, parce que j’ai pris le temps de les entendre. Ce que les grands médias nationaux ne font jamais. En France, la décrédibilisation des médias est énorme, et comme pour le politique, elle grandit à mesure que l’on se rapproche de la capitale.

La disparition possible du parti socialiste vous attriste-t-elle?

Je m’en fiche.

Ce qui m’intéresse, c’est l’humain, pas les appareils.

Plus personne ne veut de ce système binaire dans lequel la France complexe d’aujourd’hui ne se retrouve pas. Le «dégagisme» cher à Mélanchon, ce sentiment qu’on ne veut plus entendre parler de ceux qui sont aux manettes depuis trop longtemps sans rien faire, est prégnant. Et Macron l’a très bien senti: il est jeune, et il se présente hors vieux parti. 

Vidéo: découvrez les coulisses de la séance photos!

© Textes: Migros Magazine | Pierre Léderrey

 

Publié dans l'édition MM 18
1 mai 2017

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De quoi parle-t-on?

Alors qu’approche le second tour de l’élection présidentielle, Anne Nivat publie Dans quelle France on vit. Ed. Fayard, 2017 (cliquez sur le lien pour accéder à exlibris.ch, où le livre est disponible) Elle y donne la parole à ceux qui ne l’ont jamais, pour les entendre autour de six thèmes récurrents, loin d’un système politico-médiatique avec lequel le fossé ne cesse de s’agrandir.

Bio express

Anne Nivat

18 juin 1969 Naissance d’Anne Nivat. Son père, Georges Nivat, mondialement connu pour avoir été l’un des traducteurs d’Alexandre Soljenitsyne, enseigne la langue russe depuis 1974 à l’Université de Genève. Elle est aussi l’épouse du journaliste de radio Jean-Jacques Bourdin. Ils ont un fils, Louis, né en 2006.

1996 Obtient son doctorat en sciences politiques à l’IEP de Paris.

1998 Correspondante à Moscou pour Libération, elle se rend clandestinement en Tchétchénie en 1999. Envoyée spéciale pour Le Point depuis 2004, elle collabore également avec l’International Herald Tribune, le New York Times et le Washington Post.

2000 Parution de Chienne de guerre, issu de son reportage dans la Tchétchénie dévastée. Prix Albert-Londres.

2017 Parution de Dans quelle France on vit.

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