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Caroline Dayer: «L’injure ne doit pas être banalisée»

Du travail à la maison, en passant naturellement par l’école où elle règne parfois en maître, l’injure est la «plaque tournante du trafic des violences ordinaires». Caroline Dayer, chercheuse et formatrice spécialiste de la question, propose des moyens d’action.

Pourquoi cet intérêt pour la question de l’injure?

D’abord un angle très concret. Tout le monde sait ce qu’est une injure. Soit parce que l’on en entend, soit parce qu’on en profère ou alors qu’on en est victime. Il s’agit donc d’une question ancrée dans la réalité. En plus, comme je travaille depuis longtemps sur le thème de la violence et de la discrimination, je constate que l’injure revient de manière récurrente. Que ce soit à l’école, en milieu professionnel, dans la rue, sur les réseaux sociaux ou à la maison. Comme toute personne, j’ai pu en être victime, mais ce n’est pas un élément déclencheur de mes recherches. C’est plutôt le constat de l’injustice, des discriminations et des violences qui m’a beaucoup interpellée. C’est pour cela que j’ai effectué des études en sciences sociales: j’ai eu besoin de comprendre comment ces processus fonctionnaient.

Peut-on considérer que l’omniprésence d’internet et des réseaux sociaux amplifie le pouvoir de l’injure, que vous qualifiez déjà de considérable?

C’est un point important. Les injures n’ont rien de nouveau. Par contre, leur caisse de résonance, elle, est nouvelle. On n’a pas attendu Facebook pour qu’il y ait des bagarres dans les écoles. Mais la nouveauté est leur amplification. Ainsi que le fait qu’il n’existe plus de frontière spatiale ou temporelle avec le cyberharcèlement qui peut être diffusé très rapidement et à une très vaste échelle.

Et l’aspect de l’anonymat?
A travers le web, on va également voir des propos sous pseudonyme d’une virulence extrême qui ne seraient pas tenus sans cela.

On peut élargir d’ailleurs ce phénomène au discours haineux. Ensuite, il faut rappeler qu’internet laisse des traces, que l’on peut par exemple réaliser des captures d’écran.

Vous le précisez, l’injure s’attaque bien souvent à des rôles de genres spécialement construits. Une petite définition?

Les injures sexistes et homophobes sont très présentes. Elles ont en commun de dévaloriser ce qui est considéré comme féminin dans une société donnée.

Elles visent des personnes qui ne correspondent pas à un rôle attendu.

Par exemple, une fille qui joue au foot, on peut la traiter de sale lesbienne et un garçon qui préfère la danse de sale pédé. Alors que cela n’a rien à voir avec la sexualité. L’injure fait alors office de police du genre. Tous les vecteurs de socialisation comme la culture, le sport, la musique en sont traversés. Parmi les registres les plus présents, il y a donc les injures sexistes et homophobes. Mais aussi les injures racistes liées à la couleur de peau, à l’origine. Un troisième registre très présent est celui lié aux animaux, pour signifier à quelqu’un qu’il n’appartient pas vraiment à l’humanité.

Caroline Dayer relève que les injures ont en point commun de dévaloriser une personne.
Qui dit injure dit souvent harcèlement?

Dans la plupart des cas de harcèlement scolaire, il n’y a pas forcément de volonté de nuire de chaque membre du groupe harceleur. Pris individuellement, beaucoup n’ont pas conscience de la portée de leurs paroles ou de leurs actes. La méthode de la préoccupation partagée est très intéressante: trouver qui a commencé, qui est responsable en premier reste souvent improductif. Pour faire cesser le harcèlement, qui est le but premier, il vaut mieux participer et responsabiliser les personnes que d’accuser.

Selon Caroline Dayer, l'injure est une manière d'exister. Il faut casser le cliché du harceleur bien dans ses baskets qui fait la loi.

Au contraire. Souvent, il s’agit aussi d’une manière d’exister. Et la plupart du temps, si ces personnes ont la possibilité d’exister autrement, elles le font.

Pourquoi l’injure est-elle à la fois individuelle et collective?

Une injure fonctionne toujours dans un contexte précis et, en même temps, si par exemple je profère une injure raciste, je vais aussi viser chaque membre de telle ou telle communauté. Dans la rue, si j’injurie une seule personne, je vais aussi viser l’ensemble de la collectivité à laquelle cette personne appartient. La force de nuisance de l’injure est aussi de faire système.

Y a-t-il des profils de personnes sujettes à l’injure?

Je ne parlerais pas de profil. Je préfère parler de dynamique à l’intérieur desquelles on a affaire à des logiques discriminatoires de fond comme le sexisme, l’homophobie, le racisme. Et en même temps, des dynamiques du harcèlement qui sont des dynamiques de groupe et qui vont pouvoir frapper une personne sans caractéristique particulière. On ne peut pas penser l’un sans l’autre.

Chez les jeunes, l’injure semble parfois devenir banale. Mais l’est-elle encore?

Il existe certes ce langage injurieux qui est devenu une sorte de point de ponctuation à la fin des phrases. Reste qu’il peut être intéressant de rappeler que

même dite pour rire, l’injure ne perd pas sa qualité de violation de la personnalité.

Chaque injure charrie une histoire. Qu’elle le veuille, qu’elle en ait conscience ou pas, la personne qui profère une injure reconduit un langage dévalorisant. Pour revenir aux jeunes en pleine construction identitaire et d’appartenance à un groupe, garder la face paraît primordial. Une absence de réaction ne signifie alors pas que l’injure n’a pas été prise comme telle. Il me paraît plus utile de réfléchir au pouvoir des mots sans cultiver un regard moralisateur en revenant à des questions de fond qui sont fondamentales: quels mots utilises-tu? Et pourquoi?

Pourquoi dans ce contexte de groupe écrivez-vous que l’injure dit finalement plus de celui qui la profère que de sa cible?

Dans ce type de situation, l’injure peut avoir davantage une fonction de ralliement au groupe. Elle peut aussi servir à se positionner au sein du groupe, à jouer un rôle. Une injure homophobe, par exemple, peut se tromper complètement sur la personne visée alors qu’elle se montre très signifiante sur le positionnement de celui qui injurie, et se trouve intimement liée à des questions de dynamiques sociales. Sa fonction première est de recréer un rapport de pouvoir sur l’autre.

Votre essai se veut aussi un petit guide de lutte contre la banalisation de l’injure. Et vous soulignez que le premier réflexe auquel on se heurte est celui de se voir accusé d’être coincé...

J’ai parlé avec beaucoup de professionnels qui me signalaient que quand ils intervenaient, ce type de réflexion venait parfois de leurs propres collègues. On leur faisait remarquer qu’ils manquaient d’humour, qu’ils exagéraient, etc.

Malgré tout, montrer que l’on n’est pas d’accord reste primordial.

En contexte scolaire, comme le soulignent dans les enquêtes de nombreux jeunes, il est déjà très violent d’être la cible répétée d’injures. Ça l’est encore plus quand les adultes n’interviennent pas. En tant qu’adulte, je pense que l’essentiel est d’éviter que ces épées de Damoclès que représentent les injures ne tombent sur la tête de qui que ce soit.

Car les conséquences peuvent être désastreuses?

Lorsque l’injure se répète, elle peut avoir des conséquences à trois niveaux. D’abord sur soi-même: une personne qui en est la cible permanente va perdre confiance et estime de soi. Ensuite sur un plan relationnel: l’injure va aussi briser des liens. Ou les empêcher de se construire. Elle va donc isoler. Enfin, cela a des conséquences sur l’avenir et la projection que l’on s’en fait. Elle a le pouvoir de couper l’horizon, d’écraser comme une chape de plomb.

Les élèves me l’expliquaient: on me demande ce que je veux faire plus tard, alors que moi j’essaie juste de survivre sans pouvoir me projeter plus loin.
La meilleure des préventions, c’est donc d’en parler?

D’abord partir du principe qu’il n’y a pas de recette toute faite. Prendre en compte le contexte pour agir de manière la plus adéquate. Avoir une posture professionnelle claire vis-à-vis des élèves aussi, en montrant qu’on ne tolère pas tout et que l’on prend au sérieux ce type de question. Avoir donc un message institutionnel de cohérence.

Ensuite, au niveau de l’intervention, il vaut mieux contextualiser et conscientiser plutôt que de simplement répéter une interdiction qui ne servira à rien, c’est cela?

Il faut d’abord préciser que prévention et intervention vont de pair. Quand les gens me disent que c’est compliqué, qu’ils n’ont pas le temps pour intervenir, je leur réponds toujours que de dire «Stop» est un premier pas important. Aux auteurs comme aux cibles, cela dit: c’est inadmissible. Ici, nous sommes dans un espace où cela n’est pas toléré. Dire stop donne aussi un message aux témoins: si une épée de Damoclès s’abat, on la contre, on ne reste pas sans agir. Après, dans une perspective à plus long terme, il faut aller au-delà, être capable par exemple d’ajouter «comme tu le sais bien», et donc de se référer à chaud à un moment qui s’est déroulé à froid et a été partagé en amont. Par exemple une discussion en classe au début de l’année. Revenir à une situation très émotionnelle donne le message que là, on traitera le problème jusqu’au bout. Sinon il s’installe une sorte d’impunité.

En ce qui concerne les adultes, quelles sont les grandes différences face à l’injure, par exemple en milieu professionnel?

Dans ce type de contexte, elle est rarement dite en face. Le langage dévalorisant est adressé indirectement et en termes généraux. Ce qui n’est pas forcément moins violent.

«Chaque personne peut agir dans son quotidien.» Vraiment?

Absolument. Face à ce qui s’apparente parfois à une quasi-légitimation des discours haineux, chacun peut agir au quotidien en se positionnant sur cette question fondamentale du pouvoir des mots et de leur impact. On peut par exemple utiliser l’humour en faisant un renvoi au destinataire avec une pirouette et sans agressivité. Ou trouver d’autres moyens qui lui sont propres.

A lire: «Le pouvoir de l’injure», Caroline Dayer, paru aux Editions de l’Aube, 2017.

Textes: Migros Magazine © Pierre Léderrey

 

Publié dans l'édition MM 14
3 avril 2017

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Bio express

Caroline Dayer

30 décembre 1978 Naissance à Hérémence (VS)

1998 Maturité au Collège des Creusets à Sion (VS)

2003 Licence de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (Université de Genève)

2004 Diplôme d’études universitaires générales (DEUG) en sciences humaines et sociales (Université de Paris 8)

2008 Certificat de l’Ecole doctorale lémanique en études genre

2012 Séjour scientifique à l’Ecole normale supérieure et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris

2016 Formation continue en management au Centre romand de promotion du management à Lausanne.

Après treize années de recherche et d’enseignement à l’Université de Genève, elle exerce actuellement comme experte de la prévention des discriminations pour le canton de Genève.

Elle travaille notamment sur les questions de socialisation et de stigmatisation, de violences et d’égalité, tout autant dans les contextes scolaires que professionnels.

Elle conçoit aussi des outils pédagogiques, des dispositifs de formation et des politiques d’éducation.

De quoi parle-t-on?

Instrument de domination et de destruction, l’injure «participe à l’artillerie des oppressions», d’où la nécessité de ne pas la laisser frapper sa cible. Pour Caroline Dayer, spécialiste de la prévention des discriminations, il s’agit d’entrer en lutte contre «celle qui est banalisée mais n’est jamais banale».

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3 Commentaires

E C [Invité(e)]

Ecrit le
11 avril 2017

Au secours vous avez déplacé les lapins concours !!!!!!

 

MM Rédaction Online

Ecrit le
11 avril 2017

Bonjour,

le concours de Pâques est toujours en ligne ces jours mais il faut chercher les lapins parmi les articles de la semaine actuelle (soit ceux de l'édition en ligne du 10 avril 2017).

Bonne lecture et ... bonne chance!

Rédaction Online
^Manuela

Maurice Burnier [Invité(e)]

Ecrit le
2 avril 2017

L'injure naît de la méchanceté.Elle désigne indiféremment ce qui est mauvais dans les êtres et les choses. Souvent un méchant manifeste des dispositions contraires à l'opinion que chacun se fait de la valeur morale. Mais les personnes qui affichent ainsi des injures sont-ils absolument méchants ? Quelques bons esprits parmi les spécialistes soutiennent que bonté, perversité et malice sont une question de quantité. Les mielleures natures individuelles renferment une proportion d'alliage : métal précieux et métal vulgaire, et il y a, affirment ces personnes de bienveillance tenace, autant de bien chez les mauvais que de mal chez les bons.

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