Content: Home

«Celui qui veut échapper au vivre-ensemble subit l’opprobre social»

L’homme d’aujourd’hui? Un perpétuel branché atteint de conformisme et d’infantilisme aigu. En un mot: un plouc. C’est le portrait à charge de chacun de nous que dressent le philosophe et essayiste Jean Romain et le journaliste Stéphane Berney.

Peut-on dire que, pour vous, le plouc, c’est celui qui est majoritaire?

Jean Romain: Le plouc est un spécialiste du conformisme, et en cela il est assez majoritaire. Il fait ce que tout le monde fait. Donc il va épouser les modes du moment. Il tire des pigeons d’argile au ball-trap du conformisme. Il aboie un peu quand les autres ne rentrent pas dans ce conformisme-là. C’est un mutin de Panurge.

Stéphane Berney: C’est toute la différence qu’il y a entre l’engagement et l’indignation. Etre indigné, ça ne sert à rien, mais le plouc adore ça. Dans son indignation, il y a un côté théâtral, un côté froufrou qui ne l’engage pas, lui qui est tout le temps dans le paraître.

Parmi les caractéristiques que vous décrivez du plouc, il y a le mouvement…

J.R.: Le plouc a existé de tout temps. Ce n’est pas un imbécile, il y a même des ploucs intelligents. Mais l’époque est au bougisme, et le bougisme, ça déstabilise… Quand on dit par exemple à un jeune que dans sa vie il aura de toute façon plusieurs métiers, je ne suis pas sûr que cela soit rassurant. Pourquoi alors choisirait-il avec une attention particulière? Le plouc est quelqu’un qui s’inscrit dans le bougisme parce que c’est la meilleure manière de se camoufler et c’est aussi l’époque qui veut ça, une époque qui, par certains aspects, largue pas mal de monde.

S.B.: Ce que nous avons essayé de faire, ce n’est pas un manuel qui permettrait dans la rue de dire, comme on fait avec les champignons, lui c’est un plouc, lui n’en est pas un. Nous avons voulu montrer les différentes strates qui font que, tout à coup, le plouc apparaît, et tout à coup il disparaît. Le plouc du soir n’est pas forcément le plouc du matin suivant.

Jean Romain.
Le plouc, dites-vous aussi, ce sont des opinions. Lesquelles?

J.R.: L’idée derrière tout ça, c’est que l’homme actuel ne vit plus dans le tragique de l’histoire. Tout homme depuis l’Antiquité s’est construit dans l’idée que c’est le conflit qui fonctionne entre les êtres humains. Mon voisin n’est pas nécessairement mon ennemi, mais il n’est en tout cas pas a priori mon ami. Or, l’homme d’aujourd’hui a le sentiment profond qu’une guerre, en Occident du moins, est quelque chose d’impossible, voire de ridicule. Puisqu’il est exilé de l’histoire, il se trouve dans une situation où c’est la géographie qui prend sa revanche. Dans un milieu hyper-géographique, on peut convoquer le monde entier sur sa table de travail. On a remplacé le passé par le mouvement, parce qu’on ne peut pas bouger dans l’histoire, dans le temps, mais on peut bouger dans l’espace. Le plouc sait que dans cette géographie il trouvera son compte, d’où son changement perpétuel. C’est le perpétuel branché.

S.B.: Ce retour à la géographie est un retour au primitif. L’histoire, c’est ce qui est constitutif de la civilisation. Dans le livre, nous émettons un doute sur la capacité de l’être humain à gérer et assimiler ce qu’il a créé, des technologies qui le dépassent et qu’il ne maîtrise pas. Je ne suis pas sûr qu’on soit véritablement à l’aise avec une voiture qui roule toute seule, je ne suis pas sûr qu’on soit fait pour vivre avec des robots. Le plouc est dans une réjouissance perpétuelle: il lui faut un robot, mais il ne se demande pas comment un être humain se situe par rapport à un androïde.

Rien à sauver donc pour vous, dans le progrès technique…

J.R.: Tout ce qui est grand est ambivalent. Il n’existe pas une seule invention humaine qui ait été uniquement positive. Toutes les inventions humaines sont dangereuses. Mais le plouc, lui, est dans un retour à l’enfance, le retour à la trottinette, à la glissade. Le monde du plouc se rapetisse tous les matins. Notre but était d’essayer de voir comment finalement nous en passons tous par là, parce que nous sommes passablement en désarroi.

S.B.: Personne ne peut se prévaloir d’échapper à la «ploukitude». Cela montre l’état de décrépitude de notre société. Ce que l’on nous propose, ce sont les contacts systématiques avec les écrans, avec l’information. On est baigné toute la journée dans l’information, on n’est jamais dans la tranquillité. La célèbre phrase de Pascal n’a jamais été aussi actuelle: «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.» On ne fiche plus la paix à l’être humain. Et ça, c’est un cauchemar.

Est-ce que vous diriez que le plouc est une victime? Et si oui, de qui?

J.R.: Je ne suis pas sûr qu’il faille parler d’un complot… La modernité est une progressive affirmation de la subjectivité. Cette sacralisation de la subjectivité a pesé sur l’école à partir des années 1960-1970. Des pseudo-pédagogues ont proposé des méthodes ayant pour but de ne pas heurter la subjectivité de l’élève. La transmission de savoirs était soudain considérée comme mauvaise dans la mesure où on entrait ainsi dans la subjectivité d’un autre et on le forçait à aller à un rythme qui n’était pas le sien. Il fallait s’adapter au rythme de l’élève, ne pas le brusquer par des exercices répétitifs, considérés comme une infraction à la subjectivité. Il ne s’agit pas d’un complot, nous sommes simplement au bout de la modernité.

S.B.: Comme chaque fois que quelque chose se passe, il y en a qui sont assez malins pour s’en servir: l’école veut montrer des déconstructions à des gens qui ne savent pas à la base comment c’était construit. Or, pour déconstruire quelque chose, il faut savoir comment c’était construit.

Vous dites que le plouc transcende les clivages politiques, mais vous le décrivez mondialiste, multiculturaliste, indigné…

J.R.: La gauche étant moins conservatrice, elle est peut-être plus encline à donner dans les modes. Si le multiculturalisme, c’était le respect des cultures, le respect des autres, cela m’irait très bien. Mais il s’agit plutôt d’une sorte de brouillard où l’on s’installe pour éviter d’être soi. Le plouc trouve dans le multiculturalisme un pain béni qui lui permet d’aller s’indigner de ce qui se passe à 8000 km de chez lui pour ne pas avoir à s’indigner de ce qui se passe en lui. Cela dit, il existe aussi une droite qui donne dans la «ploukitude».

S.B.: C’est la droite du «travailler plus pour gagner plus», de l’obligation de se lever tôt, et autres genres de slogans affligeants. Ou de la course aux diplômes. Il est frappant de voir tous ces gens qui, sitôt qu’ils entrent dans la société, n’utilisent plus du tout ce qu’ils ont appris, n’essaient même pas d’en faire quelque chose.

N’empêche, qu’est-ce qui vous gêne tellement dans le vivre-ensemble?

S.B.: Nous sommes contre le vivre-ensemble, mais cela ne signifie pas que n’aimons pas celui avec qui nous n’avons pas envie de vivre. On l’apprécie, mais on n’a pas envie de vivre ensemble. On a envie peut-être de vivre à côté de lui dans la société, mais pas ensemble.

J.R.: Celui qui aujourd’hui ne voudrait pas vivre ensemble est tout de suite qualifié de misanthrope. Tout cela cache en réalité une série de volontés politiques beaucoup plus larges: la volonté de ne pas faire des différences, la volonté de ne pas choisir les gens avec lesquels on veut vivre. On ne peut pas échapper au vivre-ensemble. Celui qui voudrait y échapper subit l’opprobre social.

Vous parlez aussi de la paresse du plouc…

S.B.: Oui, celle qui conduit les gens à choisir toujours la solution la plus simple…

J.R.: C’est de l’incuriosité, qui est juste la pente naturelle de l’être humain.

Le plouc c’est l’homme, alors?

J.R.: Oui. J’aime cette idée qu’il y ait différentes sortes de ploucs. Des intelligents qui sont capables de monter de grandes choses et d’autres qui ne le sont pas. Le plouc lourd et le plouc léger. Ce qui est intéressant, c’est cette capacité qu’il a d’entrer dans le mouvement. De suivre toute une série d’injonctions morales, il faut être antiraciste, il faut être multiculturel. Je ne dis pas qu’être plouc, c’est mal, ce n’est pas en termes de bien et mal que ça se joue. Mais plutôt: est-ce qu’on est authentique ou est-ce qu’on ne l’est pas?

S.B.: Et surtout: est-ce qu’on est libre ou pas?

Admettons. Mais pourquoi alors, dans votre livre, ces attaques perpétuelles contre les apéros? C’est plouc de prendre l’apéritif?

J.R.: Ah ça, c’est pas moi, c’est lui!

S.B.: J’adore les apéritifs. Ce que je n’aime pas, c’est la sacralisation à outrance de l’apéritif. C’est l’apéritif qui remplace autre chose, l’apéritif comme nouveauté. On ne s’assied plus autour d’une table pour manger, voyez les bars à tapas. Quant aux boissons, il faut qu’elles aient des bulles, on boit des Aperols, du prosecco, de la clairette de Die. Bref tout ce qui remplace le champagne. Qu’est-ce que le plouc a contre le champagne?

S.B.: Le champagne, c’est Ancien Régime, c’est réactionnaire, ce n’est pas moderne. Il y a aussi son côté très institutionnel qui énerve le plouc. Il s’est engagé dans une espèce de bataille contre le champagne, mais par contre il adore les bulles et leur aspect évanescent. Il lui fallait donc quelque chose qui ressemble au champagne et soit encore plus festif, une espèce de champagne avec du rouge à lèvres, des boissons colorisées.

Ce qui nous amène à une autre caractéristique de la «ploukitude»: l’infantilisme de sa conduite, mais aussi le culte qu’il voue à l’enfant...

S.B.: Le plouc retombe en enfance, il cherche des Pokémon, collectionne les emojis. Pendant qu’il est occupé à ça, ils n’est pas occupé à autre chose, ça le cadre.

J.R.: Dès qu’on touche à l’enfant, on touche à quelque chose de sacré. Sacraliser la personne humaine, ce n’est pas forcément négatif. Sauf que le plouc se met excessivement à l’écoute de l’enfant qui serait dépositaire de la vérité, alors que les adultes seraient dans un état avancé de vieillissement. L’enfant apparaît alors comme ce que l’on recherche. L’enfant au centre, c’est d’une bêtise absolue. Cela fait partie du même processus: retour en enfance, rapetissement du monde, côté festif…

Vous n’aimez pas non plus la fête?

J.R.: Fête des voisins, fête de la musique, fête de je ne sais quoi: y a-t-il un jour dans l’année qui reste libre de fête? Cette sorte de «festivocratie» dans laquelle nous vivons, et qui fait que par exemple on se souhaite déjà un bon week-end le jeudi soir, est très symptomatique de la «ploukitude». Ce qui est plouc, ce n’est pas de faire la fête, mais d’organiser une fête qui remplace tout ce qu’on pourrait faire d’intéressant ensemble.

S.B.: Une fête qui, quelque part, annule la vraie fête, comme carnaval, la Bénichon, Pâques, puisque maintenant il y a des fêtes un peu tout le temps. Qu’est-ce qu’on nous propose le week-end de Pâques? Faire des rallyes. Il n’y a plus de sacralisation de la fête.

En matière de sacré, le plouc aime la religion à la carte. Pourquoi donc?

J.R.: Je n’ai pas l’impression que l’homme moderne soit athée. Chacun dit, j’ai ma religion. C’est une sorte de patchwork subjectif. Je ne vois pas pourquoi, dit l’homme moderne, je me plierais à une communauté, à une Eglise dans laquelle les autres me dicteraient ce que j’ai à croire, ce que j’ai à faire. On ne peut pas reprocher à quelqu’un d’avoir sa religion, sa vision de la transcendance, d’un être ou d’une force supérieure. La religion, ça n’est pas plouc du tout. Ce qui l’est en revanche, c’est de ne pas considérer la religion comme quelque chose que les autres veulent aussi, c’est de vouloir garder son quant-à-soi.

S.B.: Un exemple frappant de cela, c’est cette mode de vouloir un enterrement à l’église, mais sans pasteur ni curé, avec seulement un «célébrant». On veut le lieu, on veut tout ce qu’il comporte, mais on veut son patchwork, son «célébrant» à soi qui arrivera avec son chapeau de cow-boy. De la même façon, on se marie au civil avec une cérémonie qui dure des plombes parce qu’on fait au civil tout ce qu’on ferait à l’église mais sans s’engager, sans savoir finalement ce que cela implique réellement.

Stéphane Berney.
Qu’en est-il du langage du plouc?

J.R.: Il a toute une série d’expressions bien à lui – «que du bonheur!». Il aime aussi le langage épicène qui rend les textes illisibles. Le plouc a tout un langage qui est le langage de la modernité et qui veut éviter la tradition, la bienheureuse universalité du masculin. Cela peut partir de bons sentiments, comme la volonté de ne heurter personne, de ne jamais choisir. Mais à un moment donné, il faut bien choisir. La culture, c’est le choix entre les sommets et les égouts. S’il suffisait de dire tête de choco à la place de tête-de-nègre pour supprimer le racisme, s’il suffisait de dire «celles et ceux» pour obtenir l’égalité homme-femme, ce serait formidable, mais ce n’est pas comme ça que cela se passe. On produit du bon sentiment au lieu de faire ce que l’on devrait faire.

S.B.: Ces expressions comme «aller de l’avant», «faire passer un message», «vivre une aventure», ont un potentiel édulcorant immense, qui témoigne d’une volonté de s’indigner en surface mais de ne pas s’engager. Il n’y a qu’à voir le nombre de gens qui disent «un peu» dans une phrase. On va essayer «de faire un peu». Mais non, il ne faut pas faire «un peu». Il faut faire, c’est tout.

Le plouc, enfin, aime la nourriture saine…

J.R.: Bien sûr qu’il faut manger sainement, mais quand on ne peut presque plus rien manger, qu’il faut tout choisir, on perd finalement le plaisir de manger.

S.B.: Notre but n’est pas de stigmatiser qui que ce soit, mais plutôt de cerner une dynamique, un mouvement, une ère. L’ère du plouc.

A lire: «Ploukitudes», de Jean Romain et Stéphane Berney, Editions Slatkine, 2017, disponible sur www.exlibris.ch

Texte: © Migros Magazine - Laurent Nicolet

 

Publié dans l'édition MM 19
8 mai 2017

Texte
Image(s)
  Super   Commentaires  1

 Imprimer  Envoyer

De quoi parle-t-on?

Ni abruti ni demeuré, mais multiculturaliste fervent, indigné perpétuel et surtout conformiste en diable: le plouc est en nous et chacun se reconnaîtra dans le livre* de Jean Romain et de Stéphane Berney. Surtout ceux qui boivent du prosecco!

Bios express

Jean Romain

1952 Naissance le 9 novembre à Sion. Etudes classiques au Collège de l’abbaye de Saint-Maurice. Université de Lausanne, de Fribourg (en lettres) et Genève (Hautes Etudes internationales en histoire).

2009 Elu député au Grand Conseil genevois sur la liste du Parti radical en 2009.

2013 Professeur de philosophie au Collège Rousseau à Genève jusqu’à cette date.

2017 Elu à la première vice-présidence du Grand Conseil genevois ce printemps. A publié une vingtaine de livres.

Stéphane Berney

1977 Naissance le 7 août à Fribourg. Etu-des de lettres à l’Université de Lausanne.

2005-2014 Journaliste à 24 heures, au Matin, au Matin Dimanche, puis rédacteur en chef adjoint au Matin.

2014-2016 Rédacteur en chef adjoint à L’Illustré.

2017 Responsable de la communication des Transports publics fribourgeois (TPF).

Autres articles à découvrir

 


Rédiger un commentaire


1 Commentaire

Sandrine Viale [Invité(e)]

Ecrit il y a
2 semaines, 5 jours

Songeuse je le suis, à la lecture de cet entretien qui fait de la publicité pour un essai peu respectueux de l'être humain et sentant l'idéologie conservatrice de droite à plein nez! Ces deux Messieurs se targuent de pouvoir classer les actes plouks( entendez "cons") ou non selon des critères bien à eux comme faire l'apéro et surtout sans Champagne: c'est plouk, faire la fête et surtout ensemble: c'est plouk, voyager: c'est plouk, aimer la géographie ( et non l'Histoire): c'est plouf ,choisir une solution simple: c'est plouk... tant de niaiseries pour défendre un axiome évident : "l'essentiel, c'est d'être authentique et d'être libre de ses choix". Et bien je vais suivre ce dernier adage et me sentir libre de ne pas acheter ce livre.

  • Vous avez déjà signalé ce commentaire