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Daniel Schweizer: «Il y a une réflexion à mener sur la responsabilité de la Suisse»

Avec «Trading Paradise», vainqueur du 4e concours de film documentaire-CH du Pour-cent culturel Migros, le cinéaste Daniel Schweizer s’intéresse à l’industrie des extractions minières à travers deux grandes sociétés actives en Afrique et en Amérique du Sud, et qui ont leur siège en Suisse. Chronique d’un scandale annoncé.

----> Regardez la bande-annonce du film au bas de la page.

Comment êtes-vous arrivé à cette problématique des matières premières?

J’avais réalisé une trilogie sur les skinheads et je ne souhaitais pas être catalogué comme le cinéaste de l’extrême droite. Les journalistes revenaient systématiquement vers moi, par exemple pour l’affaire Breivik.

Je n’avais pas envie de devenir ce spécialiste expliquant la théorie du loup solitaire.

Avec les néonazis, les punks et les skinheads, j’avais consacré huit ans de ma vie à des subcultures radicales et je souhaitais m’ouvrir à d’autres horizons. Un peu par provocation, j’ai annoncé que j’allais faire des films en Amazonie. Personne ne m’a cru.

Et pourtant vous les avez faits, ces films…

Depuis quinze ans je séjourne régulièrement en Amazonie. Il y a d’abord eu Dirty Paradise en Guyane française, où je suis parti en immersion totale à la recherche de Parana, le petit indien d’Amazonie, une histoire racontée dans un livre d’enfants des Editions Fernand Nathan dans les années 1960, avec lequel j’ai appris à lire.

Pour moi c’était le paradis de l’enfance et j’ai découvert qu’à cause de l’or et de l’orpaillage illégal, ces Indiens sont sacrifiés.

Puis je suis allé en Amazonie au Brésil, où j’ai tourné Dirty Gold War après avoir réalisé que la Suisse raffinait plus de 70% de l’or mondial, ce qui pose des questions éthiques. Je suis allé voir les grands bijoutiers tels que Cartier ou Chopard, j’ai essayé de rencontrer Hayek, qui n’a pas voulu s’exprimer. On sentait tout à coup une omerta. Après ces deux films, je me suis dit qu’il y en avait un troisième à faire pour aller au-delà de la question de l’or.

Le chef Xikrin décrit les effets causés par la mine voisine gérée par Vale au Brésil. (Photo: © A Film Company GmbH 2016)

Voici donc «Trading Paradise», consacré aux industries de l’extraction minière basées en Suisse…

Oui, Glencore, entre autres. Dans le canton de Zoug, un géant qui gère quasiment la moitié du cuivre mondial. Ou encore Vale, une société extractive brésilienne, dont le siège est discrètement situé à Saint-Prex (VD). Ce que le film veut montrer, c’est que les agissements de ces entreprises peuvent poser des questions dérangeantes sur les droits humains et environnementaux.

Jusqu’à déclencher un prochain scandale comparable à celui des fonds juifs en déshérence ou d’UBS, disent certains de vos interlocuteurs, comme Dick Marty…
Clairement, une Suisse qui accepte d’héberger ces sociétés transnationales sans avoir pris des positions très fermes va poser des problèmes à court et moyen terme.

L’Europe et les Etats-Unis commencent à faire pression. Une initiative populaire a été lancée, réclamant un plus grand contrôle de ces entreprises extractives et de trading. C’était donc le bon moment pour faire et sortir un tel film, nourrir le débat, contribuer à une réflexion. Il s’agit d’un débat de société et d’un débat éthique sur la manière de gérer les ressources et de se comporter dans les pays où les matières premières sont extraites.

La plus grande mine de fer du monde est celle de Carajás au Brésil. (Photo: © A Film Company GmbH 2016)
Vous avez pu rencontrer le CEO de Glencore mais pas celui de Vale. Pourquoi cela?

J’ai toujours joué la transparence en expliquant mon projet d’un film sur les industries extractives et la responsabilité de la Suisse. Chez Glencore, ils ont été d’accord de me rencontrer pour discuter. Je leur ai dit que deux mines m’intéressaient, une au Pérou et une en Zambie. Celle de Zambie pose des problèmes depuis vingt ans, c’est une chose reconnue. Au Pérou, la situation est particulière, parce que la Suisse entretient d’excellentes relations économiques avec ce pays. Avec Vale, c’était plus ambigu, nous avons vu la responsable de communication et fait part de notre intérêt pour la mine du Carajás au Brésil et le problème des Indiens Xikrin, aujourd’hui sacrifiés. Dans le complexe minier du Carajás, on extrait du nickel, un minerai hautement cancérigène. Vale a envoyé mon dossier à une société de communication qui leur a déconseillé de me parler.

J’avais des informations qui dérangeaient, cela leur a fait peur et ils ont alors coupé tous les ponts.
L’entretien avec le CEO de Glencore semble s’être plutôt bien passé...

Ivan Glasenberg figure sans doute parmi le Top Ten des managers internationaux. Il vit sur la Goldküste (le quartier le plus huppé de la région zurichoise, ndlr), son chauffeur l’amène tous les matins à son bureau à Baar, dans le canton de Zoug, il est dans une autre réalité. Il est convaincu, et il le dit dans le film, qu’en fin de compte, ce que fait Glencore, c’est d’importer des matières premières à bas prix chez nous, qui sans ça nous coûteraient beaucoup plus cher.

Dans le film, vous montrez une délégation du parlement fédéral se rendant au Pérou pour visiter une mine de Glencore. Avec des scènes un peu surréalistes...

Tout a été fait pour écourter la seule rencontre avec les civils. Nos parlementaires sont arrivés à Lima, ont été reçus à l’ambassade, ont visité la ville et sont allés à Cuzco. Ce trajet en haute altitude génère souvent des maux de tête. De là, il faut encore cinq heures pour arriver sur le site de la mine et c’est à ce moment qu’est prévu le rendez-vous avec les victimes, ceux qui se plaignent. Des gens à qui on explique que les politiciens suisses sont très fatigués du long voyage, qu’il est tard et que la rencontre ne pourra durer que deux heures maximum.

La plupart des parlementaires sont repartis plutôt satisfaits de ce qu’ils ont vu.

Les déjeuners étaient copieux, l’accueil somptueux. Lors de la visite de la mine, nos élus étaient «embedded» comme on le dit des reporters accompagnant l’armée américaine: on leur a montré des sites parfaits, des machines performantes. Mais il faut voir le contrechamp, et là, ils n’y ont pas eu accès. Ils n’ont pas rencontré Melchiora, une vieille paysanne, pour voir comment elle vit dans sa bergerie à proximité du site minier et d’une montagne de déchets toxiques.

Les parlementaires suisses n’ont pas rencontré Melchiora, une vieille paysanne, pour voir comment elle vit dans sa bergerie à proximité du site minier et d’une montagne de déchets toxiques.

Une paysanne vivant à proximité d'une mine gérée par Glencore au Pérou. (Photo: © A Film Company GmbH 2016)

Une visite aussi sous étroite surveillance...

J’ai réalisé le premier soir lors de la rencontre avec la société civile que des gens prenaient des photos de l’immeuble d’en face.

Chaque personne qui a rencontré des parlementaires suisses a été identifiée.

On a même aperçu des représentants de la sécurité de Glencore qui n’ont pas su nous dire ce qu’ils faisaient là. La question se pose de savoir jusqu’à quel point la société civile peut s’adresser aux autorités en toute confiance. On sait que dans les pays d’Amérique du Sud les milices privées qui s’occupent de la sécurité sont redoutables.

Melchiora a eu très peur quand elle a reconnu le chef d’une de ces milices qui l’avait déjà menacée plusieurs fois de mort.

On est dans un autre monde, ce ne sont pas les bisounours. C’est là qu’on voit qu’il y a une réflexion à mener sur la responsabilité de la Suisse qui ne prend pas toutes les mesures de contrôle de ces sociétés et de leurs filiales et sous- traitants sur place.

Daniel Schweizer: «On est dans un autre monde, ce ne sont pas les bisounours.»
C’est la suggestion faite à la fin du film: plus de contrôle…

C’est ce que demande l’initiative populaire: trouver une réglementation pour mettre nos entreprises extractives en adéquation avec les normes internationales, que ce soit de l’OCDE en Europe ou avec le Dodd-Frank Act aux Etats-Unis (une loi visant à améliorer la responsabilisation et la transparence dans le système financier, adoptée en 2010, ndlr). Les normes volontaires sont insuffisamment contrôlées et les cas avérés qui posent problème devraient pouvoir être poursuivis aussi en Suisse, pas seulement là où les extractions ont lieu. On sait très bien qu’au Pérou ou en Zambie, aucun procès ne pourra déboucher sur quoi que ce soit.

Que pensez-vous de l’argument qu’un contrôle accru et qu’une fiscalisation plus sévère pousseraient ces sociétés à quitter la Suisse?

Pour aller où, vu la géopolitique actuelle? Je ne pense pas qu’une entreprise comme Glencore quitterait la Suisse, ils ont beaucoup de raisons d’y être. La présence par exemple des banques d’affaires avec la possibilité d’avoir très rapidement un financement quand il faut lever plusieurs dizaines, centaines de millions de francs. La Suisse est très efficace de ce côté-là, c’est un paradis d’affaires.

Daniel Schweizer: «Je porte mon regard là où d’ordinaire on le détourne.»
Pensez-vous que votre film puisse avoir une influence à ce niveau-là?

J’espère en tout cas que les gens de tous partis viendront le voir, simplement pour pouvoir se faire une idée de cette réalité complexe, et ainsi contribuer avec ces témoignages à un débat nécessaire. Dire que des multinationales réfugiées en Suisse causent des dommages humains et environnementaux dans les pays du Sud peut rester très théorique. C’est une autre chose que de voir des hommes et des femmes qui souffrent, qui sont malades et qui demandent simplement justice.

Votre cinéma est-il militant?

Je porte mon regard là où d’ordinaire on le détourne. On est en train d’exploiter les dernières ressources avec une volonté à court terme, sans responsabilité. La croissance infinie n’est plus possible. Les grandes entreprises l’ont très bien compris, elles recherchent le monopole des matières premières. Comme Glencore avec le cuivre dont toute l’industrie technologique dépend, ou Vale dont le fer est la matière première pour construire les BMW et les Mercedes. Une espèce de mainmise économique redoutable se met en place. Les indiens sont très vulnérables aujourd’hui, mais ils ont une très grande sagesse dans leur rapport à l’environnement. Ils ne comprennent pas que l’on veuille accaparer les matières premières, utiliser plus que ce dont on a besoin.

Les autorités locales sont absentes du film. Pourquoi ce parti pris?

En Zambie, on a essayé de contacter les politiciens, mais il faut le dire clairement, il y a de la corruption. Nombreux sont les hommes politiques qui ont des intérêts directs ou indirects. Concernant le Pérou, j’avais déjà fait un film critique sur l’extraction aurifère qui m’avait mis dans le collimateur des services de renseignements. Au Brésil, aujourd’hui, ce sont les pro-miniers qui sont au pouvoir. C’est d’autant plus inquiétant que l’Amazonie était un sanctuaire et qu’elle est dorénavant menacée. La volonté politique est d’ouvrir l’ensemble des terres indigènes aux industries extractives.

Dans les cinq ans à venir, ça va être la fin de l’Amazonie telle qu’on l’a connue.
Les consommateurs aussi sont responsables de cette situation...

La question de la traçabilité est fondamentale. Aujourd’hui, on peut tracer le saumon de l’Alaska, alors pourquoi pas l’or et les matières premières? Nous devrions pouvoir exiger une information précise sur les composants de nos appareils électroniques, de nos smartphones. L’industrie se montre cynique en objectant souvent que le consommateur ne le demande pas.

Vous avez commencé votre carrière dans le cinéma de fiction. Pourquoi avoir choisi ensuite plutôt le documentaire?

Dans les années 1980, le cinéma de fiction commençait à tourner en rond. Je me suis dit, est-ce que j’ai envie de faire de la mise en boîte d’histoires, ou des films avec une autre urgence, une autre intensité, un engagement par rapport au monde dans lequel je vis? C’est finalement cette ligne que j’ai choisie et que j’essaie de garder. Faire des films qui contribuent à porter un regard critique sur notre monde et ses enjeux à venir.

Bande-annonce du film «Trading Paradise» de Daniel Schweizer (Source: Vimeo/cineworx gmbh)

© Textes: Migros Magazine | Laurent Nicolet

 

Publié dans l'édition MM 11
13 mars 2017

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De quoi parle-t-on?

(Photo: © A Film Company GmbH 2016)

Après les skinheads et les Indiens d’Amazonie mis en danger par le business de l’or, Daniel Schweizer pose ses caméras au Pérou, en Zambie et au Brésil. Des pays où Glencore, basé dans le canton de Zoug, et Vale, à Saint-Prex (VD), exploitent des mines accusées de porter de sérieuses atteintes aux droits humains et environnementaux.

En salle

Un projet primé

Avec son concours de film documentaire-CH, le Pour-cent culturel Migros récompense chaque année un projet prometteur lié à un thème donné et permet à son auteur de réaliser son film. En 2014, c’est Daniel Schweizer qui a remporté le premier prix et a ainsi pu tourner Trading Paradise, grâce aussi au soutien supplémentaire d’Engagement Migros et de la SRG SSR. Le documentaire sortira en salle le 22 mars 2017. De nombreuses avant- premières, en présence de Daniel Schweizer, seront organisées dans toute la Suisse romande.

Les dates

Avant-premières et projections spéciales

  • le 16 mars à 20 h 15 au cinéma Les Scala, Genève
  • le 19 mars à 17 h au Cinéma La Grange, Delémont
  • le 20 mars à 18 h 30 au Rex, Fribourg
  • le 21 mars à 18 h 30 au Rex, Vevey
  • le 25 mars à 20 h 30 aux Galeries, Lausanne
  • le 26 mars à 11 h au cinéma Royal, Sainte-Croix
  • le 26 mars à 16 h au Cinéma ABC, La Chaux-de-Fonds
  • le 26 mars à 18 h au Cinéma Rex, Neuchâtel

Biographie

Daniel Schweizer

Naissance à Genève le 24 mars 1959

Suit les cours de l’Ecole supérieure d’art visuel de Genève, puis étudie le cinéma à l’Ecole supérieure d’études cinématographiques (ESEC) de Paris.

Diplômé en 1985, il devient l’assistant de réalisateurs tels que Robert Hossein, Andrzej Zulawski et Pierre Koralnik

1993 Vivre avec, documentaire sur le sida

1998-2005 Trilogie documentaire sur les skinsheads: Skin or die, Skinhead Attitude, White Terror

Dès 2005 il enseigne au département cinéma à la Haute Ecole d’art et de design de Genève

2009: Dirty Paradise

2015: Dirty Gold War

2016: Trading Paradise

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2 Commentaires

Grégoire Haas [Invité(e)]

Ecrit il y a
1 semaine, 5 jours

Bravo M. Schweizer. Je vous félicite pour votre courage à démontrer les malhonnêtetés de ces groupes "implantés" en Suisse envers des peuples maltraités par leur propre gouvernants...

Meike Noll-Wagenfeld [Invité(e)]

Ecrit il y a
1 semaine, 6 jours

A mon avis ce type de film qui nous montre la réalité cruelle mais cachée est très important et on devrait le montrer dans les écoles pour sensibiliser les jeunes jeunes en tant que consommateurs.

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