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«On croit tout savoir sur Noël»

Le Père Noël, les cadeaux et le sapin n’ont aucun secret pour vous? Détrompez-vous! Professeur honoraire d’histoire à l’Université de Genève, François Walter tord le cou à certaines idées reçues sur la fête la plus populaire de l’année.

Il y a trois ans, vous écriviez un livre sur l’hiver. Aujourd’hui, c’est à Noël que vous consacrez un ouvrage. La froide saison semble vous parler!

C’est tout à fait conjoncturel. En fait, l’idée vient de notre éditrice et je dois avouer qu’au départ, je n’étais pas enchanté. On croit tout savoir sur cette fête et je craignais de ressasser les éternelles rengaines sur le sapin, la crèche, le Père Noël. Mais en commençant à creuser, nous avons découvert de nouveaux enjeux, de nouvelles dimensions.

A force de répéter les mêmes explications, on transmet des informations erronées et il vaut la peine de les corriger.

Ainsi, au fur et à mesure que nous avancions dans nos recherches, nous nous sommes passionnés pour le sujet.

Qu’avez-vous notamment appris?

Qu’il n’existe pas un seul Noël. Que les traditions qui y sont liées n’ont cessé d’évoluer au fil des siècles: certaines ont été ajoutées, d’autres complétées ou corrigées. Noël est en réalité ce qu’on appelle un syncrétisme, c’est-à-dire une combinaison, un agglomérat de nombreux rituels issus de cultures très différentes, pas forcément rattachés au 25 décembre. C’est une fête multiple, dont on a parfois perdu complètement le sens, tant on y est habitué. On ne s’interroge plus sur le sens profond des symboles, qui méritent d’être déconstruits.

La fête de Noël n’est-elle donc qu’une construction?
Pour François Walter, la fête de Noël a aussi une dimension politique.

Tout à fait. Et même si au départ, Noël est une fête chrétienne, c’est aussi et surtout une fête politique. Quand l’Eglise romaine a décidé de fêter la naissance du Christ le 25 décembre, c’était un choix stratégique, à une époque où diverses religions rivalisaient.

Il s’agissait de christianiser une fête païenne déjà existante, associée au solstice d’hiver, n’est-ce pas?

Pas tout à fait, mais c’est une idée très répandue, que nous essayons justement de corriger. En fait, il n’a jamais existé une fête unifiée du solstice d’hiver. Bien sûr, dans toutes les cultures du monde, il s’agissait d’un moment privilégié pour des festivités, puisqu’il correspondait à une période d’inquiétude, d’angoisse: on voyait le soleil baisser sur l’horizon, les jours diminuer, et on se demandait si cela allait s’arrêter. Il existait donc une multitude de célébrations qui s’étalaient sur novembre, décembre et janvier. Lorsque la date de la fête liturgique de Noël a été fixée, au IVe siècle, le 25 décembre était libre. Les saturnales des Romains s’achevaient le 23 décembre, et les fêtes des calendes ne commençaient que le 31.

C’était donc un moyen de donner une connotation chrétienne à ce moment du solstice, mais on ne peut pas parler d’une substitution.

Des études récentes ont montré que, pour faire concurrence à la fête chrétienne, les Romains auraient développé une fête le 25 décembre, une course de chars, en l’honneur du soleil.

François Walter souligne l'écart entre la simplicité de la nativité et l'ambiance de Noël actuelle.
Vous mentionnez également que Noël a longtemps été une fête chrétienne parmi d’autres, ne prenant que tardivement de l’importance…

Il est vrai que Noël n’a longtemps été qu’une fête liturgique, marquée par une célébration à l’église, mais elle ne mobilisait pas les gens comme c’est le cas aujourd’hui. Dans la tradition chrétienne, Pâques était la fête essentielle. Nous avons étudié de nombreux témoignages d’époque, sous la forme de journaux tenus par des particuliers, et c’est vraiment étonnant de voir que la participation à la messe de Noël n’est que sporadiquement indiquée. On ne trouve aucune mention de festivités. Ce n’est qu’au XIXe siècle que Noël devient une fête de famille et que l’on commence à y ajouter toute une série de traditions en lien avec la magie de l’hiver, le mystère de la nuit et la symbolique du solstice.

Comment toutes ces traditions se sont-elles vues rattachées à la fête de Noël?

C’est difficile à dire. Il existe un foisonnement de pistes, une multitude d’éléments sur lesquels se sont penchés les ethnographes. Mais il est illusoire de penser que nous puissions remonter à une seule explication bien cadrée, malgré notre désir de tout rationaliser. Prenez par exemple le sapin de Noël: ses origines peuvent être multiples. L’une d’elles serait liée au solstice, cette période durant laquelle on attend avec impatience la reprise de la vie végétative.

Le sapin, mais aussi le gui et le houx, symbolisent la fécondité. Ce sont des arbres qui restent toujours verts, qui sont donc perçus comme éternels. On les expose en espérant la renaissance des feuillus.

Toutefois, le lien avec la chrétienté est également manifeste. Le Christ étant considéré comme le nouvel Adam, sa naissance évoque le paradis terrestre, mais on remplace l’arbre de vie – le pommier – par le sapin, qui a l’avantage de ne pas perdre ses feuilles en hiver, et on le décore de pommes.

Qu’en est-il du Père Noël?

S’il est bien évidemment un dérivé de Saint Nicolas, il emprunte également toute une série de symboles à diverses personnifications de l’hiver. Et les lithographies du XIXe siècle illustrant le Father Christmas anglais montrent bien qu’il avait déjà tous ses attributs bien avant l’apparition de la pub Coca-Cola!

Et la coutume des cadeaux, d’où vient-elle?

Pour comprendre cette tradition, il faut savoir que l’intervalle entre le 25 décembre et le 6 janvier a toujours été marqué par une certaine incertitude, due à un décalage entre le calendrier lunaire et le calendrier solaire. Selon le premier, l’année dure 354 jours, et selon le second, 365 jours. Dans de nombreuses cultures, ces douze jours d’attente avant que les deux calendriers ne soient à nouveau en phase étaient une période de vide, d’entre-deux.Donc un moment privilégié pour entrer en contact avec les revenants qui ne manquaient pas de visiter les vivants. Or, les enfants étaient considérés comme des médiateurs avec le monde de l’au-delà.

Selon Claude Lévi-Strauss, les cadeaux de Noël étaient une sorte de rançon versée par les adultes à ces fantômes,par le biais des enfants, afin d’éviter un sort funeste ou de se garantir une année prospère.

Le même raisonnement les poussait à réserver une part de leur repas de Noël aux pauvres de passage, que l’on croyait être des revenants déguisés. Aujourd’hui, nous perpétuons cette tradition en versant de l’argent à diverses associations de bienfaisance, qui ne manquent pas de nous envoyer leurs bulletins roses à cette période de l’année! Mais nous le faisons avant tout pour nous donner bonne conscience et nous avons perdu le contact direct avec la misère.

Finalement, Noël est-il toujours une fête chrétienne?

Plus vraiment, même si de nombreuses personnes, pratiquantes ou non, continuent à se rendre à la messe de minuit. L’écrivain français François Mauriac disait des bouchons de champagne qui sautaient en l’honneur de la naissance de Jésus qu’ils illustraient un malentendu résumant toute l’histoire du christianisme! Il suffit de lire le récit de la nativité dans la Bible, qui se limite à quelques lignes, pour se rendre compte que Noël existe surtout pour tous les éléments sortant du cadre strictement évangélique. Il y a vraiment un gouffre entre la naissance du Christ, un événement somme toute assez banal, assez sobre, et l’ambiance de fête qui règne aujourd’hui à Noël avec ses décorations, son festin, ses cadeaux…

L’aspect commercial a-t-il pris le dessus sur la magie de Noël?

Il a surtout mis tout le monde d’accord. A partir du XIXe siècle, on assiste à une formalisation d’un Noël globalisé, mais aussi à une forte opposition à tout ce qui est chrétien, à une volonté de laïciser les fêtes religieuses et leurs symboles, de les remplacer par une fête du solstice, du sapin. Finalement tout le monde s’accorde sur ce Noël commercial.

Certes, les Noëls ne sont plus ce qu’ils étaient, mais je pense que chacun y trouve son compte, parvient à fabriquer sa propre célébration.

Certains en profitent pour partir dans les îles à cette période et échappent ainsi à toutes les contraintes familiales.

Il est vrai que pour certains, cette période est devenue difficile à gérer de ce point de vue-là…

Oui, même si on espère toujours en profiter pour résoudre les conflits, que l’on essaie de faire bonne figure, et que l’on rêve d’harmonie… En fait, on reste nostalgique de ces Noëls d’antan passés avec nos parents. Quoi qu’il en soit, il existe plusieurs Noëls possibles. Et curieusement, c’est toujours resté une fête chômée. Personne, croyant ou non, n’a encore jamais remis en doute cette période de vacances ou n’a proposé de la déplacer au mois de janvier, alors qu’en France, les congés de Pâques sont parfois décalés.

On tient quand même à Noël.

Texte: © Migros Magazine | Tania Araman

 

Publié dans l'édition MM 51
19 décembre 2016

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De quoi parle-t-on

Noël

Fête chrétienne, politique, familiale, commerciale, païenne même, à certains égards, Noël revêt de multiples facettes que s’efforcent de décortiquer les historiens François Walter et Alain Cabantous dans leur ouvrage «Noël. Une si longue histoire».

Bio express

François Walter

Né en 1950, François Walter est aujourd’hui professeur honoraire d’histoire à l’Université de Genève, où il a enseigné pendant plus de vingt-sept ans. Il est entre autres l’auteur d’un ouvrage remarqué sur l’histoire de Suisse en 2010 et, en 2014, d’une étude intitulée «L’hiver, histoire d’une saison».

Tout au long de sa carrière, il s’est intéressé par ailleurs aux questions environnementales et aux catastrophes naturelles. Il s’est également penché sur l’histoire urbaine de notre pays et le rôle du paysage dans la construction des identités nationales.

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3 Commentaires

Pierrette Miletto [Invité(e)]

Ecrit le
21 décembre 2016

Article très intéressant avec des questions que je me suis moi-même posées et souhaité y répondre dans mon roman « Le coffret à trésors », www.miletto.ch. Cela me fait plaisir de lire le commentaire de Mme Christine Dido qui vit Noël comme étant la fête de Jésus. Peu importe qu’il ne soit pas né un 25 décembre, puisque sa naissance a probablement eu lieu en automne. Mais cette dame que je ne connais pas vit cet événement dans son cœur à longueur d’année. Il lui apporte de l’espérance, la lumière, et sa raison de vivre. Ces mots forts de sens sont là pour nous faire réfléchir… Joyeux Noël !

Christine Dido [Invité(e)]

Ecrit le
18 décembre 2016

Pour moi la naissance de Jésus n'est pas un événement banal mais mon espérance, ma lumière et ma raison d'exister. Alors effectivement il y a ce côté marketing mais pas seulement, je pense qu'un Amour sincère jaillit de nos coeurs.

 

Christophe Meregnani [Invité(e)]

Ecrit le
22 décembre 2016

Comme l'article le dit bien, les évangiles ne font pas étalages de la naissance du Christ, car ce qui est important avant tout c'est sa mort sacrificielle. De plus les chrétiens ne célébraient pas les anniversaires. Cette fête n'a donc pas grand chose de chrétien, voir rien du tout. Si on est vraiment attaché aux valeurs du Christ il nous faut relire les Saintes Ecritures qui nous donnent la réponse sur ce que Dieu attend nous!

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