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Guy Parmelin: «Rendre attractive l'armée est un travail de longue haleine»

Il avance tous azimuts. Depuis son arrivée à la tête du Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), Guy Parmelin a enchaîné les décisions délicates. Le conseiller fédéral n’a qu’un seul mot d’ordre: faire aboutir sa réforme de l’armée.

Vous avez fait l’école de recrues il y a quarante ans. Qu’est-ce qui a changé à l’armée depuis cette époque?

En 1980, il devait y avoir plus de 400 000 soldats. La mobilisation générale existait. Avec le temps, les effectifs ont baissé et des réformes sont passées par là. Avec celle que nous sommes en train de mettre en route, on va réintroduire cet aspect de mobilisation avec 35 000 soldats levés en dix jours. C’est un axe majeur de la réforme. Nous voulons aussi ramener les effectifs à 100 000 hommes. Je pense également que l’armée s’est adaptée et est devenue plus performante. Bien sûr, le système de milice auquel la Suisse est attaché perdure, mais avec l’évolution technologique, nous voulons aussi une armée où les cadres et les soldats sont toujours mieux formés. C’est un moyen de la rendre davantage attractive.

Justement, comment comptez-vous rendre cette armée attractive quand on sait qu’elle est impopulaire auprès des jeunes?

Il existe différents aspects. D’abord, le commandant Blattmann, ancien chef de l’armée, a fait beaucoup en la matière. Sa vision était d’avoir une coopération très étroite avec les hautes écoles et les universités afin que les formations soient reconnues au niveau civil. Ensuite, il faut qu’il y ait un assouplissement et une meilleure coordination avec les écoles afin que les futurs soldats ne soient pas pénalisés quand ils manquent telle ou telle partie de leur cursus. Tout cela est en bonne voie. Le commandant de corps Philippe Rebord, nouveau chef de l’armée, est lui aussi très concerné par ces aspects puisqu’il commandait l’Ecole supérieure des cadres de l’armée de Lucerne. Mais rendre attractive l’armée est un travail de longue haleine. Quand vous dites que les jeunes sont peu intéressés, il faut relativiser. J’ai vu beaucoup de jeunes soldats dans mes visites de troupes qui sont extrêmement motivés. Cela dit, c’est vrai qu’une partie essaie d’éviter de faire le service militaire.

Selon vous, les femmes pourraient être une réponse à ce manque d’effectif. Comment comptez-vous vous y prendre pour les attirer?

Ce qui m’importe, c’est que les femmes aient le même degré d’information que les hommes. C’est pourquoi j’ai lancé l’idée de rendre obligatoire la journée d’information pour toutes. Je reçois souvent des lettres de jeunes femmes qui sont déçues, car elles n’ont pas été informées. Quand elles annoncent leur souhait de participer, on leur dit que c’est trop tard. Actuellement et d’entente avec les cantons, nous sommes donc en train de travailler sur ce projet. Ce n’est pas quelque chose qui peut se faire dans la précipitation. Il faut prendre en compte plusieurs aspects. Par exemple, si tout à coup la journée d’information était obligatoire pour les femmes, on devrait se préparer à l’éventualité qu’elles ne viennent pas. Et donc aux sanctions qui en découleraient. Un groupe de travail est justement en train de plancher sur la question.

C’est étonnant pour un conservateur de vouloir impliquer les femmes. Leur place, c’est à la maison et à l’armée alors?

Les citoyennes participent aussi à l’avenir du pays. L’objectif n’est pas qu’elles fassent toutes le service militaire. Clairement pas. Il s’agit plutôt que celles qui le souhaitent et qui y trouvent un intérêt, puissent mettre leurs compétences au service du militaire.

Au contraire, est-ce que le service civil est trop attrayant, comme l’a déclaré l’actuel chef de l’armée, Philippe Rebord?

Si nous voulons que l’armée puisse remplir ses missions au profit de la défense, nous devons assurer une alimentation de ses troupes. Pas seulement pour l’armée, mais aussi pour les cantons. Et du côté du service civil, nous avons constaté que l’effectif avait tendance à fortement augmenter. Il faut savoir que le service civil ne relève pas de mon département, mais de celui de l’Economie dirigé par Johann Schneider-Ammann. Nous avons donc lancé une collaboration entre nos deux départements afin d’identifier les causes de cette tendance. Si l’armée ne réussit pas à renouveler ses effectifs, on aurait un énorme problème de sécurité à terme. Et un problème de prestation, puisque qu’on oublie que l’armée assure de très nombreuses tâches au profit des autorités civiles. Elle agit souvent à titre subsidiaire.

Depuis votre arrivée, les changements se succèdent. Changement du chef de l’armée, changement du chef de l’aviation ou encore suspension du médecin de l’armée. Vous aimez ça, couper des têtes?

Non, c’est une évolution naturelle. L’arrêt, une année avant la retraite, du commandant de corps Blattmann était parfaitement logique. Je voulais quelqu’un qui mette en œuvre la réforme qui va durer quatre ans et qu’il s’en charge du début à la fin, sans coupure. C’est donc le commandant de corps Philippe Rebord qui a pris sa place et qui va attaquer cette réforme.

En allemand, on vous surnomme «Monsieur Schnellschuss», qu’on pourrait traduire par «celui qui tire trop vite», en référence à des décisions trop précipitées. Comment réagissez-vous à cela?

Je dois prendre des décisions et trancher. Mieux vaut tirer, même vite, que pas du tout. Cela ne veut cependant pas dire que j’ai tendance à la précipitation.

Au niveau des changements, vous avez redonné une place importante aux Romands et donc à la langue française dans votre département. Y a-t-il chez vous une volonté de rétablir l’équilibre?

C’est vrai qu’il existe des règles non écrites qui suggèrent une certaine proportion de Romands ou d’italophones. Mais le Parlement a déjà fait preuve d’une grande attention envers la population latine puisque nous sommes trois Romands au Conseil fédéral, alors que nous ne représentons qu’un cinquième de la Suisse. Il faut donc relever que, du côté alémanique, ça n’a pas été un obstacle d’élire un troisième Romand. Quant à mon département, je privilégie d’abord les compétences. Dans le cas de Philippe Rebord, il y a eu une commission de sélection qui a fait son travail avec une procédure claire, et cela a abouti à sa nomination, indépendamment de considérations linguistiques.

Concernant votre département, c’est toujours un UDC qui est à sa tête. Est-ce à dire que les autres partis n’en veulent pas?

J’ai pris ce département parce que c’est celui qui restait quand je suis arrivé. Cela dit, pour moi, il est très important. C’est le plus grand en termes de personnel et celui qui fait face à de gros défis. Parmi eux, la réforme en cours, celle de la loi sur le renseignement, la problématique du terrorisme, la complexité des problèmes «cyber». Ces sujets très actuels ont permis au DDPS de retrouver une très grande importance. C’est quelque chose que je constate au sein du Parlement comme au niveau de mes contacts internationaux. Tout ce qui était peut-être, à l’époque, moins intéressant, comme la coopération transfrontalière ou la surveillance de l’espace aérien, revient sur le devant de la scène.

Vidéo: trois questions à Guy Parmelin

Dans l’actuel climat d’insécurité mondial, la question de la défense est partout. Aux Etats-Unis, Donald Trump veut augmenter les dépenses de l’armée de 54 milliards de dollars. Une hausse historique. Est-ce un modèle à suivre pour vous?

Les tensions sont réelles. Elles poussent tous les Etats à renforcer leur armement et leur puissance. Le modèle américain, lui, n’est pas le modèle suisse. Nous avons une armée de milice avec un financement quadriennal. Actuellement, le Parlement nous a donné un cadre financier sur quatre ans qui s’élève à 20 milliards de francs. Ce sont 5 milliards par an destinés à la réussite de la réforme de l’armée.

Vous avez demandé une rallonge de 156 millions pour l’achat de munitions sur un total de 380 millions. Vous vous préparez à faire la guerre?

Nous nous préparons à toutes les éventualités. Quand on veut avoir 35 000 soldats mobilisables en dix jours, il faut les munitions qui suivent. Et dans le cas d’une attaque terroriste par exemple, nos militaires doivent être équipés. Il y va de notre crédibilité. En comparaison internationale, notre équipement, malgré son réapprovisionnement, est à un niveau quantitativement bas.

Dans les faits, c’est la cybercriminalité qui a explosé en Suisse et non les conflits armés. On se souvient, par exemple, des vols de données chez l’entreprise d’armement Ruag. N’est-ce pas là qu’il faut investir en priorité?

Vous avez raison, nous devons déterminer quelles sont nos priorités et rester crédibles. Si notre système est attaqué et qu’on n’a pas les moyens de se protéger, nous avons en effet un gros problème. On a beau avoir des avions et des chars, on est paralysé. Une stratégie a donc été mise sur pied en 2012 par la Confédération. Il s’agit de la stratégie nationale de cyberdéfense qui est en révision. Quand nous avons eu le cas Ruag, j’ai immédiatement donné les instructions pour faire un état des lieux au niveau du département. Mais il ne faut pas oublier qu’il nous manque des bases légales. On ne peut pas simplement prendre des décisions comme ça nous chante. Et sur le plan des compétences, on est en concurrence avec l’économie privée. Il faut donc qu’on trouve des systèmes innovants pour former les gens.

Vous avez des idées concrètes?

On regarde ce que font les pays voisins. La France par exemple a mis sur pied une véritable cyberarmée avec 3200 personnes dont un pôle de compétence en Bretagne. Mais eux, ils ont une vision offensive du cyber. Nous, ce qu’on veut, c’est pouvoir défendre nos infrastructures critiques et si nous devions être agressés, freiner l’ennemi et contre-attaquer. Je vais bientôt présenter au Conseil fédéral un plan d’action de cyber­défense du département.

Un crédit d’étude devrait être soumis cette année au Parlement pour évaluer un nouvel avion de combat. Mais on connaît l’échec cuisant qu’ont connu les Gripen auprès de la population. Comment comptez-vous faire pour renverser la tendance?

La première chose que nous souhaitons, c’est partir dans ce projet avec le maximum de cartes en main. Il ne faut pas se faire d’illusions, il y aura toujours des personnes qui ne voudront pas d’avions de combat. Mais nous faisons le nécessaire pour avancer dans de bonnes conditions. Un groupe d’experts travaille actuellement à identifier nos besoins réels et les solutions possibles. Une fois que ce sera fait, nous devrons trouver ce qui correspond le mieux à ces besoins puis déterminer les coûts et le mode de financement. Le groupe d’experts rendra son rapport fin mai. Sur la base de ses recommandations, nous pourrons mener des discussions au sein du Conseil fédéral.

Trouvez-vous encore le temps de voir vos proches avec vos nouvelles responsabilités?

J’essaie avec mon épouse de m’aménager des plages de temps libre. C’est indispensable pour l’équilibre personnel. Je vais bientôt avoir une coupure et j’espère qu’il n’y aura pas d’urgence pendant les vacances de Pâques. Nous aimons aussi beaucoup la musique et nous sommes par exemple allés voir la première de Tannhäuser au Stadttheater de Berne récemment. Quand je rentre à Bursins, j’aime aussi tout poser et ne rien faire pendant quelques heures… Peut-être lire un livre ou un journal et discuter avec des amis qui passent nous voir.

On est au mois d’avril, et à Bursins, les vignes poussent. Est-ce que le rapport à la nature vous manque?

Non pas particulièrement. Mais c’est vrai que, lorsque je suis à la maison le week-end, j’ai toujours un œil sur la vigne. Je regarde où elle en est et comment elle a poussé. Il m’arrive de m’arrêter pour voir s’il y a des ravageurs. Mais mon frère s’occupe de cela très bien et j’ai clairement tourné la page.

Si vous deviez retenir une seule maxime de vie, laquelle serait-elle?

Carpe diem! Horace.

Texte © Migros Magazine – Nadia Barth

 

Publié dans l'édition MM 16
18 avril 2017

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De quoi parle-t-on?

Nouveaux avions de combat, achats de munitions, cybersécurité, recrutement des soldats... Guy Parmelin, conseiller fédéral en charge de la défense, est sur tous les fronts. Son but? Réformer l’armée. Une ambition qui pourrait bien profiter du climat d’insécurité international pour remporter quelques suffrages.

Bio express

9 novembre 1959 Naissance à Bursins (VD)

1977 Obtention de son baccalauréat à Lausanne

1979 Diplôme de l’école Agrilogie Marcelin à Morges suite à un apprentissage d’agriculteur.

1985 Obtention d’une maîtrise agricole avec viticulture.

1993 Entrée en politique en devenant membre du conseil général de Bursins.

1994-2003 Député au Grand Conseil vaudois.

2000-2004 Président de l’UDC du canton de Vaud.

2003-2015 Conseiller national (UDC/VD)

2015 Il est choisi par son parti comme candidat à la succession d’Eveline Widmer-­Schlumpf au Conseil fédéral. Il est élu au troisième tour avec 138 voix sur 243 pour une majorité absolue à 119 voix.

1er janvier 2016 Entrée en fonction comme chef du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS).

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2 Commentaires

Maurice Burnier [Invité(e)]

Ecrit il y a
1 semaine

En dernière analyse, c'est dans la conscience et les décisions du politique et de chacun que se joue l'efficacité indispensable d'une armée. Ce qui ne veut pas dire qu'il s'agisse d'une affaire purement individuelle. La volonté de se sauver d'une attaque, d'une guerre, de menaces diverses, etc. est universelle, elle concerne tous les êtres. Nos institutions sont à protéger, car un Conseil fédéral se doit d'être uni pour qu'il assume ses responsabilités du salut de tous. Au sein de notre armée réorganisée, chacun devrait être solidaire et responsable du salut des autres comme de soi-même.

Georges Bonny [Invité(e)]

Ecrit il y a
1 semaine, 2 jours

Si l'on ne peut plus acheter d'avions de combat, pourqoi ne pas supprimer l'aviation militaire, et la remplacer par des fusées sol-air ?

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