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«Un ancien monde s’effondre. La question est qui construira le nouveau?»

Difficile de rester optimiste à l’heure où les bouleversements politiques et sociaux se succèdent sur la planète. Isabelle Gattiker, directrice du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), refuse de baisser les bras et aimerait encourager les citoyens à s’engager.

On dit que le cinéma est le miroir du monde. Quelle vision de ce dernier était présentée cette année lors du festival?

Celle d’un monde anxieux, agité, où les choses vont beaucoup trop vite et où beaucoup de gens pensent que l’on ne peut plus se fier aux informations. On est happé par des images beaucoup trop rapides et saccadées, qui n’ont pas de lien les unes avec les autres. Au cinéma, c’est différent. Les cinéastes s’approprient ces problématiques et reviennent à la base de ce qui relie les humains: ils nous racontent des histoires. En tant que public, on s’assied, et on découvre alors des personnages et des situations complexes. On redécouvre aussi l’empathie. C’est d’ailleurs précisément cela qui nous manque dans les images d’actualité avec lesquelles nous sommes bombardés.

Pour être touché, pour se mettre à la place de l’autre, pour réfléchir, il faut du temps et c’est là tout le sens du long métrage. C’est important le temps long et c’est de plus en plus rare.
Il faut du temps, mais aussi s’intéresser à l’autre. Dans un monde de l’instantanéité où l’on nous pousse à être de plus en plus autocentré, n’est-ce pas paradoxal?

Cette vision, c’est celle que nous renvoient les médias qui sont eux-mêmes en crise, et qui manquent également de temps pour écrire et prendre de la distance. C’est d’ailleurs dramatique de voir des journalistes qui ont peur pour leurs conditions de travail et qui peinent à gagner leur vie. Ça n’aide pas à transposer une image positive du monde, ni à insuffler un élan. Mais je n’ai pas la vision d’un monde aussi triste et apathique: il y a énormément de dialogues, d’initiatives positives et des choses qui avancent!

Trump aux Etats-Unis, Erdogan en Turquie ou encore Duterte aux Philippines… Le monde connaît en 2017 un véritable renversement de valeurs sur le plan politique. Quelle analyse faites-vous de cette situation?

Nous sommes dans un monde qui perd ses repères, et où ressurgit le spectre de l’homme fort, de l’autocrate, qui se nourrit de la rancœur, de la haine et de la peur. Il faut lutter contre cette peur. Comment? En verbalisant. Quand on se laisse dépasser, il faut s’arrêter, parler, rencontrer l’autre, discuter et trouver des solutions. Mais il manque des espaces pour débattre et rencontrer des gens différents – le Festival, avec ses débats publics et ses milliers de spectateurs chaque année à travers toute la Suisse romande, et ses projections bondées dans des maisons de quartier, dans des campagnes, des foyers de personnes réfugiées, dans des hôpitaux ou des prisons qui attirent un public incroyablement varié, est un magnifique laboratoire à cet égard.

Discuter, est-ce vraiment la solution?
Se fâcher permet de libérer des choses très positives selon Isabelle Gattiker.

C’est en tout cas l’une des réponses. On est dans le monde de «l’entre-soi», c’est-à-dire que nous ne discutons qu’avec des gens qui pensent la même chose que nous… Et quand ce n’est pas le cas, on a de plus en plus de peine à débattre: on pense que chacun a son avis, on ne tente ni de convaincre ni de comprendre l’autre. C’est profondément malsain. Il ne faut pas avoir peur de se fâcher: au contraire, c’est très sain et ça libère beaucoup de choses très positives. Au festival, on invite des spécialistes qui ont des idées très différentes les uns des autres, et on donne toujours la parole au public, qui peut les interpeller librement. C’est fondamental.

La Syrie était d’ailleurs l’un des grands thèmes de discussion du festival. Comment avez-vous choisi d’aborder ce sujet complexe?

Cette année, sous l’impulsion de Philippe Mottaz, responsable éditorial du Forum, nous avons approché la question de la Syrie sous l’angle de la justice: comment juger Bachar el-Assad et les responsables de crimes? Comment rendre une dignité à toutes les victimes? Nous avons projeté un film bouleversant, Syria’s disappeared, de Sara Afshar, en présence du protagoniste, Mazen al-Hamada, un survivant de la torture. Il était là, fracassé, détruit mais debout. Et au nom de toutes les autres victimes, il demandait justice. Il était entouré des protagonistes de la première plainte contre le régime syrien, déposée il y a quelques semaines en Espagne. Il faut savoir que dans le monde entier, des avocats, des procureurs, des chercheurs se battent afin d’arriver à instruire un cas contre Bachar el-Assad et les responsables syriens. Il existe beaucoup de preuves, mais peu de moyens d’action. Il faut donc faire évoluer le système international, et donner aux avocats les moyens de se battre en allant recueillir les témoignages de toutes ces victimes. C’est vital, car sans justice, on ne pourra pas se tourner vers l’avenir… C’est dire l’importance de la justice internationale.

Une justice qui traverse une véritable crise…

Oui, la justice internationale passe par une crise. La Cour pénale internationale est menacée, et les instances nationales sont remises en question. Pourtant, leur travail est fondamental. Grâce à elles, il faut que nulle part, jamais, aucun dictateur ne puisse commettre un crime en ayant l’impression qu’il puisse rester impuni.

Le festival a connu une hausse de fréquentation des 18-23 ans lors de la dernière édition. Est-ce à dire qu’il y a un fort besoin de mobilisation chez les jeunes?

Oui. Les jeunes sont pleins d’élan, d’enthousiasme, ils veulent sortir des réseaux sociaux pour discuter avec de vraies personnes et s’engager concrètement. C’est extraordinaire de voir leur élan, leur engagement: cela donne tout son sens à notre travail!

Est-ce aussi le signe que les jeunes manquent d’espaces communautaires où construire des idéaux et répondre à leurs interrogations?

Notre monde connaît une phase de creux: il manque de vraies propositions, on est dans un sentiment de vide. S’indigner contre, c’est important, mais s’indigner pour quelque chose, faire des projets d’avenir: là est le défi. Au-delà de cela,

nous voulons aussi donner aux jeunes un lieu pour faire des propositions, mais aussi pour leur donner la plus belle des envies: celle d’agir.

Chaque année, nous abordons également des violations contre les droits humains en Suisse et proposons aux jeunes des actions concrètes directement sur leur territoire. Et ils en redemandent!

Comment prendre ses responsabilités face à ce vide de civilisation?

C’est de dire: je n’ai pas lâché. Je me suis battu pour des valeurs fondamentales. A travers toute l’histoire, celles et ceux qui ont été du côté des victimes, du côté de l’humain, qui ont défendu le fait que chaque humain a le droit d’être respecté, écouté et protégé, ont toujours eu raison. Au-delà de la politique, au-delà des partis, au-delà des circonstances économiques, il faut tenir ce cap. Et ne jamais le lâcher.

C’est quoi être révolutionnaire en 2017?
Pour Isabelle Gattiker, il est capital de ne pas baisser les bras.

Le terme peut être employé de trois manières différentes. La première correspond à la révolution dans le sens de celle de 1789 en France, c’est-à-dire renverser complètement le pouvoir en place. La deuxième désigne le fait de changer les choses, de voir le monde autrement, et la dernière indique un retour en arrière. Actuellement, les grands mouvements qui protestent contre l’ordre établi et qui sont relayés par les médias sont particulièrement effrayants: ce sont des populistes, avec des solutions toutes faites et des slogans creux. Pour être révolutionnaire en 2017, paradoxalement, il faut prendre le temps de revenir à la raison et au calme.

Concrètement, quels sont les outils à disposition des citoyens pour agir?

On peut toujours agir à sa manière et à son échelle et il n’y a aucune raison de baisser les bras. On peut voter. On peut adhérer à des associations. Devenir bénévole. Signer des pétitions. Envoyer des dons à des réfugiés, préparer des repas. Acheter des livres. Acheter la presse. Mais aussi parler autour de soi. On peut aussi parler à l’inconnu qui est assis à côté de nous, dans un café, et rencontrer des gens au-delà de son cercle. Rien que ça, c’est déjà énorme.

Depuis plusieurs années, les gens préfèrent aller eux-mêmes sur le terrain pour apporter de l’aide plutôt que de donner de l’argent aux associations. N’y a-t-il pas une crise de confiance?

Oui, il y a peut-être une crise de confiance mais les grandes organisations et ONG ont fait beaucoup d’efforts pour expliquer où vont les dons. Et on ne peut pas remplacer le travail de fond que font Amnesty International ou celui du CICR en prenant son sac à dos. Ensuite, ces initiatives individuelles sont parfois dangereuses. Par exemple, aller dans un orphelinat trois semaines, c’est criminel. Les enfants s’identifient et s’attachent à la personne et puis elles repartent, laissant la place à d’autres.

Il s’agit là d’une espèce de tourisme humanitaire qui a des conséquences désastreuses.

Certains vont même jusqu’à créer de fausses écoles et des faux orphelinats pour que les «Blancs» viennent y enseigner et s’occuper des enfants… Ça se fait dans toute l’Asie du Sud-Est et en Afrique. Les conséquences sont dramatiques pour le développement de ces jeunes. Il faut donc faire confiance aux grandes organisations pour faire ce travail et plutôt s’engager ici, chez soi.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans la mobilisation citoyenne?

Les réseaux sociaux sont une arme à double tranchant. D’un côté, ils peuvent jouer un rôle extrêmement positif comme les rassemblements extraordinaires auxquels ils ont donné naissance, et sensibiliser ou alerter avec une force de frappe incroyable. Mais comme toujours, il y a le bon et le mauvais côté. Ces réseaux sont aussi utilisés par des réseaux populistes, néo-conservateurs ou conspirationnistes, avec un succès certain. C’est ce qui est en train de se passer en ce moment aux Etats-Unis, en France, mais également en Suisse.

Une arme à double tranchant qui peut aussi menacer notre vie privée. Comment résister à la violation de cette sphère?

Faire attention à ce que l’on poste, ne pas tout relayer à tout va, prendre conscience de son empreinte numérique. Mais surtout, faire attention à ne pas mettre en danger des gens qui sont sur le terrain et quand on reposte les informations de personnes qui y sont, faire preuve de prudence et de modération.

Faire attention à ce que l’on partage, ­vérifier ses sources. Rester toujours en alerte.
Est-ce qu’on ne diabolise pas un peu?

Non pas du tout. C’est extrêmement dangereux. On se sent protégé, car on est dans un système démocratique, mais si ça change… Et puis, il suffit que d’autres gouvernements ou que des groupes privés aient accès à ce que l’on partage pour que les choses dérapent, pour nous ou pour les personnes avec lesquelles nous sommes en contact.

Le tableau général est plutôt sombre. Etes-vous une optimiste?

Plutôt que de dire que je suis optimiste, je préfère dire que je garde confiance. La confiance, cela n’empêche pas de s’engager et de dénoncer fermement, bien au contraire: la confiance en l’humain, la confiance en ses capacités d’invention et la conviction profonde qu’un autre monde est possible, cela donne un sens à cet engagement.

Et cette confiance, tout comme la curiosité et l’enthousiasme, n’est pas innée. Elle doit se cultiver, tous les jours, comme un muscle. Sinon, elle se nécrose…

Texte: © Migros Magazine | Nadia Barth

 

Publié dans l'édition MM 20
15 mai 2017

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De quoi parle-t-on?

Les bouleversements économiques et sociaux, la victoire politique des figures conservatrices, le recul des libertés, la crise des médias…

Voilà quelques aspects qu’Isabelle Gattiker a accepté d’aborder, en écho au bilan qu’elle tire de la 15e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains FIFDH, qui a eu lieu en mars 2017.

Bio express

Isabelle Gattiker

1978
Naissance le 30 avril en Suisse.

2001
Master en histoire à l’Université de Genève.

2002
Elle cofonde le Festival du film et ­forum international sur les droits humains (FIFDH) avec Léo Kaneman.

2005-2007
Assistante du cinéaste Amos Gitaï.

2007
Productrice de cinéma, comme associée chez Intermezzo Films. Elle produit entre autres Témoin Indésirable de Juan José Lozano ou encore Prora de Stéphane Riethauser.

2011 à 2013
Coordinatrice du master cinéma HES-SO pour l’ECAL et la HEAD.

2015
Nommée directrice générale du FIFDH.

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1 Commentaire

Maurice Burnier [Invité(e)]

Ecrit il y a
2 semaines

Quand peut-on couper la corde ? Plusieurs critiques du cinéma dénoncent le dévergondage croissant des films actuels, dévergondage préjudiciable au véritable 7ème art. Ils terminent souvent leurs réquisitoires par cette question : Quand donc les corrupteurs se heurteront-ils à un mouvent d'écoeurement et de protestation qui sauverait, fût-ce tardivement, l'honneur du public ?
Mais hélas ! aujourd'hui on fait un emploi abusif des cotations qui doivent manifestement se fondre sur un réel service d'information qu'elles transmettent.

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