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Katia et Marielle Labèque: «Nos différences de jeu font la force de notre duo»

Pianistes inséparables sur scène comme dans la vie, Katia et Marielle Labèque ont foulé les scènes du monde entier. Le 22 juin, les deux sœurs nées à Bayonne (F) ouvriront le festival Lavaux Classic avec un programme basque.

Elles habitent un palais ayant appartenu aux Borgia au cœur de Rome, à deux pas du Forum et du Théâtre de Marcellus. Entrer chez elles, c’est entrer dans un morceau d’histoire, celle avec un grand «H» – d’anciennes fresques ont été retrouvées sur les murs de la chambre aujourd’hui restaurées dans un délavé de bleu – mais aussi celle avec un grand «L». Celle de Katia et Marielle Labèque, fausses jumelles nées à deux ans d’écart, pianistes à la carrière et au talent siamois qui ont posé en plus de quatre décennies leurs claviers sur les scènes du monde entier. Leur vie romaine a débuté en 2005 et se partage entre leur appartement et leur lumineux studio façon loft new-yorkais acquis quelques années plus tard dans le quartier d’Ostiense, au sud de la ville. Autour d’un bol de fraises et d’une tisane – ce soir-là, elles jouent et thé et café sont prohibés avant les concerts – , les deux sœurs reviennent sur leur parcours hors du commun.

Rome, c’était un rêve d’artistes? Ou est-ce le hasard de la vie qui vous a amenées ici?

Katia Labèque: Ce n’est pas un hasard du tout. Nous avons bercé dès notre enfance dans la culture italienne qui est celle de notre maman. A la maison, nous écoutions tout le temps de l’opéra et vivre dans cette ville où la beauté surgit à tous les coins de rue est d’une richesse incroyable.

Marielle Labèque: Il est impossible de ne pas aimer l’Italie et je ne connais personne qui ne soit pas sensible à la beauté de ce pays. A chaque fois que je reviens à Rome, cela me frappe, tout ici est inspirant.

On vous présente toujours comme étant inséparables et pourtant vous avez étudié le piano en solo. Comment votre duo est-il né?

KL: De l’envie que nous avions de rester ensemble, et cela s’est fait très naturellement. Lorsque nous sommes sorties du Conservatoire de Paris, nous étions très jeunes – Marielle avait 16 ans et moi 18 –, et nous n’avions pas envie de nous séparer. Nous avons décidé d’explorer le répertoire à deux pianos sans savoir vraiment si cela allait nous plaire; c’était un rêve pour nous d’arriver à rester ensemble, de voyager ensemble et de faire toutes les choses que font les musiciens, mais à deux. On ne connaissait pas le répertoire et nous avons débuté avec des œuvres contemporaines plutôt difficiles, à commencer par les Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen.

C’est justement Olivier Messiaen qui vous a prises le premier sous son aile. Comment l’avez-vous rencontré?

ML: Un jour, alors que nous étudiions au Conservatoire de Paris. Nous étions en train de jouer les Visions de l’Amen et il passait dans le couloir. Il nous a entendues, puis il est entré et nous a demandé qui nous étions et si nous serions d’accord de jouer pour lui sur un disque qu’il produirait, car lui ne pouvait plus jouer. Nous étions toutes jeunes, c’était extraordinaire et nous avons vraiment eu une chance inouïe, mais à l’époque, tout cela nous paraissait normal.

Imposer votre duo en étant si jeunes tout comme le faire évoluer n’a pas dû être facile...

ML: Il est vrai que voir deux jeunes filles pleines d’énergie commencer avec des œuvres aussi fortes que celles de Messiaen ou de Boulez a surpris beaucoup de gens. Mais le plus important au début de notre carrière a été d’avoir l’appui des compositeurs, tel Luciano Berio ou encore Ligeti.

KL: On était certes très jeunes, mais on était à fond dans cette musique. Très vite, nous avons eu l’envie d’enrichir le répertoire pour deux pianos et nous sommes naturellement tournées vers les compositeurs du XXe siècle: Debussy, Bartók, Stravinski... Nous voulions aussi l’agrandir, d’où l’idée de demander par exemple à Leonard Bernstein s’il serait possible de faire une version instrumentale de West Side Story pour deux pianos et deux percussions. Il a tout de suite été d’accord. Ces dernières années, nous avons commissionné six nouveaux concertos pour deux pianos et orchestre et le prochain sera réalisé par Bryce Dessner, un excellent compositeur qui est aussi le guitariste du groupe rock américain The National.

Rechercher toujours de nouveaux territoires à explorer et de nouveaux compositeurs, c’est vital?

KL: Oui, car nous ne voulons pas être privées de notre époque. Chaque nouveau projet nous maintient ensemble, car si nous avions joué toute notre vie le même répertoire, nous nous serions probablement lassées. C’est aussi dans cet esprit d’innovation que nous avons voici une dizaine d’années notre propre label, KML Recordings, ainsi que notre fondation. Cela nous a permis de faire nos propres projets ou de travailler avec des vidéastes tel Tal Rosner, d’explorer, car pour nous, la musique doit s’enrichir des autres arts.

A Lavaux Classic, vous jouerez le Boléro de Ravel, un Basque comme vous, accompagnées de percussionnistes et chanteurs du pays. Un retour aux sources?

KL: Complètement. Nous travaillons avec des musiciens basques depuis une dizaine d’années, mais Lavaux Classic est le premier endroit cet été où nous jouerons cette nouvelle version du Boléro. Elle fait d’ailleurs partie d’Amoria, «amour» en basque, notre dernier projet qui fait référence au premier texte publié en euskara, c’est-à-dire en langue basque. Nous sommes parties de ce très vieux poème du XVIe siècle où il est question d’amour pour arriver jusqu’à la culture basque d’aujourd’hui. Avant le Boléro, nous jouerons d’autres œuvres de compositeurs basques pour voix et piano, car on ne peut pas parler de musique basque sans parler des chanteurs.

A la ville comme sur scène, vous êtes ensemble. Comment expliquez-vous une telle longévité dans votre couple?

ML: Nous ne nous l’expliquons pas. Nous fonctionnons vraiment comme un couple et le même mystère nous entoure: certains se séparent tandis que d’autres, comme le nôtre, tiennent sans qu’on sache vraiment pourquoi. Notre couple relève du mystère.

KL: Oui, il faut accepter l’inexplicable. Avoir toujours cette envie de créer et autant de plaisir à partager la scène depuis quarante ans tient du miracle.

Et comme dans tous les couples, vous avez connu des hauts et des bas?

KL: Bien sûr, car il n’y a pas d’entente sans mésentente, c’est obligé. Nous sommes très têtues et très indépendantes toutes les deux.

ML: Chacune défend ses idées et, au final, on trouve toujours une solution. Il faut toujours essayer de parler, de faire des compromis.

KL: Oui, bon, on ne s’engueule jamais très longtemps. On peut se dire les choses très franchement et tout est rapidement oublié. C’est un avantage que nous avons par rapport à ceux qui ne travaillent pas souvent ensemble et qui n’osent pas forcément dire ce qu’ils pensent par peur de froisser l’autre.

Katia l’impulsive, Marielle la réfléchie, votre duo se nourrit de vos différences. Cette complémentarité, c’est cela le secret de votre équilibre?

KL: Absolument. C’est clairement ce qui a fait tenir notre duo jusqu’à maintenant, mais le fait que Marielle soit réservée ne veut pas dire qu’elle est moins forte, bien au contraire, et le fait que je sois davantage impulsive ne signifie pas que je ne réfléchis pas. A nouveau, je pense que ce sont vraiment nos différences de jeu et de personnalité qui ont fait la force de notre duo.

Comment faites-vous, un regard suffit pour vous comprendre?

KL: Vous savez, quand on demandait à Fred Astaire comment il faisait pour être si naturel lorsqu’il dansait, il répondait: «C’est très simple, je fais le même mouvement 5000 fois.» Nous sommes tellement préparées, ensemble ou séparément, avant chaque récital, nous répétons dans la salle pendant plusieurs heures. C’est un passage obligé pour arriver à l’aisance qu’est la nôtre aujourd’hui et comme tout musicien, nous avons traversé des années de labeur acharné.

ML: C’est uniquement grâce à ce grand travail de préparation que nous trouvons une certaine liberté pendant le concert et que nous parvenons à oublier un peu toutes les difficultés!

KL: Nous ne nous sommes d’ailleurs jamais senties aussi bien sur scène qu’aujourd’hui.

L’une d’entre vous a-t-elle été tentée un jour par une carrière solo?

KL: Pas envie! Je veux bien participer à quelques projets, mais jamais je n’ai imaginé jouer seule sur scène.

ML: Non, j’ai fait quelques concerts de musique de chambre de mon côté, mais je n’ai même plus le temps et Katia joue parfois avec la grande violoniste russe Viktoria Mullova. Jouer seule, ce n’est pas notre désir.

Arrêter le piano un jour, vous y pensez?

KL: Non, pas du tout. Ce serait vraiment un drame. Il n’y a que la maladie ou la mort qui pourrait nous faire arrêter de jouer.

ML: C’est un métier qui est dur physiquement et tant qu’on tient le coup, on continue avec un grand bonheur.

KL: Et on fait tout ce qu’on peut pour tenir le coup! Nous avons une hygiène de vie assez stricte, un peu comme les grands sportifs. Nous ne buvons pas d’alcool, mangeons sans gluten, sans lactose et sommes à la tisane avant un concert. On adore profiter de la vie et bien manger, mais il est vrai que les tournées, les voyages, tout cela est très fatigant.

Texte: © Migros Magazine | Viviane Menétrey

 

Publié dans l'édition MM 24
12 juin 2017

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De quoi parle-t-on?

Célèbres dans le monde entier, Katia et Marielle Labèque ouvriront la 14e édition du festival Lavaux Classic qui se tiendra du 22 juin au 2 juillet entre Cully, Grandvaux, Vevey et Villette, avec un programme basque.

Bio express

1950 Naissance de Katia le 11 mars.

1952 Naissance de Marielle le 6 mars. Leur père, médecin et rugbyman, est membre du chœur de l’Opéra de Bordeaux. Leur mère, Ada Cecchi, une pianiste italienne, leur donne leurs premières leçons de piano.

1969 Enregistrement des Visions de l’Amen sous la direction d’Olivier Messiaen qui les a découvertes un an plus tôt alors qu’elles terminaient leur formation de pianiste solo au Conservatoire de Paris.

1980 Elles découvrent puis enregistrent...

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